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Un film déjà vu, se déroule à nouveau sous nos yeux

Par les temps qui courent, j’ai l’impression de revivre le cauchemar de 2004. Le film, qui se déroule devant mes yeux, est tellement identique à un autre, d’il n’y a pas si longtemps, que c’en est presque du copier-coller. Les acteurs sont différents un peu dans le «remake». C’est assez compréhensif, nombre d’entre eux qui occupaient la scène, hier, ont fait le grand saut vers l’Orient Éternel. D’autres ne sont plus très jeunes et ne peuvent pas vraiment soutenir le tempo des manifestations à répétitions et à grands risques. Après tout, c’est un sport plutôt dangereux et, généralement, c’est l’apanage des plus jeunes, des risque-tout qui n’ont pas grand-chose à perdre. Mais il en existe quand même quelques survivants de nos derniers grands bouleversements sociaux et politiques, qui «accompagnent» encore le peuple, dans cette autre traversée du désert. Certains ont changé de camp. D’autres soufflent encore sur la braise. Entre temps, le pays tourne en rond, et va de mal en pis.

En 2004, je me souviens encore comme si c’était hier, le pays, essoufflé, était au bord de l’effondrement absolu. Le Groupe des 184 avait lancé les hostilités contre le gouvernement du Président Jean-Bertrand Aristide et organisait manifs après manifs. La PNH n’avait pas encore garni son arsenal d’autant de matériels pour contrer les foules mais, elle n’y allait pas de main morte, non plus. À l’époque, la Communauté internationale qui n’avait pas, dès le départ, une grande affection pour le Président Aristide, à cette époque, ne l’appuyait pas unanimement, comme c’est le cas aujourd’hui pour le Président Moïse. La France avait déjà déchanté à l’égard du Président Aristide, depuis la fameuse demande de celui-ci du remboursement de la dette de l’indépendance payée à la France par notre nation et que certains experts estimaient à quelques 21 milliards de dollars, en valeurs actualisées. Quelle arrogance! Oser réclamer une indemnité extorquée, certes, mais de vielle date, quelle outrecuidance! Il fallait bien le faire payer à ce trublion qui venait, inopportunément, soulever les cendres de ce passé dont on ne veut pas se souvenir. Ainsi fut-il fait alors. Dans la Communauté internationale des pays «amis d’Haïti», les Américains riaient un peu sous cape de la mésentente entre la France et le président haïtien, et feignaient un appui inconditionnel à Aristide. Ils s’appuyaient encore sur le respect des règles démocratiques. Après tout, il y avait eu élection et le candidat Jean Bertrand Aristide avait gagné la mise. Bon, il y aurait eu magouille, paraît-il, mais, de toute façon, ce serait lui le gagnant. Alors autant faire contre mauvaise fortune, bon cœur. Mais les Français ne l’entendaient pas de cette oreille. Les mauvaises langues prétendent qu’ils avaient porté à bout de bras, à coup de fortes sommes d’argent, la mobilisation anti-Aristide. De guerre lasse, les Américains se seraient alors laissé convaincre de lâcher Aristide et d’embrasser le mouvement pour l’éconduire du Palais national. Il faut savoir donner pour recevoir en retour. Appuyer l’indignation française à l’égard d’Aristide pourrait bien se monnayer plus tard, en un appui dans un conflit ailleurs. On ne sait jamais.

Je me souviens de ce mois de janvier 2004. J’étais alors convaincu que le gouvernement d’Aristide ne pourrait plus tenir bien longtemps, malgré les déclarations vertueuses de soutien de la part des Américains. L’avant-dernière scène s’était jouée ainsi. Le Député fédéral canadien, Denis Coderre, ministre de la Francophonie et Délégué spécial du gouvernement canadien pour Haïti, allait entreprendre des négociations de la dernière chance dans le pays. Il avait alors entrepris, sur place, une navette, de près d’une semaine, entre l’opposition et le gouvernement haïtien, en soumettant aux protagonistes, un plan qu’il disait, à prendre ou à laisser. Le Président Aristide avait alors saisi, à contre-cœur, cette planche de salut qui lui garantissait de compléter son mandat qui expirait dans environ 12 mois. Il acceptait ainsi de devenir un président eunuque dont tous les pouvoirs seraient attribués à un Premier Ministre choisi dans les rangs de l’opposition et qui n’aurait aucun compte à lui rendre sur la gestion des affaires du pays. On avait même pressenti la candidature du Général Hérard Abraham, entre autres, que le Président Aristide avait un peu cavalièrement envoyé à une retraite anticipée, pour mener la barque du pays. Qui de mieux pour tenir tête à celui qui lui avait fait cet outrage ? Le Président Aristide avait bu toute la tasse et avait accepté de faire sa reddition, face à la Communauté internationale, tout particulièrement face aux Français qui lui en voulaient tellement de sa hardiesse. Mais ce ne fut pas suffisant. L’opposition refusa sa capitulation, même quand elle fut totale. Elle voulait faire place nette, et place nette elle obtint. Mais à quel prix !

