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Un nouvel os qui se nomme «Phantom 509»

La semaine dernière, le Président Jovenel Moïse opérait un autre coup de force, sans coup férir. Il replâtrait le gouvernement Lapin pour en faire un nouveau. En fait, il a pris quelques-uns des ministres du gouvernement Lapin, quelques-uns du gouvernement William mort-né, il a soupoudré le tout de quelques autres heureux élus, et le tour était joué. Avec un peu de vieux, il a fait du neuf. Il avait bricolé un nouveau gouvernement. Ainsi remanié, il espérait que cette créature, réjuvénée, allait pouvoir tenir la route, encore quelque temps. Pour le reste, il avisera en temps et lieu.

Depuis lors, on a vu et entendu bien des choses, les unes plus saugrenues que les autres. D’abord, M. Lapin qui fond en larmes, envahi par l’émotion, au moment de passer le maillet à son successeur. D’aucuns disent qu’elles étaient plutôt des larmes de libération. Enfin, le voici libéré de cette patate chaude. Gérer l’ingérable, à la petite semaine, sans les moyens nécessaires, cela devait être une vraie corvée, endurée depuis un an. Et puis, il y a eu les discours des nouveaux ministres installés : une vraie surenchère d’«à-plat-ventrismes». La palme revient, comme il se doit, à notre nouveau Premier Ministre, M. Joseph Jouthe. Pour lui, on ne discute pas les ordres du Président. Il peut bien avoir ses propres idées en rentrant au bureau du Président. Toutefois, lorsqu’il en sortira, peu importent ses décisions ou ses élucubrations, le Président aura toujours raison, et, d’avance, il clame haut et fort sa loyauté aveugle et sa soumission absolue aux vœux du Président. On n’a jamais vu cela. Ce n’est plus une question de loyauté, il s’agit là d’une servilité auquel le pays n’avait pas encore été habitué de la part de ses plus hauts fonctionnaires. Et quand on connaît la vision brillante de l’individu en référence, on doit s’inquiéter lorsque ses seconds violons nous apprennent qu’ils font vœu d’accepter son Évangile, sans piper mot.

On a vu également des démarches mises en branle pour étouffer la crise qui avait fait sauter le couvercle de la marmite dans la PNH. Le Directeur Général a. i. de la PNH, M. Normil Rameau, avait cru bon de sévir immédiatement après les dérapages des policiers revendiquant la création et la reconnaissance d’un syndicat dans ce corps hiérarchisé. Cela parait toujours bien, pour la galerie, lorsque le Chef fait montre d’autorité et met son poing sur la table. Sans doute avait-il été inspiré par le nouveau Chef Suprême de la Nation qui lui aurait réclamé des sanctions exemplaires envers ces fauteurs de troubles. Sans passer par les étapes et les garde-fous administratifs qui lui auraient permis de sauver la face et d’appliquer des recommandations étayées et mûrement réfléchies par des sommités en arbitrage de conflit de travail, M. Rameau et le haut État-Major de la PNH avaient décidé, tout simplement, de congédier les chefs de file du mouvement syndical. Pendant un moment, on a cru que le mouvement allait s’écraser et que, décapité, il allait s’essouffler et se dégonfler. Mais il n’en fut rien. Pendant qu’on palabrait encore sur le sexe des Anges et sur les promesses à faire pour endormir ce monde particulier, l’hydre a donné naissance à une nouvelle tête, pas tout à fait anonyme et bien plus menaçante. Hier, le lundi 9 mars, des policiers revendicateurs ont encore manifesté et annoncé qu’ils prendront le béton aujourd’hui, le 10 mars. Et, ils ont tenu parole. Ils se sont donné un nom: Phantom 509. Ils revendiquent être des policiers. Ils sont en uniforme et armés, s’il vous plaît. Selon un correspondant de La Voix de l’Amérique en créole, ils auraient bloqué plusieurs voies publiques avec des véhicules dont ils auraient pris les clés des mains de leur propriétaire. Ils se seraient surtout attaqués à des véhicules immatriculés Officiel ou Service de l’État, dont ils auraient brisé les vitres et les pare-brise ainsi que crevé leurs pneus. Ils se seraient attaqués au bureau de l’ONA, au ministère de la Justice et au ministère du Plan. Le pire dans cette affaire, c’est que l’État ne sait plus à qui parler devant cette nouvelle dynamique. En révoquant de la PNH les leaders du mouvement syndical, l’État et le haut État-Major de la Police ont renvoyé les interlocuteurs avec lesquels ils auraient pu négocier la désescalade dans les tensions qui agitent cette institution.

