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La Déclaration d’Indépendance des États-Unis, un acte révolutionnaire d’une triple portée

«Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes, les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu’une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l’abolir et d’établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l’organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur…» (Extrait de la Déclaration d’Indépendance américaine)

Avant d’accéder au statut d’État libre et indépendant, les États-Unis d’Amérique ont connu les péripéties du système colonial. Elles étaient au nombre de treize, ces colonies qui, à partir du XVIIe siècle, étaient fondées et administrées par l’Angleterre. Au XVIIIe siècle, ces colonies anglaises d’Amérique étaient très prospères. Malgré leur désir de liberté, les colons restaient encore attachés à leur «cité-mère», la métropole anglaise. L’année 1763 allait marquer un tournant décisif dans les relations entre l’Angleterre et ses treize colonies d’Amérique. En effet, le gouvernement métropolitain a décidé d’augmenter les droits de douane, de nouvelles taxes ont été imposées sur le sucre et le thé. Les colons ont été contraints de ne commercer qu’avec l’Angleterre.

N’ayant pas été consultés sur l’adoption de ces mesures attentatoires à leurs intérêts, les colons américains ont tout bonnement refusé d’obéir. Influencés par les idées philosophiques de John Locke et celles préconisées par les penseurs français du mouvement des Lumières, les insurgés américains ont opté pour l’indépendance. Réunis à Philadelphie le 4 juillet 1776, les représentants des treize colonies ont proclamé la Déclaration d’Indépendance des États-Unis d’Amérique. Rédigée par Thomas Jefferson, cette Déclaration reflète les grands principes politiques auxquels croyaient les tenants de la littérature des Lumières, notamment la liberté et la souveraineté du peuple. Elle est, à nos yeux, un acte révolutionnaire ayant une portée à la fois théologique, politique et juridique.

 

La portée théologique de la Déclaration d’Indépendance des États-Unis

Étymologiquement, le mot théologie vient du grec «theologia», ce qui signifie «discours sur les choses divines». Selon le Dictionnaire critique de théologie, la théologie est un terme préchrétien. La paternité du mot est attribuée à Platon. Celui-ci l’a employé dans un passage de La République où il s’interrogeait sur l’utilisation pédagogique de la mythologie. Dans la perspective aristotélicienne, les théologiens se distinguent des philosophes. Hésiode et Homère, qui sont connus pour avoir consigné les récits mythologiques dans leurs œuvres, peuvent être considérés comme des théologiens. Aristote a, par ailleurs, fait de la théologie, la plus haute des trois sciences théoriques, après la mathématique et la physique. Chez les stoïciens, tels que Cléanthe et Panétius, la théologie devient une discipline véritablement philosophique.

En raison de l’imbrication de la théologie à la mythologie, les premiers chrétiens ont longtemps hésité, avant de s’approprier le concept. Historiquement, les penseurs de l’école d’Alexandrie, notamment Clément et Origène, sont les premiers chrétiens à avoir introduit le terme théologie dans le christianisme. Au fil du temps, la théologie devait se détacher totalement du paganisme. C’est surtout chez Eusèbe de Césarée que le terme théologie devient un mot essentiellement chrétien. Dès lors, les théologiens ne sont plus perçus comme des mythologues, mais plutôt des messagers du Dieu de la Bible.

Théologien américain, Charles C. Ryrie pose que chacun est théologien d’une manière ou d’une autre. Car, soutient-il, chacun réfléchit sur la question de Dieu et exprime ses réflexions, d’une certaine manière. De ce fait, l’athée est, à bien des égards, un théologien. Il produit ses propres réflexions sur Dieu puis rejette son existence.

À lire les premiers mots de la Déclaration d’Indépendance des États-Unis, l’on s’aperçoit qu’elle traduit toute une conception de l’existence. Elle nous présente l’univers et ce qu’il renferme comme l’œuvre de Dieu. Créateur de toutes choses, Dieu a placé l’être humain sur la terre pour qu’il ait accès au bien-être et qu’il puisse rechercher le bonheur. Cette perspective théologique est à l’antipode de toutes formes de discrimination. Tous les êtres humains se valent. Dieu n’a créé personne pour être à la merci des caprices des autres. Cette vision théologique est génératrice d’un mode d’organisation politique, protecteur de la dignité inhérente à la nature humaine.

