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Des coïncidences qui arrivent à point nommé

Tout vient à point nommé à celui qui a la patience d’attendre l’issue d’une situation, quelle que corsée qu’elle puisse être.  Mais attendre ne veut pas dire rester à ne rien faire, sans en faciliter le terme.  Agir pour en faciliter l’issue ne veut pas dire non plus se précipiter sur des expédients de fortune qui pourraient gâcher les résultats.  Telles sont les réflexions que m’inspirent la nouvelle de l’arrestation d’un des bandits les plus recherchés par la Police Nationale d’Haïti, depuis plusieurs mois déjà, ainsi que la démission du Premier Ministre nommé, Jean Michel Lapin et son remplacement simultané par un illustre inconnu du nom de Fritz William Michel.  Décidément, les évènements s’imbriquent d’une bien étrange manière, au pays.

Le Directeur Général de la Police Nationale d’Haïti, Michel-Ange Gédéon, l’avait annoncé, longtemps à l’avance.  Il avait expliqué qu’il avait déjà mis en état d’arrestation le chef de gang du Village de Dieu, une fois et qu’il réussira à le mettre sous les verrous, une deuxième fois.  Il avait évité d’élaborer sur le comment et le pourquoi de son élargissement mais on avait bien compris que des mains puissantes avaient œuvré pour lui permettre de recouvrer sa liberté.  Il vient d’ailleurs, en «daki», de pointer du doigt ceux qui importent des armes pour alimenter les malfrats qui endeuillent la nation.  Dans une allocution récente, à l’occasion de la destruction des armes recueillies par la Police auprès de bandits (légaux et illégaux), il a déclaré à qui voulait l’entendre que ceux qu’il lui importait le plus de contrôler, ceux qui étaient les plus nuisibles à la sécurité publique, ce sont ceux qui usent de leur pouvoir et de leur statut pour ravitailler, en armes et en munitions, ces bandits qui tuent sans état d’âme.  Avec des propos assez directs, il avait alors exprimé une menace pour ceux qui arment ces bras qui tuent.  Ces armes pourraient se retourner contre n’importe qui, disait-il, même contre ceux-ci qui les fournissent à ceux-là qui exécutent leurs basses œuvres.

 

Il n’y a pas si longtemps, la nasse de la Police se refermait sur Arnel Joseph à Cité-de-l’Éternel ou au Village-de-Dieu.  Il aurait été pris comme dans une souricière, n’était-ce l’intervention inopportune de personnalités haut placées pour l’en extirper et le conduire en lieu sûr, protégé dans des véhicules de l’État.  Le D. G. de la Police avait alors été cuisiné, par la suite, par nos parlementaires en commission publique.  Certains d’entre eux en avaient profité pour lancer des accusations à l’endroit de quelques-uns de leurs pairs, pour les discréditer à tort.  Un certain ‘’animal politique’’ en avait fait les frais par la suite.  Son pétard mouillé s’était retourné contre lui, lorsqu’il fut avéré que la plaque d’immatriculation qu’il avait attribuée malicieusement à un collègue d’un camp adverse, appartenait en définitive à un ministère, donc à un officiel du gouvernement et non au parlementaire en question.  Mais on avait alors soigneusement évité de vider la question.  Ces bandits étaient bel et bien protégés par des officiels du gouvernement qui les utilisent pour effectuer des missions qu’ils ne peuvent pas confier aux forces régulières du pays.  On avait cru pouvoir ainsi noyer le poisson, en faisant dériver l’attention des observateurs peu avertis et plus ou moins « mazèt » vers des discussions oiseuses qui ont fini en queue de poisson.  Le D. G de la Police nationale avait feint de faire le mort, pendant un certain temps, tout en poursuivant sa cible.  Il avait évité de confronter cet individu, lorsqu’il avait paradé, en armes dans les rues de Port-au-Prince, pour créer la confusion et permettre au Président d’associer les protestataires qui menaient grand train contre lui, avec des bandits, avec des assassins, avec des vendeurs de drogues auxquels il refusait de livrer la population qui avait voté pour lui confier la destinée du pays, pendant un mandat de cinq ans.  Le stratagème du Président avait vite été découvert et dénoncé.  Certains s’étaient alors retournés contre la Police, notamment son D. G. qui n’avait rien fait pour arrêter ce malfrat qui osait parader en armes dans les rues de la capitale.  Mais le fruit n’était pas mûr alors.  Pas encore.  Il fallait attendre, user de patience.