J’ai relu aujourd’hui, une petite revue de presse de cette époque pour me retremper dans l’atmosphère. Le 28 janvier 2004, Radio Canada annonçait qu’un manifestant avait été tué par des policiers. Immédiatement, le Canada se porta alors au-devant de la scène pour réclamer de l’OIF, une démarche en étroite collaboration avec l’OEA et la CARICOM, afin de trouver une solution pour ramener la paix dans ce pays. On devait apprendre, par la suite, que la victime, Lyonel Victor, 29 ans, étudiant universitaire, avait été blessé par une grenade lacrymogène, lancée à courte distance par les forces de l’ordre et qu’il avait succombé par la suite à ses blessures. Cela avait suffi pour alarmer les consciences et ameuter les forces internationales qui ne pouvaient plus tolérer ce gâchis. C’était la dernière goutte qui allait renverser le vase trop plein de griefs contre le Président Jean Bertrand Aristide et son gouvernement. Il fallait en finir et ramener la paix dans les chaumières et la tranquillité dans les cités, conditions sine qua non pour remettre le pays sur la voie du développement.

Et puis, j’ai comparé la situation de l’époque à celle d’aujourd’hui, pour voir l’évolution de la conscience internationale, face aux dérapages qui s’effectuent un peu partout sur la planète, mais tout particulièrement en Haïti. J’avoue que j’y perds mon latin, devant tant de disparités dans le traitement accordé à la situation actuelle en Haïti, par rapport à l’état d’âme manifesté à l’époque . Mme Michelle Bachelet, Haut-Commissaire à la protection des Droits de l’Homme pour les Nations-Unies, dans un rapport accablant pour l’actuel gouvernement, dénonce officiellement l’assassinat d’une cinquantaine de personnes à quelques mètres d’un Commissariat de police, dans le quartier de La saline, dans la nuit du 13 au 14 novembre 2018. Le rapport indexe des personnalités importantes de l’État haïtien dans ce massacre de grande ampleur. Et puis… et puis rien. Sinon que quelques condamnations publiques et quelques exhortations adressées au gouvernement haïtien, de bien vouloir, s’il vous plaît, faire un peu plus diligence pour traduire les accusés devant la justice. C’est à se demander à quelle profondeur est enfouie, aujourd’hui, cette conscience internationale, si vibrante, il n’y a pas si longtemps. Le Canada s’est tu depuis quelque temps déjà. Il a passé son tour. Il a déjà donné. À d’autres donc de donner de la voix et de diriger la parade sur notre scène.

Cette fois-ci, ce serait la conscience européenne, pour ne pas dire française qui serait un peu plus dérangée par ces carnages. Les Américains, du moins cette administration américaine ne s’en soucierait pas trop. Après tout, on se détruit entre nous. Tant qu’on ne touchera pas à leurs intérêts, pourquoi devraient-ils s’en préoccuper plus qu’il faut? Même que leurs mercenaires peuvent rentrer et sortir à leur guise du pays, avec les compliments et les aménités obséquieuses du gouvernement haïtien. Alors, pourquoi s’en faire ? Évidemment, il y a, bien sûr des limites à ne pas franchir trop allègrement. Le massacre à Carrefour-feuille, ajouté au massacre de Bel-Air, ajouté au viol collectif à la prison de Des Cahos, les assassinats répétés de journalistes, à cœur de jour, alors, cela pourrait commencer à bien faire. Il ne faudrait pas s’étonner que certains que l’on croyait sourds, aveugles et muets, reprennent du service pour éviter d’être éclaboussés par un trop-plein d’opprobres qu’ils auraient délibérément ignorés.