 

La portée politique de la Déclaration d’Indépendance des États-Unis

Le mot politique est un terme générique servant à désigner tout ce qui a trait au gouvernement de la société dans son ensemble. Le vocable politique est susceptible de recouvrir différentes acceptions, selon l’usage qui en est fait. Dans son Introduction à la politique, Maurice Duverger nous permet de distinguer deux catégories d’acteurs ayant deux conceptions antagoniques de la politique. Il y en a qui envisagent la politique comme une lutte, un combat, car ils ne peuvent maintenir leur domination dans la société qu’en s’emparant du pouvoir. Minoritaires, ces derniers se livrent à la politique, parce qu’ils en tirent profit. Entichés du pouvoir, ils en ont besoin pour maintenir leurs privilèges, au préjudice du plus grand nombre. À l’inverse, d’autres s’adonnent à la politique, parce qu’ils y voient un moyen pour faire régner l’ordre et la justice. Pour cette seconde catégorie d’acteurs, l’accession au pouvoir permet d’assurer l’intérêt général et d’œuvrer en faveur du bien commun, contre les revendications particulières. La politique est donc, à leurs yeux, un moyen de réaliser l’intégration de tous les individus dans la communauté.

Par politique on peut aussi entendre les principes fondamentaux qui justifient l’existence d’un mode de gouvernement. Le mode d’organisation du pouvoir dans une société n’est pas du tout le fait du hasard. La manière de gouverner, les formes de compétition pour le pouvoir, les actions programmées et mises en œuvre pour réaliser des objectifs collectifs, tout cela résulte d’une vision politique. Celle-ci est intimement liée à ce qu’il convient d’appeler un système de valeurs. C’est en fonction de leurs repères, des principes auxquels ils adhèrent, qu’agissent les acteurs politiques. Si l’on en croit Claude Paris, leur attitude politique traduit leur croyance, leur représentation du monde.

La Déclaration d’Indépendance des États-Unis est porteuse d’une idéologie politique empreinte d’humanisme. Elle affirme, sans détour, que la finalité de la politique est d’assurer le respect de la personne humaine et son épanouissement intégral. Attaché aux idéaux des Lumières, l’auteur de ce texte, Thomas Jefferson, nous rappelle que le consentement des gouvernés est le fondement de la légitimité des gouvernants. Jefferson s’est peut-être inspiré des idées de Diderot qui, dans un article paru dans l’Encyclopédie en 1751, faisait remarquer que «l’homme ne doit ni ne peut se donner entièrement à un autre homme, parce qu’il a un maître supérieur au-dessus de tout, à qui seul il appartient tout entier». Autant dire que les gouvernements humains, établis en vue d’assurer le bien-être de tous et de chacun, s’inscrivent toujours dans la temporalité. Au cas où les gouvernants se détourneraient de leur mission et qu’ils sombreraient dans la violence, la tyrannie et le despotisme, les gouvernés ont le droit – et même le devoir – de les renverser.

À l’évidence, la Déclaration d’Indépendance des États-Unis prend le contre-pied de tout machiavélisme politique. Le pouvoir politique y est vu comme un moyen en vue d’une fin sublime: garantir le respect des droits inaliénables de l’être humain. D’où sa portée juridique.

 

La portée juridique de la Déclaration d’Indépendance des États-Unis

L’un des sens de l’adjectif juridique renvoie à tout ce qui a rapport au droit. Comme beaucoup d’autres juristes, reconnus pour leur contribution à la littérature juridique, François Terré souligne que le mot droit a plusieurs sens. Il désigne d’emblée l’ensemble des règles devant régir l’activité des hommes en société. Les règles de droit, permettant de distinguer ce qui est permis et ce qui est interdit et sanctionné, imposent des limites aux êtres humains. La sociabilité n’allant pas de soi, les relations humaines ne peuvent être harmonieuses que dans le respect des normes. Pour parodier Kant, l’on peut dire que le droit est, avant tout, un effort pour redresser l’homme au moyen de règles qui s’appliquent à tous.