Cela n’a pas pris beaucoup de temps pour que le nouveau gouvernement se retrouve nez-à-nez avec les réalités quotidiennes. Les beaux discours qui devaient régler tous nos problèmes n’ont pas semblé avoir l’effet recherché. Le nouveau ministre de la Justice était sorti tout feu tout flamme pour menacer les brigands du courroux de l’État. En une semaine, les kidnappings et les meurtres ont augmenté. Sur les réseaux sociaux circulent des vidéos montrant le meurtre d’un agent de sécurité auquel on aurait volé l’arme de service après qu’on l’ait abattu. À la rue des Miracles, en plein cœur de Port-au-Prince, gisent des cadavres de plusieurs personnes assassinées. Et la parade parfaite du nouveau Premier Ministre, pour conjurer cette situation, est assez simpliste. «Tout citoyen a le droit de se défendre», dit-il. Tout bonnement, il exhorte les citoyens à s’armer et à se défendre eux-mêmes. En d’autres termes, le pays deviendra bientôt, le nouveau «Far West». Les bandits n’ont qu’à bien se tenir, car tous les citoyens pourraient se faire justice et se défendre, suivant ainsi l’exhortation dangereuse de notre nouveau Premier Ministre. D’ailleurs, il dit prêcher par l’exemple, car des bandits auraient déjà eu, semble-t-il, la mauvaise idée de s’attaquer a lui. Eh bien, il a confié qu’il s’était défendu vaillamment, sans expliquer, dans le détail, le déroulement et l’issue de cette attaque. Mais la population semble avoir pris bonne note. On rapporte que des individus arrêtés et écroués dans une ville du Plateau Central avaient récemment subi le châtiment ultime aux mains de la population qui a investi le poste de police dont elle a extirpé les prisonniers de leurs geôles, pour les exécuter lapidairement.

«Phantom 509» semble avoir le support de la population qui a accompagné ces policiers cagoulés, dans leur marche turbulente vers des sièges d’institutions publiques. Le ministère du Plan, paraît-il, n’aurait pas été épargné. En passant, le Premier Ministre est aussi le Ministre du Plan. Il est donc aux premières loges pour apprécier la détermination de ces policiers revendicateurs qui se disent être les fantômes de leurs camarades de service, tombés en devoir et dont l’État ne s’occupe pas du bien-être de leur famille. On verra bien si le nouveau P. M. gardera toujours en bouche ces discours belliqueux, empreints de bravades d’adolescents débordant de testostérone. En tout cas, ces gaillards et gaillardes qui se nomment «Phantom 509» ne semblent pas avoir froid aux yeux et paraissent déterminés à ne pas accepter que des promesses, comme on en a fait tant à d’autres secteurs de la fonction publique haïtienne.

Je me demande, avec tout cela, ce que doivent penser nos tuteurs, nos experts en dialogue. Ils doivent bien se rendre compte que leur poulain ne conduira pas ce pays à bon port. Il ne se passe pas un jour sans une nouvelle catastrophe, une nouvelle erreur coûteuse en vies humaines et en ressources publiques. Comment peuvent-ils encore espérer que Jovenel finisse en bien son quinquennat et transmette le flambeau à un autre élu, choisi par le peuple, dans les règles de l’art. Cette fois, ils vont devoir peut-être négocier avec des gens qui peuvent effectivement recourir à un dialogue fructueux ou, sinon, à la dialectique des armes. Il parait qu’il y en aurait beaucoup au pays, avec également beaucoup de munitions. Celles et ceux qui les a vendues, expédiées et acheminées au pays, ne savaient peut-être pas qu’elles pourraient tomber dans d’autres mains que celles auxquelles elles étaient destinées. Bien malin qui pourra les reprendre pour les mettre en lieu sûr, à l’abri de ceux et de celles que l’on voudrait éviter. C’est comme le Génie de la bouteille. Une fois libéré, il est très difficile de le capturer et de l’encapsuler, une autre fois. L’innocence perdue ne se retrouve jamais plus. Cette fois, j’ai bien peur qu’ils ne soient tombés sur un os plus dur à ronger que ne l’étaient nos manifestants à vocation pacifiste.

Sans vouloir faire l’apologie de l’anarchie, du désordre public et de l’insubordination caractérisée dans notre unique force publique, il peut toujours paraître réconfortant de constater, que le petit truand du quartier peut aussi trouver chaussure à son pied. Lorsque celui qui faisait la pluie et le beau temps, intimidant tout le monde en se donnant des airs, juste parce qu’il sait pouvoir compter sur un grand frère complice et complaisant, toujours prêt à voler à son secours, se retrouve brusquement devant un autre qui peut vraiment lui tenir tête, il n’est pas rare de voir le public applaudir, même si, au fond, il sait que ce n’est pas normal qu’il en soit ainsi et qu’il espère que cet état de chose ne durera pas, une fois que le petit truand sera mis au pas. Mais, cela aussi, c’est un peu un vœu pieux. Les libérateurs prennent souvent goût au pouvoir. Il est rare qu’après avoir trempé leurs lèvres à cette coupe et qu’ils s’en soient délectés, qu’ils la redonnent aux autres, aux vrais ayant droit.

Pour le moment, je suis un spectateur qui observe la rixe et analyse les coups portés par l’un et par l’autre. Pour une fois, le gouvernement ne l’aura pas facile. La joute sera rude. Il me semble qu’il est vraiment tombé sur un os qu’il aura de la difficulté à ronger tranquillement. Les ballades dans le carrousel des promesses ne semblent pas marcher avec cet interlocuteur plus rusé qu’on ne le pensait. Les policiers savent ce qu’ils veulent et aussi comment l’obtenir. Et ils ne semblent pas non plus être partis pour en démordre.

Pierre-Michel Augustin

le 10 mars 2020

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