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Pour aborder l’après Jovenel Moïse, il faut commencer par le commencement

L’épreuve de force, engagée entre l’opposition et le gouvernement, est arrivée à sa huitième semaine. Depuis le 15 septembre, les rues de nos villes sont occupées par des foules, plus ou moins nombreuses. Sur nos routes, sont érigées des barricades de toutes sortes. Une mobilisation, d’intensité variable mais tenace et retorse, étrangle l’économie et paralyse la vie sociale et financière du pays. Le trafic routier, qui alimente nos villes en denrées et en biens de première nécessité, est considérablement réduit. En conséquence, des raretés, en certaines denrées et certains éléments de base, commencent à se faire sentir. C’est, notamment, le cas, à la Gonâve, dont la population n’est plus ravitaillée, semble-t-il, depuis le début des manifestations. Toujours est-il que la mobilisation ne semble pas faiblir. Tout comme l’est, d’ailleurs, la détermination du gouvernement à vouloir résister à la fronde de la population.

Cette dernière semaine, l’opposition a paru obtenir quelques fruits de ses efforts de sensibilisation de la Communauté internationale. Une délégation de l’opposition était partie, à cet effet, et avait entrepris de faire la tournée de quelques centres d’influence à l’étranger. La délégation était composée du sénateur Évalière Beauplan, de l’ex-sénateur Simon Dieuseul Déras, du sénateur Nènel Cassy et du maire de la Croix-des-Bouquets, Rony Colin. La délégation a visité Washington, le 29 octobre, et, paraît-il, a même fait un crochet en Europe et en Asie pour rencontrer certains décideurs politiques étrangers. Les résultats de ce pèlerinage politique restent encore à démontrer, en dehors de quelques nuances dans certaines déclarations diplomatiques que l’on s’efforce à décortiquer convenablement. C’est que le jargon diplomatique n’est pas toujours très limpide. On parvient souvent à lui faire dire tout et son contraire, surtout lorsqu’on tombe sur un spécimen, expert en la matière. Toutefois, rien de précis, rien de transcendant n’est venu changer la donne, sur le terrain en Haïti. Du train que cela va, cette situation, bien qu’intenable, pourrait encore durer longtemps car le gouvernement, de son côté, semble décider à laisser pourrir la situation, jusqu’à ce que le peuple ne puisse plus garder la rue.

Entre temps, deux autres fronts risquent de venir faire diversion: la visite du navire hôpital américain, le USNS Comfort, à Port-au-Prince; et la présentation imminente d’un gouvernement proposé par l’opposition pour acclamation populaire. La visite du navire hôpital américain fait partie du programme de rapprochement diplomatique de l’Oncle Sam avec des petits pays de la Caraïbe et ailleurs sur le continent américain. C’est un rituel, très ponctuel d’ailleurs, mais fort apprécié par ces peuples, souvent très mal servis par leur système de santé local. Ce n’est pas comparable, par exemple, à la légion de médecins cubains, installés à demeure souvent dans les régions les plus reculés du pays, pour prendre en charge le dépistage, le traitement et le suivi des besoins en santé publique de ces populations. Néanmoins, à cheval donné, on ne regarde pas la bride, n’est-ce pas? Alors, un grand merci à ces ambassadeurs de bonne volonté, d’où qu’ils viennent, et qui s’offrent pour venir en aide à nos compatriotes aux prises avec des problèmes de santé de tous genres. Mais cet évènement pourrait être utilisé par l’un ou l’autre des protagonistes, dans la lutte politique féroce qui se joue. Cela dépend de l’optique par laquelle il est perçu. L’autre front, celui-là plus politique, ce sera la désignation du Président intérimaire, choisi à partir d’une courte liste de trois juges de la Cour de Cassation. Ce sera tout un test, pour l’opposition, de parvenir à un choix, généralement accepté par l’ensemble de l’opposition. Les rumeurs vont bon train quant aux noms des juges proposés ou retenus. On avait exclu, d’emblée, ceux qui étaient perçus comme ayant été mal élus, de sorte que cette liste risquait d’être assez limitée, par la force des choses. Néanmoins, pour une fois, on aura voulu rester dans les limites des prescriptions constitutionnelles, pour le remplacement du président qui serait forcé à abandonner son mandat, à défaut d’être destitué dans les normes. Mais l’opposition fait durer le suspense. Le peuple pourra acclamer son futur Président intérimaire quelque part avant le 18 novembre, dixit Me André Michel. Il y a tellement de consultations à faire que l’on risque effectivement de se rendre à la date de la commémoration de la Bataille de Vertières pour la proclamation officielle de ce Président ou de cette Présidente par intérim.