 

Lorsque sa base à la capitale était devenue assez érodée, de moins en moins sûre, Arnel avait choisi de se retrancher dans un milieu qu’il connaissait bien et qui l’avait vu grandir, dans la banlieue de Marchand-Dessalines.  Ce déplacement provoqué par le harcèlement des forces de police à la capitale, n’était pas sans risque pour le chef de gang.  Il lui fallait déplacer des hommes en armes qui devaient se séparer de leur famille pour se réinstaller dans un milieu qui ne leur était pas naturel.  Il leur fallait créer des liens, s’installer et prendre racine dans ce nouvel environnement qui était familier au chef mais pas à sa troupe.  Et ce qui devait arriver, arriva.  La greffe n’a pas pris.  La bouture n’a pas fleuri.  Pire encore, ces intrus se sont évertués à se mettre à dos la communauté locale, au point qu’il y a eu une hostilité qui a culminé en affrontement ouvert.  C’est d’ailleurs au cours d’un de ces affrontements que le chef de gang a été blessé.  Dès lors, il devenait très vulnérable.  Il lui fallait être traité pour une blessure qui pourrait devenir très grave.  La Police n’avait plus qu’à attendre pour cueillir le fruit qui mûrissait rapidement sur son arbre.  Pourquoi alors lui courir après, mettre sur pied des expéditions et faire courir un risque aux forces régulières, mal équipées pour ce genre de boulot.  Mater des manifestants non armés, les arroser de gaz lacrymogènes et, à l’occasion leur tirer des balles de caoutchouc ou des balles réelles, c’est une chose.  Néanmoins, s’en prendre à de vrais bandits armés et même surarmés, par rapport à la Police, c’est une autre histoire.

 

Alors la Police a attendu et a tendu un piège à Arnel.  On l’a attiré vers un lieu où il ne pouvait pas compter sur ses troupes.  Il était vulnérable, livré à la merci de la protection de partenaires en crimes, susceptibles de lui rembourser des dettes de sang, en toute complicité entre malfaiteurs.  Il le savait sans doute qu’il était vulnérable.  Mais avait-il le choix d’éviter ce piège ?  Entre une gangrène possible, une amputation éventuelle, voire même une mort douloureuse et une offre de protection plus ou moins douteuse, il fallait courir un risque, il fallait tenter sa chance.  Après tout, on l’a déjà couvert une fois, sinon plus.  On l’avait informé à temps des mouvements des forces de Police contre lui, pour qu’il se replie en lieu sûr. Et lorsqu’il avait été pris au piège et que la souricière aller se refermer sur lui, on est venu l’extirper de ce mauvais pas, en prenant de gros risques pour sauver sa peau.  Alors, il s’est laissé tenter.

 

Mais la donne avait changé, depuis quelques temps déjà.  Il devait avoir compris cela.  Bout Jean-Jean est au frais dans une cellule, depuis plusieurs mois.  Lui aussi, il avait été préalablement hypothéqué par une blessure par balle qui l’avait contraint à obtenir des services de professionnels de la santé.  Dès lors, il était plus que vulnérable et on l’a cueilli comme un mango mûr à point.   On n’en entend plus parler depuis.  Un autre caïd, celui qui avait fait le massacre à Carrefour-Feuille, lui aussi, on a dû s’en défaire.  Il devenait de plus en plus gênant, de plus en plus ingérable, celui-là.  Il donnait des entrevues téléphoniques, il faisait des interventions à la radio.  Il invectivait les autorités du pays et les défiait ouvertement.  Encore un peu, il se voyait candidat à un poste électif.  Après tout, nous avons déjà eu un précédent de ce genre.  Celui-là avait été dûment élu par la population et, encore un peu, il aurait prêté serment comme un de nos Pères Conscrits.  Mais la roue a tourné un peu.  Nos amis de la Communauté Internationale, ceux du Core Group et même notre Secrétaire Général de l’Organisation des Nations-Unies commencent à froncer leurs sourcils devant les frasques qui surviennent au pays.  On veut bien fermer les yeux  sur quelques incartades, quelques millions qui s’évaporent, un ou deux morts ici et là, passe encore.  Mais des massacres de dizaines de personnes, documentés par plusieurs organisations locales et même internationales, alors là, cela commence à bien faire.  Il faut procéder à un petit ménage, vite fait, si l’on ne veut pas devoir entreprendre tout de suite, le grand débarras.  Alors, on fait du lest pour ne pas faire chavirer ce rafiot qui prend de l’eau de partout.  Et voilà pourquoi un autre de nos petits  truands forts en gueule, passe à la moulinette.

