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Il pleut des malheurs sur Haïti

Ces temps-ci, les cœurs sensibles doivent s’abstenir de prendre des nouvelles du pays ou, pire encore, de visionner des vidéos d’amateurs qui filment, sur le vif, le quotidien pathétique de nos compatriotes. Rares sont celles qui sont réjouissantes ou qui projettent un brin d’espoir. Des malheurs sans nom accablent notre pays qui croule littéralement sous leur poids.

Il y a bien l’élection du nouveau Barreau de Port-au-Prince et de ceux de certaines villes de province, comme celui de Petit-Goâve par exemple. Mais ce ne sont que de faibles rayons de clarté qui n’arrivent pas à percer l’épaisseur du brouillard qui enveloppe notre pays. Il y a aussi le carnaval, mais au fait, quel carnaval ? Y en aura-t-il un effectivement, après tout le grabuge d’hier soir et avec l’insécurité qui bat des records ?

Si l’on gratte encore un peu, on trouvera une autre bonne nouvelle à glaner. Les Américains ont découvert, chez un de leurs citoyens, plus de 400 artéfacts culturels et historiques dérobés à Haïti, qu’ils ont décidés de restituer au pays. Une partie de notre patrimoine mis à sac à travers les années, retourne au bercail. C’est tant mieux et à applaudir. Mais, j’y pense, disposons-nous de lieux adéquats et des moyens de les accueillir et de les conserver ? Nous n’avons pas investi beaucoup de ressources dans la construction des musées et dans la conservation de nos pièces rares, souvent sensibles et vulnérables aux conditions de préservation.

Il y a aussi la relâche manifeste de l’opposition dans le verrouillage du pays. Il n’y a plus de «peyi lòk» depuis au moins deux mois, si ce n’est plus. Tous les maux du pays lui étaient imputés. C’était la faute de l’opposition et de son peyi lòk, si le Président n’était pas parvenu à concrétiser sa promesse de fournir de l’électricité 24 sur 24 à la grandeur du pays. Il est vrai que l’échéance pour la concrétisation de cette promesse était passée due, depuis longtemps, mais qu’à cela ne tienne. Quand il faut tuer son chien, tous les prétextes sont bons, y compris la peur atavique de la rage. Mais le «peyi delòk», si je peux me permettre cette liberté d’expression, ne fait pas le poids non plus devant l’avalanche de malheurs qui s’empilent sur nous.

Il ne se passe plus une semaine, peut-être même pas un jour, sans qu’on apprenne qu’un nouveau malheur ne soit venu frapper à nos portes, quelque part au pays. Les accidents de la route sont légion. Tenez, la semaine dernière encore, un camion trailer a percuté un autobus de voyageurs sur une de nos routes nationales. Le bilan est terrible: de nombreux morts et presqu’autant d’estropiés graves, certains d’entre eux déjà agonisants. La vidéo est insupportable à regarder. L’autobus jaune qui, dans une vie antérieure faisait du transport écolier quelque part en Amérique du Nord, est littéralement éventré et plusieurs de ses passagers sont broyés, écrasés et déchiquetés. Des heures après l’accident, il n’y avait pas encore de secours publics sur les lieux. Les gens du voisinage s’organisaient comme ils le pouvaient. Ce n’est ni la première ni la dernière fois que cette tragédie survient sur nos routes. Il n’y a aucune mesure qui a été prise par le passé pour y remédier, et ne comptez pas sur les autorités actuelles pour y voir, non plus.

Le feu aussi fait ses ravages. Dans les hauteurs de Fermathe, un orphelinat fonctionnait sans permis de l’État, depuis près de six ans. Personne ne s’en était inquiété, surtout pas l’Institut de Bien-Être Social, pourtant habilité à en faire l’inspection et à vérifier qu’il respecte les normes minimales de sécurité et de salubrité, pour le bien-être des enfants que cette institution veut aider à leur obtenir un certain mieux-être. Un incendie s’est alors déclaré dans cet orphelinat. Il paraîtrait que ce soit un accident lié à un éclairage hasardeux. Quatorze enfants y passent, deux adultes aussi, emportés par les flammes, les corps calcinés. Le service des pompiers dans cette banlieue, pourtant huppée, est une vue de l’esprit. Généralement, chez nous, quand les pompiers sont disponibles non loin, les camions n’ont pas d’eau pour combattre le feu. Et quand ils en sont pourvus, ce n’est pas rare qu’ils n’aient pas de carburant pour se rendre sur les lieux du sinistre. Le temps d’une collecte, afin de payer un plein pour un camion ou deux, le bâtiment en feu est déjà une perte totale. Corps et biens brûlent jusqu’aux cendres. Il n’y a plus rien à faire. Qu’on se souvienne de Radio Kiskeya, il y a un peu plus d’un an.

