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Le train est en marche, il a déjà quitté la gare…

Il est indéniable que les choses sont en train de changer, en Haïti. À cet effet, il y a de ces signes qui ne trompent pas. La manifestation du vendredi 4 octobre, de l’avis général, fut historique. Le pays en entier a désavoué le Président Jovenel Moïse et lui a signifié, sans équivoque, sa volonté de le voir démissionner de son poste, dans les meilleurs délais et sans précondition. Devant les caméras des postes de télévision, des personnalités, que nous n’avions plus vues depuis longtemps, refont surface et reprennent du service, paraît-il. Certaines d’entre elles ne nous disent rien qui vaille vraiment mais, juste le fait qu’elles nous reviennent, en ce moment de trouble, nous indique que le courant qui traverse la société est allé assez en profondeur pour faire remonter, à la surface, toutes ces épaves d’une autre époque qui avaient fait naufrage lors d’une autre de nos nombreuses tempêtes. Certaines d’entre elles gisaient par le fond, recouvertes de ce que nous croyions être une telle épaisseur de sédiments sociaux et historiques, qu’il ne leur serait plus possible de revoir la lumière du jour et de jouer un rôle quelconque dans notre devenir politique. Lorsque les charognards rodent, c’est qu’il y aura toujours un morceau ou deux, échappés à la curée, qui pourraient assouvir leur faim. Peut-être qu’elles pourraient reprendre pied, à l’occasion d’un moment d’ivresse collective et passagère. Peut-être qu’elles pourraient reprendre le train en marche et se faire recruter à nouveau par leurs anciens patrons, pour services autrefois rendus, en raison de leur état de dossier qui attesterait encore mieux des compétences acquises dans leur capacité de revendre le pays à rabais, sans trop éveiller de suspicions. Ils ont sans doute mis leur C.V à jour.

Le Titanic est en train de tourner et ce n’est pas seulement en regardant le ciel que les passagers s’en rendent compte. Le ciel, dans notre cas, ce sont ces délégations étrangères qui rapatrieraient leurs fonctionnaires non-locaux pour les mettre à l’abri du danger qui pourrait frapper, en tout temps. Le ciel, ce sont ces dignitaires étrangers, comme Mme Nancy Pelosi, leader démocrate au Congrès des États-Unis, et quelques autre élus, qui daignent finalement s’intéresser à la situation en Haïti et qui font un détour pour rencontrer une quelconque délégation de notre diaspora pour lui manifester un peu de commisération. Le ciel, c’est aussi le Secrétaire Général de l’ONU qui reçoit la correspondance officielle que la Branche de l’Opposition dite Institutionnelle a remise à sa Représentante locale, Mme Helen Meagher La Lime. C’est aussi le représentant de la République Dominicaine, pays aujourd’hui membre non permanent du Conseil de Sécurité des Nations-Unies, qui demande une réunion spéciale dudit Conseil de sécurité pour étudier le dossier d’Haïti. Même Marco Rubio, ce sénateur républicain de la Floride, un faucon s’il en est, se joindrait au chorus. Pour lui, si le gouvernement américain ne peut pas demander à un chef d’État de remettre sa démission (comme il l’a fait dans le cas du Président Nicolas Maduro), il ne serait pas de mise non plus d’intervenir pour maintenir un chef d’État répudié par sa population, selon ce que je traduis librement d’un article signé par Jacqueline Charles, de Miami Herald, daté du 8 octobre 2019. En bref, il dirait essentiellement: ne comptez pas sur nous (Américains) pour vous maintenir au pouvoir. Je paraphrase, bien sûr.

Donc, le Titanic Haïti, dis-je, est en train de tourner parce que la grande majorité des passagers se sont réveillés d’une certaine torpeur et ils entendent, non loin, le bruit sourd d’une cataracte. Ils savent d’instinct que, si ce navire s’y approche trop, on ne pourra peut-être pas rebrousser chemin et éviter la catastrophe. Ils savent aussi, car ils l’ont déjà vécu, que l’aide étrangère ne pourra s’adresser et ne parviendra qu’à une infime minorité d’entre eux. L’hélicoptère qui viendra évacuer le gratin de leurs protégés, ne pourra pas accommoder beaucoup de monde. Alors autant agir pour s’en sortir par ses propres moyens. «Se naje pou sòti», comme dirait le Président Préval. On recevra ensuite l’aide des autres, si jamais elle se manifeste, même sur le tard. Encore faudra-t-il survivre jusque-là.