 

Encore chanceux qu’il soit vivant et aux mains de la Police.  Imaginez un moment ce bonhomme se mettant à table.  Il pourrait faire fortune à raconter les dessous des intrigues locales récentes, à lever le voile sur les meurtres de certaines personnalités, sur le mystère du photoreporter Vladjimir Legagneur, par exemple, porté disparu depuis plus d’un an, sans laisser de traces, sur les accointances étranges de notre faune de mal famés avec les « big shots », avec les «zouzoun» de nos élites «racailleuses».

 

Arnel Joseph, le bandit très recherché, a même profité d’un transport héliporté, des Cayes à Port-au-Prince, en tout confort.  Il vient juste de subir une opération, il ne faudrait pas trop le secouer.  Il est aux mains de la Police qui en a désormais la garde et qui devra assurer sa protection, ce qui ne sera pas de tout repos.  Son arrestation coïncide avec la démission du Premier Ministre nommé, Jean-Michel Lapin et avec la nomination presqu’immédiate de son successeur, le nouveau Premier Ministre nommé, Fritz William Michel.  La machine vient brusquement de prendre une accélération imprévue.  Coïncidence ou corrélation ?  C’est à voir.  Personnellement, je ne crois pas aux coïncidences, en politique.  Lorsque des évènements s’enchaînent pour faciliter tel résultat, comme pour attirer l’attention vers telle situation, pour moi, c’est rarement l’effet d’un hasard.  Arnel Joseph n’a probablement pas été reçu hier, au petit matin, à l’hôpital aux Cayes.  De même, il n’a pas été transporté incognito de Marchand-Dessalines dans l’Artibonite, jusqu’à la métropole du Sud, aux Cayes, sans attirer l’attention des autorités.  Tout comme, lorsque le sénateur Guy Philippe a finalement été appréhendé à quelques heures de son assermentation, cela non plus ne fut pas un hasard.  Le fruit avait, alors,  suffisamment mûri pour être cueilli, sans causer trop de dommages aux branches sur lesquelles il s’était longtemps reposé.  Pour le moment, Arnel sera aux petits soins.  Tout comme Bout Jean-Jean.  Il aura évité, pour le moment, le sort funeste de «Ti Je», un autre chef de gang passé à l’infinitif, tout comme, dans un autre temps, celui qui fut réservé à Ravix Ramissainte et à René Jean Anthony alias Grenn Sonnen, deux tristes sires qui furent, tous les deux,  criblés de balles par les forces de l’ordre auxquelles ils avaient prêté leurs services, à un certain moment de la durée.  Mais, toute bonne chose ayant une fin, ils n’avaient pas su quand s’arrêter, quand changer de train.  Et mal leur en avait pris, définitivement.

La Providence, en ce sens, aura été plus prodigue, plus clémente avec Arnel Joseph et avec Bout Jean-Jean.  Aujourd’hui, tous les deux se retrouvent en lieux sûrs, aux frais de l’État et sous la protection de cette même police qui n’avait pas pu protéger ceux qui furent victimes de leurs actes criminels.  Aujourd’hui, leurs commanditaires doivent avoir le sommeil léger, si tant est qu’ils parviennent à fermer l’œil.   En tout cas, moi, j’en doute fort, car ils savent bien qu’entre loups, leurs partenaires d’hier ne leur feront pas de quartier.  Lorsque l’un d’entre eux se fait pincer, il est rare que celui-ci se fasse longtemps prier avant de se mettre à table et de déballer des secrets inavouables.

Pierre-Michel Augustin

le 23 juillet 2019

 

 

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