Ainsi, les rumeurs veulent que demain, le mercredi 20 novembre 2019, une délégation importante de nos amis Américains viendrait prendre le relais et jouer dans le film, cette fois-ci. La négociation de la dernière chance serait dirigée directement et sans l’intermédiaire d’un quelconque pays courtier, par quelques gratins du Département d’État américain. Ce serait à prendre ou à laisser également, un peu comme l’autre fois. Le Président Jovenel devrait s’accommoder du rôle d’un «lame duck president», d’un faire-valoir président (un président eunuque, quoi?). Un gouvernement d’union nationale serait convenu, d’un commun accord, avec les factions de l’opposition, avec une feuille de route sur laquelle tout le monde et son père se seraient entendus. Au besoin, on entreprendrait même des élections anticipées afin de revenir, rapidement, à la normalité constitutionnelle. Tout cela, et même plus, devrait se dérouler en deux temps et trois mouvements, efficacité américaine oblige. Time is money, après tout. Et au 2e lundi de janvier 2020, le pays, rasséréné, devrait retrouver son erre d’aller. Qui dit mieux?

Évidemment, ma mémoire n’a fait qu’un saut, à la lecture de ce scénario. Elle a eu comme un éclair. Tiens donc, il me semble avoir déjà vu cette scène jouée sous mes yeux, il n’y a pas si longtemps. Il est vrai que je me fais vieux un peu, mais quand même, il y a des choses que l’on n’oublie pas si facilement. Les acteurs principaux ont changé de nom. Le fer de lance de l’opposition, aujourd’hui, ne s’appelle plus Groupe des 184. Il a été avantageusement remplacé par le Secteur Démocratique et Populaire. Le Président contesté ne s’appelle pas Aristide. Il porte le nom prédestiné de Moïse. Nul ne sait si celui-ci a été réchappé d’un naufrage quelconque dans sa tendre enfance ni s’il verra la terre promise de son vivant. Mais, tout comme son prédécesseur Aristide, il s’apprêterait à recevoir une délégation qui viendrait lui prodiguer son onction. Que je sache, l’extrême-onction politique ne se prodigue qu’à la veille du grand saut politique. Lorsque le «Malfini» fait des cercles concentriques au-dessus de notre tête, il est rare que ce soit pour admirer le paysage. Toute la basse-cour le sait, même le coq qui, d’ailleurs, ne fait plus le fanfaron. Et lorsqu’il repart, dans ses griffes acérées, il est rare que ce rapace ne remonte qu’avec un peu de paille, comme ce fut le cas au Venezuela. C’est qu’on ne rencontre pas souvent des ours de Sibérie ni des pandas chinois un peu partout dans nos contrées, pour dissuader l’aigle américain de faire ses razzias.

Demain se jouera donc, peut-être, un autre coup de poker. Nul ne sait quel joueur tiendra son bluff assez longtemps pour gagner la mise. Seul le peuple devrait détenir tous les atouts en mains. Mais, tout le monde le sait, le maître du jeu cache toujours quelques as dans sa manche, et nul ne sait quand est-ce qu’il va les abattre pour mettre fin à la partie. Le jeu est truqué on le sait d’avance, mais, dans les conditions actuelles, il faudra le jouer avec les règles des autres, jusqu’à la fin, et espérer remporter la mise. À moins de réellement faire intervenir, sur la scène, un joueur qu’on a toujours voulu tenir à l’écart: le peuple souverain. Le problème est qu’une fois impliqué dans le jeu, on ne pourra peut-être plus jamais le tenir au rancart. Il occupera tout le terrain et ne se laissera peut-être plus vendre des vessies pour des lanternes. Cela a presque toujours été le cas, chaque fois que le peuple souverain s’est dressé pour arbitrer, finalement, les différends en sa faveur, dans les autres pays du monde. C’est le sens profond de ce leitmotiv que plusieurs répètent souvent, sans vraiment en saisir le sens profond: un peuple, uni et déterminé, ne sera jamais vaincu par des mercenaires, d’où qu’ils viennent. La bataille de Vertières dont nous célébrions, hier, le 216e anniversaire, en est une preuve éclatante, s’il en était encore besoin.

Pierre-Michel Augustin

le 19 novembre 2019

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