Un malheur ne vient jamais seul. Ceux-là, c’étaient des accidents qu’on aurait pu éviter ou dont on aurait pu circonscrire les dégâts, avec un peu de prévoyance et d’organisation. S’il y avait du courant électrique disponible, on n’aurait pas été obligé de s’éclairer à la lueur d’une lampe à kérosène ou d’un cierge à la cire d’abeille qui semblerait être à l’origine d’une telle tragédie. Certes, on ne peut pas éviter totalement les accidents de la route, surtout avec l’état de nos voies publiques, leur étroitesse, l’état de la chaussée et le peu d’entretien de notre parc de véhicules. Mais, de là à ce que ce soit une vraie hécatombe, il y a une bonne marge qui relève de l’irresponsabilité des autorités de l’État. Jusqu’à présent, aucun ministre du Transport n’a été remercié ou n’a pensé à remettre sa démission de lui-même, dans un élan de contrition ou de sens de responsabilité. On pourrait en dire de même des ministres de la Sécurité publique. Quand ils se couchent, ces gens-là, ils dorment d’un profond sommeil, du sommeil du juste, dont ils ne se réveillent pas d’ailleurs, même quand ils sont en fonction dans leur bureau. Et cela continue, encore et encore.

Il pleut des catastrophes sur notre pays. Quand ce n’est pas l’œuvre de la Nature, dont on n’a pas encore appris à mitiger les extrêmes, on s’en invente nous-mêmes. Nous sommes, la plupart du temps, nos premiers fossoyeurs. Dans tous les pays du monde, on vénère les artistes, de leur vivant comme dans leur mort. À Cuba, dans un petit restaurant à la Havane, comme un peu, autrefois, La Table Ronde, à Port-au-Prince, il y a encore la table que se réservait Ernest Hemingway, religieusement tenue, avec les artéfacts qui remontent à cette époque. La révolution cubaine ne l’a pas emportée. C’est un vestige qui est encore utile, une attachante attraction touristique. De même, au cimetière principal de la Havane, on organise des visites guidées pour aller voir la tombe de quelques grands artistes qui y reposent en paix. Je ne vous parlerai pas des États-Unis où s’organisent de vrais pèlerinages, à Memphis, dédiés aux mânes d’Elvis Presley, ou ailleurs, à Neverland, à la mémoire de Michael Jackson. Chez nous, nous trouvons le moyen de désacraliser le patrimoine et la mémoire de nos artistes, plutôt que de les mettre en valeur. Et ce n’est pas un quidam qui s’est érigé en vandale, cette fois-ci. C’est le Premier Citoyen de la Nation, lui-même, qui paie de sa personne pour cet acte qui illustre la profondeur de son ignorance et de son irrespect pour les valeurs communes à un grand pan de l’humanité actuelle. La Francophonie, dans son ensemble, avait porté le deuil de Charles Aznavour, le Monstre sacré de la chanson française, lorsqu’il a mis le voile vers l’au-delà. Il en fut de même lorsque nous avons pu voir Notre-Dame-de-Paris emportée par les flammes. Chez nous aussi, nous avions ressenti un peu cette grande perte. Pour un peu, on se serait cotiser chez nous, pour reconstruire ce monument culturel très français. Mais ici, voilà notre Président qui vient lui-même annoncer la venue prochaine du bulldozer à la descendance du maestro Issa El-Saeih, dont les œuvres enregistrées par l’orchestre qu’il avait dirigé, font encore le bonheur de nos compatriotes, aujourd’hui nostalgiques de cet âge d’or de notre Haïti chérie. Il est si fier de son coup, notre Président, qu’il y associe, Ô profanation, le nom du Père de la patrie, l’Empereur Jean-Jacques Dessalines, à qui il dédiera un lycée public dit de référence. Comme si le pays était si petit qu’il faille sacrifier précisément cette propriété privée pour y ériger un lycée public.