Mais ce scénario pourrait être chamboulé par les circonstances car personne ne dicte vraiment le rythme avec lequel les choses évoluent en Haïti. Les barricades pourraient s’intensifier et bloquer davantage la vie économique et sociale du pays, malgré l’appel lancé au «Corps du Génie de l’armée d’Haïti» pour en venir à bout, par le gouvernement démissionnaire. Dans les circonstances, cet appel n’est pas innocent et coïncide, assez opportunément, avec la venue de militaires américains, des médecins au demeurant, mais quand même des militaires (des Marines) qui pourraient devoir prêter assistance, non seulement à nos populations mal desservies en soins de santé mais également à des victimes occasionnées par cette lutte de plus en plus meurtrière. Une fois le doigt pris dans l’engrenage, les militaires américains n’auraient plus le loisir de se désengager aussi facilement. Évidemment, on peut toujours dire que je pense au pire. Néanmoins, il est préférable d’être prêt à faire face au pire, le cas échéant, car l’intervention étrangère pour résoudre, une fois de plus, nos problèmes, pourrait bien contribuer à les empirer davantage ou, au mieux, à les pelleter en avant, sans les résoudre, comme ce fut le cas, jusque dans un passé encore tout récent.

Le bras de fer se poursuit donc, sur fond de manifestations populaires, réprimées, plus ou moins violemment, par les forces de l’ordre. Depuis le 15 septembre 2019, date à laquelle ont commencé les manifestations en vue de la démission du Président Jovenel Moïse, on a enregistré 42 décès et 86 blessés, selon un rapport soumis par Marta Hurtado, Porte-parole du Haut-Commissariat des Nations-Unies aux Droits de l’Homme. Les funérailles emblématiques se succèdent un peu partout: à Port-au-Prince (Badou, militant de Base 47), à Mirebalais (le journaliste Néhémie Joseph), à Léogâne (Cachmy Bien-Aimé, un autre militant sur une barricade), entre autres. Et maintenant que le gouvernement fait appel à «l’armée» pour enlever, par la force, les barricades tenues par des protestataires, il faut craindre encore plus de confrontations et encore plus de victimes dans les rangs des protestataires, généralement non armés. J’ai bien dit «généralement non armés» car il ne faudrait pas exclure totalement que certains le soient effectivement et que, désormais, ceux-ci n’acceptent plus de jouer le rôle de l’agneau sacrificiel.