Pour autant, le sens du concept droit a évolué à travers les âges. Dans la Grèce antique, où prévalait une conception organiciste ou holiste de la société, le droit n’était pas considéré comme un attribut ou une valeur de l’individu. Celui-ci n’était pas plus important que la société. Le mot grec «dikaïon», qui se traduit en français par «droit», a le sens de «ce qui est juste». Ayant leur propre conception du droit naturel, les Grecs croyaient que ce qui est juste, donc conforme au droit, est «le fait que chacun occupe dans la société la place que la nature lui a réservée». Comme l’a compris Aristote, certains hommes étaient naturellement voués à l’esclavage. Ils n’avaient pas le droit de se gouverner eux-mêmes. Ils devaient inévitablement se soumettre à leurs maîtres. Cela revient à dire que, dans la société antique, les citoyens ne jouissaient d’aucun droit personnel, pouvant les protéger contre les intrusions du pouvoir politique.

Sous l’influence de plusieurs courants d’idées, la Renaissance et la Réforme en particulier, la conception dite réaliste du droit naturel a été battue en brèche. Dans la conception moderne du droit naturel, le droit n’est plus au singulier. L’on parle désormais des droits naturels. Ceux-ci sont compris comme des pouvoirs de l’individu. À partir du 16e siècle, jusqu’à l’avènement du mouvement des Lumières, l’idée que tout être humain possède des droits, inhérents à sa nature, s’est peu à peu répandue. Cette conception idéaliste du droit naturel devait contribuer à l’émergence des droits de l’homme. On en trouve l’écho dans la Déclaration d’Indépendance des États-Unis. Cette Déclaration et le «Bill of Rights» anglais de 1689 qui imposait des limites au pouvoir monarchique, figurent parmi les principaux instruments politiques dotés d’une valeur juridique incontestable. Manifestement, ils s’inscrivent dans le mouvement qui a conduit à l’instauration des régimes démocratiques dans le monde.

 

Conclusion

La Déclaration d’Indépendance des États-Unis est, de toute évidence, un acte révolutionnaire. Elle a été adoptée dans un contexte où toute l’Europe était dominée par le principe voulant que la souveraineté se fonde sur le droit divin. Détenteur d’un pouvoir absolu, le monarque n’avait de compte à rendre à personne. Cette réalité était particulièrement vraie pour l’Ancien Régime français. En effet, le monarque français prétendait tirer sa légitimité de la volonté divine. Les Français n’étaient que des sujets. Ils n’avaient aucun droit. Ils étaient obligés de s’accommoder des caprices du roi. Toute une tradition politique, fondée sur le mépris des droits de la personne humaine, a donc été mise en question par les révolutionnaires américains.

Apôtre des droits civiques de ses congénères, Martin Luther King Jr trouve que la Déclaration d’Indépendance des États-Unis recèle des mots magiques, lesquels traduisent la promesse des fondateurs de cette nation à tous les citoyens américains indistinctement, nonobstant leur nuance épidermique. Tout bien considéré, les aspirations, contenues dans l’acte du 4 juillet 1776, débordent le cadre spatial des États-Unis d’Amérique. Constitutionnaliste français, Jean Gicquel est d’avis que la Déclaration d’Indépendance américaine a donné naissance à ce qu’il appelle «la conception moderne de la politique». Elle postule l’idée que la souveraineté appartient aux gouvernés. Elle s’en prend à toutes formes d’hommocratie où les dirigeants dédaignent les normes légales.

Toutefois, l’expérience politique américaine n’a pas toujours été à la hauteur des idéaux exprimés à travers le texte rédigé par Thomas Jefferson. Celui-ci est loin d’être un modèle d’homme politique ayant le courage de ses convictions. Attaché à ses intérêts mesquins, il fait partie des premiers présidents américains ayant possédé des esclaves. Il a fallu attendre l’arrivée d’Abraham Lincoln au pouvoir, en 1861, pour voir l’appareil étatique américain sévir contre la servitude. En dépit des luttes antiségrégationnistes, menées par les leaders noirs américains, certains afro-américains, comme George Floyd, subissent encore les assauts d’un système sociopolitique faisant fi du droit à l’égalité. Cette triste réalité prouve l’inanité des idéologies grandioses, non soutenues par des leaders progressistes, déterminés à anéantir le statu quo.

Me Marc-Sony Charles

Avocat au Barreau de Port-au-Prince

Directeur de Juris-Dictio Cabinet D’avocats

Théologien-Politologue

Professeur de Lettres et de Philosophie

E-mail: marcsonycharles@gmail.com

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