Mais un malheur n’attend pas l’autre. À peine avions-nous été percutés par cette odieuse annonce d’éviction des El-Saieh, aggravée du rudoiement public d’un des héritiers sur place, que nous sautions déjà une grande coche, dans la gamme de nos malheurs. Cela fait quelque temps que les membres de la Police Nationale d’Haïti se sont rendu compte qu’ils seraient mieux protégés en prenant eux-mêmes la responsabilité de négocier avec l’État, au lieu de compter sur la vigilance de leurs cadres supérieurs et sur les bonnes dispositions d’un Président de la République peu avare de promesses mirobolantes. On leur avait promis des augmentations de salaire, des hôpitaux, des cités, des garnisons modèles, des avantages pour leurs familles, des assurances pour prendre soin d’eux et pour leur garantir un salaire ou à leur famille, s’ils étaient décédés en service ou pas. Mais rien n’y fit. À l’occasion, chaque fois que la marmite commençait à chauffer un peu, le Président organisait une tournée et, en bon papa, en bienfaiteur personnel de ce corps armé, il distribuait quelques chèques, assaisonnés de moult promesses. On rechargeait alors «Ti Kat la» pour quelques heureux bénéficiaires à qui on demandait, en contrepartie, un excès de zèle pour mater quelques récalcitrants et décourager les autres qui seraient tentés de se joindre à une manifestation quelconque contre le Gouvernement. Tel un feu de paille, cela ne durait jamais longtemps. Peu après, le Gouvernement se trouvait d’autres préoccupations plus importantes, plus urgentes que les promesses faites à quelques policiers insatisfaits de leur situation générale. Ils avaient pourtant signifié au haut État-Major de la Police, qu’ils n’étaient pas d’humeur à plaisanter avec ce dossier. Lorsqu’ils résolurent de se constituer en un syndicat pour défendre leurs revendications, ils avaient, en fait, résolu de prendre le taureau par les cornes et de s’engager dans une lutte qui ne laisserait plus de place au marronnage habituel de ces politiciens de pacotille, incapables de voir la gravité du problème qui allait se dresser sur leur chemin. Pour ceux-ci, un arbre peut cacher toute une forêt, tant ils ne peuvent pas se projeter dans l’avenir, tant la vision globale, la vision pays, leur fait défaut. Désormais, ils n’allaient pas avoir affaire à des professeurs que l’on pourrait toujours tourner comme une crêpe, et qui se font rouler dans la farine depuis au moins cinq ans, avec des arriérés de salaires qui remonteraient à deux ou trois ans. Cette fois-ci, ils vont se colleter avec des hommes et des femmes en armes, capables de se défendre et d’y mettre les moyens, s’il le faut. Il faudra faire bien attention pour que le sort des défuntes mais aujourd’hui ressuscitées FAd’H ne vienne hanter, aujourd’hui, la PNH, à son tour.

À la séance de brasse-camarades, enregistrée au quartier général de la PNH, à Pétion-Ville, ce lundi 17 février, une grosse gomme qui voulait s’interposer et empêcher quelques manifestants de pénétrer dans les locaux, en a pris pour son grade. Selon les reportages audiovisuels, la manifestation des policiers est devenue alors hors de contrôle et des tirs nourris furent enregistrés dans le secteur. Tout cela, ce n’était que le début des troubles qui allaient atteindre leur paroxysme au Champ-de-Mars. Les stands de la présidence et de la mairie de Port-au-Prince furent incendiés. Pendant un temps, on a craint une plus grande propagation des incendies jusqu’à l’hôtel Plaza, non loin. Les pompiers, arrivés sur les lieux, avaient rebroussé leur chemin pour ne pas être pris pour cible. Ils avaient sagement compris qu’ils n’y gagneraient pas au change. Le Champ-de-Mars, dans les images retransmises sur le web, avait une allure dantesque, avec le rougeoiement de ses flammes hautes, sur un fond crépusculaire. Comment a-t-on pu se rendre jusqu’à cette autre extrémité, sans la voir venir de loin? Pourtant, tous les indices étaient réunis. Hier, c’était la troisième fois déjà qu’une partie importante des forces de police signifiait, à l’État, son désemparement et son ras-le-bol. Peut-être que cette fois, quelqu’un, quelque part, aura finalement reçu le message et l’aura compris. La ruse et la procrastination ne sont pas toujours à conseiller comme méthodes de négociation avec des gens armés. Une casse majeure peut toujours survenir, à tout moment. Et quand cela arrive, nul ne sait où ni quand elle s’arrêtera.

Il pleut des malheurs sur Haïti mais le pire est celui qui persiste à sévir à la tête du pays. Tout le monde le sait, c’est par la tête que pourrit le poisson. Tant qu’on n’y mettra pas bon ordre, la dérive continuera, nos malheurs persisteront. Même qu’ils pourraient encore s’amplifier. Et c’est la population qui continuera à pâtir de la situation.

Pierre-Michel Augustin

le 18 février 2020

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