Mais, lorsque l’opposition proclamera un Président provisoire ou intérimaire, il faut se demander ce qu’il adviendra du Président Jovenel Moïse et s’il abdiquera ses fonctions, amiablement. Il faut aussi se demander à quel Président, nos instances et nos institutions feront allégeance, dans le cas où celui-ci ne se retirerait pas tranquillement du Palais national et persisterait à revendiquer l’exercice de ses prérogatives présidentielles. Le directeur général intérimaire de la PNH, le commissaire Normil Rameau, se ralliera-t-il à l’un ou à l’autre des deux présidents ? Il s’agit, après tout, de la force publique, la plus significative du pays, avec quelque 15 000 hommes et femmes en uniforme et en armes. Le commandant en chef de la «FAd’H», nouvelle mouture, rangera-t-il ses «troupes» dans le camp du Président qui les a «remobilisées» plutôt que dans le camp de l’opposition? Il est vrai qu’ils ne sont pas plus que 500 hommes et femmes en armes mais, ce sont des gens «armés» et «entraînés» pour le combat, surtout contre des gens non armés. Et, comme les nerfs de la guerre c’est l’argent, à qui obéiront, par exemple: le directeur général de la DGI, M. Miradin Morlan, les directeurs de la douane et autres agences de collections de taxes et d’impôts du pays ? Les maires et mairesses de nos villes et de nos municipalités, se rallieront-ils tous à un gouvernement plutôt qu’à tel autre ? Quel gouvernement sera-t-il reconnu par les gouvernements des pays avec lesquels nous transigeons le plus: les États-Unis, le Canada, la France, la République Dominicaine, le Chili, la République de Chine (Taiwan) ? Ce sont des questions qui me viennent à l’esprit, maintenant que la perspective de l’après Jovenel Moïse se précise de plus en plus. Nous avons vu ce que cela a donné, avec la tentative de renversement du Président Nicolas Maduro au Venezuela, et la mise en place d’un Président autoproclamé. Il est vrai qu’il n’y a aucune comparaison entre la situation du Président Maduro et celle du Président Moïse. Le premier est, certes, contesté par une partie de son peuple, en raison de difficultés économiques majeures de ce pays, largement provoquées par ses ennemis de l’extérieur, principalement: les États-Unis d’Amérique. Néanmoins, le Président vénézuélien demeure encore largement supporté par sa population et par les instances stratégiques de son pays, tout particulièrement: l’armée. Dans la cas de Jovenel Moïse, ce n’est pas tout à fait pareil. Il est parvenu à faire presque l’unanimité contre lui dans la population et dans les organisations civiles du pays. Il ne peut compter que sur l’appui des pays dits amis d’Haïti qui se réfugient derrière le paravent du respect aveugle et intégral d’un mandat constitutionnel. Mais rien ne dit que ces pays dits amis ne puissent changer d’idée devant l’impossibilité de gouverner de la part d’un Président contesté presqu’à l’unanimité par sa population et par les organisations civiles et économiques de son pays.

L’étape à laquelle est parvenue l’opposition, dans sa lutte pour le renversement de ce régime, est cruciale et délicate. Aucun faux pas ne lui est permis. Elle doit conjuguer avec la multiplication de blocs politiques qui surgissent d’un peu partout dans le spectre politique, bien que militant, au demeurant, pour les mêmes objectifs: le départ ordonné du Président Jovenel Moïse, sans condition; l’organisation du procès PetroCaribe; l’organisation d’une conférence nationale souveraine; et la relance du pays sur de nouvelles bases, plus justes et plus équitables. Néanmoins, tout le monde se bouscule au portillon, car ne voulant pas rater la prochaine rentrée politique. Tout le monde se méfie de tout le monde, car ne voulant pas être le futur dindon de la farce politique qui pourrait se jouer à ses dépens, comme ce le fut pour un certain Jude Célestin. Et cette méfiance généralisée augmente les risques de dérapages de l’opposition et les minces chances de survie de Jovenel Moïse, à la tête du pays, pour encore quelques temps.

Nous sommes rendus maintenant à l’étape de l’après Jovenel Moïse et de sa concrétisation formelle. Les idées qui fusent de partout vont généralement dans la même direction, avec peut-être quelques modulations dans leur formulation. Le dénominateur commun reste invariablement: le départ ordonné et sans condition du Président Jovenel Moïse, du pouvoir. Et le plus tôt sera le mieux. Après, on gèrera l’après-Jovenel Moïse. Mais encore faut-il commencer par le commencement, c’est-à-dire: se départir de cet encombrant personnage, au plus vite, pour passer à la prochaine étape.

Pierre-Michel Augustin

le 5 novembre 2019

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