Un autocrate perturbé plonge Haïti dans l’anarchie

Un autocrate perturbé plonge Haïti dans l’anarchie

Lorsque le chef suprême de la caravane bananière déclarait récemment qu’après le bon Dieu, il est le tout-puissant en Haïti, les réactions avaient inondé les médias. Cette déclaration avait déterré les méchants souvenirs de la dynastie duvaliériste et avait causé de vives émotions chez les partisans du régime «jovenélien». En même temps, sans aucune surprise, les opposants politiques du pouvoir en place la considéraient comme une menace qui précède une phase turbulente dans la persécution et dans les exactions à venir. Cependant, pour toute personne avec une connaissance basique de notre histoire, un pareil discours pourrait servir d’une confession politique qui n’a rien de démocrate en elle-même. Comment peut-on oser traiter un démocrate d’autocrate?

Pour le moment, en guise de réponse, je propose, de préférence, qu’on pose d’autres questions que je juge plus essentielles. Par exemple, est-ce qu’on doit parler de démocratie en Haïti, dans la conjoncture actuelle ? Comment parler d’un État républicain, sans la coexistence opérationnelle des trois piliers: le pouvoir législatif, le pouvoir judiciaire et le pouvoir exécutif?

Le président lui-même s’est vanté d’avoir fait des changements dans nos lois qu’il n’aurait jamais pu réussir avec un sénat opérationnel. Aujourd’hui, le président dirige le pays sans aucune force politique opposante. Le président lance des décrets et des arrêtés, çà et là. Souvent maladroitement. Les nominations arrivent en masse dans les municipalités. Les révocations se succèdent parmi les directeurs généraux. Une simple déclaration, une seule question inappropriée, et déjà vous êtes à la porte. Les révocations vont si vite que, parfois, entre la nomination et la révocation, le nommé n’a même pas le temps d’aller récupérer son costume chez le tailleur. Un pareil incident est arrivé récemment et ne laissera pas un plaisant souvenir pour Maître Souvenir Jeanty.

C’est le chaos total dans les rangs du gouvernement Jouthe-Jovenel. Comment arrive-t-on à nommer un ministre, sans vérifier son identité, et, après, se demander s’il est Haïtien ou Canadien? Pour ajouter de l’huile sur le feu, le ministre des Sports, Monsieur Max Attys, après avoir accepté sa nomination, se rebelle contre son patron. Il cite, comme motif, les 25 stades dont la localisation ou l’existence suscitent encore tant de polémique en Haïti. Doit-on supposer qu’il avait cru naïvement que le président allait lui faire visiter ces 25 installations dans un tour d’hélico, après sa propre installation avortée? Ou, tout simplement, en se retrouvant dos au mur avec le dossier de double identité, a-t-il décidé de jouer cette vieille carte? Le président a décidé de se débarrasser de ce ministre encombrant, laissant aux médias le soin de spéculer sur qui aurait raison ou tort dans cette démission/révocation.

Soudainement, nos lois sont modifiées par le président, sans aucune consultation avec les juristes du Palais de Justice et sans explication justificative de ces changements au peuple. Comme il était une tradition chez nombreux de nos anciens dirigeants, le numéro un du Palais National agit en «monsieur-qui-sait-tout», «monsieur-qui-parle-de-tout». Tristement, par excès de zèle ou manque de sincérité, il fait des promesses qui semblent impossibles à tenir. Et prenez garde! Quiconque le contredit risque: la confiscation de ses documents de voyage, la fermeture de son entreprise (ou église), la saisie de ses propriétés (SOGENER), l’exil forcé pour une mauvaise blague, comme c’est le cas du comédien Mathias Dandor, la détention illégale et prolongée, comme c’est le cas pour des dizaines de militants qui exigeaient son départ. Tristement, la Police Nationale est convertie en milice personnelle dont la mission principale est de protéger le chef suprême, laissant la voie libre aux bandits qui se syndicalisent publiquement, en quête de légitimité.

La lutte contre la corruption et le blanchiment d’argent est aujourd’hui au point mort. On se rappelle, le président avait décidé qui devait rester à la direction de l’Unité de Lutte Contre la Corruption. En témoigne l’inexcusable révocation de Maître Claudy Gassant. Les revendications et cris de justice du peuple contre la mauvaise gestion des fonds PetroCaribe sont ignorés par le Président qui avait promis d’amener en justice, quiconque aurait fait des malversations avec ces fonds. Parlant de Justice, que pouvait-on espérer de ces cinquante juges avilis, traités de corrompus par le président qui affirme avoir été forcé d’approuver leur nomination? Le président avait alors oublié qu’il était le plus puissant de tous les Haïtiens. Et, en conséquence, il s’était laissé manipuler par le «Système» fantôme, en autorisant la nomination de ces juges corrompus.

Le plus grand projet du président, le courant électrique 24 sur 24 dans le pays, n’arrive pas à convaincre les Haïtiens du génie de ce soi-disant grand technocrate. C’est un cuisant échec que le président refuse d’accepter. Certes, quand il faut prendre les décisions importantes, le chef tout puissant a toujours les premiers et derniers mots. Mais, quand tout va à la dérive, il faut trouver des boucs-émissaires. La saisie de SOGENER ne suffit pas. Les millions de dollars qu’on payait à cette compagnie et les autres millions, alloués aux anciens sénateurs n’ont pas encore permis au Président haïtien de construire les écoles et hôpitaux promis. De plus, la révocation du directeur de l’EDH, l’ingénieur Hervé Pierre-Louis, qui avait osé dévoiler certaine vérité sur l’état des choses au sein de la boîte, n’a pas trop aidé. Le nouveau Sultan du Palais National ne se contente pas d’attaquer la compagnie «Vorbes & Fils». La Société anonyme «Vorbes & Amis», doit aussi payer les frais. Que la chasse commence ou, du moins, que la persécution politique continue!

Avec un Parlement paralysé, un appareil Judiciaire sous tutelle, avec le parrainage des partis politiques, grâce au trésor public, l’ULCC sous contrôle, les forces de sécurité dociles, un cabinet de ministres et des directeurs généraux serviles, le Président de la République «dirige» le pays comme bon lui semble. En effet, ce technocrate raté se croit Maître et Seigneur. Le chef suprême agit comme un autocrate perturbé, plongeant le pays dans une crise politique et économique sans précédent. Pour décrire l’anarchie sous le règne autocratique du président Jovenel, on pourrait déclarer, comme l’avait fait le tsar de la Primature, que la démocratie n’existe en Haïti ni sur papier ni dans la réalité. Nos grands parents résumeraient probablement la situation politique actuelle en cette phrase lapidaire: «Ala traka pou lave kay tè».

Rodelyn Almazor

Ēcrivain – Poète

Histoire & Politique

Lire la suite: Nouvelles en bref – Du 15 au 21 Juillet 2020

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