Presque tout le monde est monté au créneau, vendredi dernier. Des têtes auréolées par la grisaille des âges, jusqu’aux enfants dont j’ai une vidéo où ils chantaient «fòk Jovenel ale pou nou ka ale lekòl», des gens enguenillées comme de dignes professionnels, une foule immense était dans les rues, ce vendredi 4 octobre, pour exiger la démission du Président Jovenel Moïse. Cette vague a balayé tout le pays, du nord au sud et de l’est à l’ouest. Certes, il y a eu un peu de casse mais rien de grave, par rapport à la dimension de la mobilisation organisée et réalisée ce jour-là, et ce, de part et d’autre des camps politiques.

Après, on ne pourra pas dire que ce peuple n’est pas pacifique. On ne pourra pas dire qu’il ne sait pas se comporter avec civilité et manifester pacifiquement, sans débordements outranciers, son insatisfaction et sa volonté de renvoyer ce gouvernement inepte qui n’a su aucunement combler le moindrement ses besoins de base ni garantir sa sécurité. Il l’a dit sur tous les tons, sur toutes les gammes. Il a usé de colère, de détermination, de dérision et de persuasion pour arriver à ses fins. Il a aussi été très patient car il a donné la chance au coureur. Il a donné au Président Jovenel et à son équipe, le temps de mettre en action les plans qu’ils avaient dits détenir pour mettre résolument Haïti sur les rails du développement et du progrès. Après une vraie «gabelle» de trente-deux mois et après maintes erreurs accumulées, devant l’incompétence avérée de l’équipe au pouvoir, on ne peut plus demander à ce peuple de persister dans l’erreur et d’accepter de crever la bouche ouverte. Nos enfants ne vont plus à l’école. Six millions de gens vivent dans l’extrême pauvreté, sans aucune perspective d’amélioration en vue, de leurs conditions. Des gangs sévissent presque partout et sèment le deuil, souvent au bénéfice de l’équipe au pouvoir. Alors, cela ne peut tout simplement plus durer. Il faut que cela change. Et pour commencer par le commencement, il faut se débarrasser de l’équipe au pouvoir et revoir nos façons de faire qui nous ont conduits à cette situation.

Tant que durera cette gouvernance inqualifiable, on ne peut pas espérer un changement quelconque, une amélioration quelconque des choses au pays. Il faudra extraire cette dent cariée qui pourrit notre existence, avant d’envisager un début de soulagement à venir, l’instauration d’un plan pour redresser les choses et nous remettre à vivre plus ou moins normalement. Les autres, certains d’entre eux en tout cas, commencent à se rendre compte de la justesse de la position de la majorité de la population du pays. Il paraît que le Core Group ne soit plus un groupe monolithique mais qu’il soit aujourd’hui tiraillé de l’intérieur, lui aussi. Certains faucons tiendraient encore mordicus à Jovenel Moïse et à poursuivre cette aventure, coûte que coûte. D’autres semblent se raviser et commenceraient à se demander quels sont leurs intérêts à faire partie de cette galère. Après tout, deux situations catastrophiques pourraient bien survenir, s’ils maintenaient le cap, malgré la volonté du peuple haïtien, dans sa majorité et sa grande diversité:

* Une explosion insurrectionnelle, une lutte fratricide avec des milliers de morts sur la conscience de la Communauté internationale qui est restée sourde à l’appel de ce peuple bon enfant et qui a refusé de tenir compte de l’expression pacifique et patiente de son ras-le-bol généralisé;

* L’implosion du pays dans un chaos absolu où toutes les institutions de l’État seraient dysfonctionnelles, ne laissant la place qu’à un Exécutif plénipotentiaire et, disons-le, dictatorial.

Dans un cas comme dans l’autre, ce ne serait pas sans dommages collatéraux pour tous les pays avoisinants et pour la Communauté internationale qui sera forcée d’intervenir et de maintenir ce peuple de 11 millions d’habitants, sous haute perfusion et sous contrôle armé. Cela ne sera pas sans risque, et sera fort dispendieux. Les coûts humains, militaires et économiques ne seront pas des moindres, et la facture salée devra être épongée par la Communauté internationale, qu’elle le veuille ou non.

J’ai vu circuler, sur les réseaux sociaux, des vidéos fort instructifs qui n’augurent rien de bon pour le pays et sa stabilité. Cela ne prendrait pas grand-chose pour faire détoner ce baril de poudre autour duquel nous craquons collectivement des allumettes. Forcé dans ses derniers retranchements, il ne faudrait pas s’étonner de constater le réveil brutal du guerrier endormi dans toute citoyenne et tout citoyen haïtiens. Après tout, celles et ceux qui ont fait 1804 et qui ont bravé les Marines en 1915, n’avaient jamais usé leur fond de culotte dans les grandes académies militaires. Par la force des choses, ils ont appris à se battre et ils ont payé le prix fort pour leurs grandes luttes et leurs victoires finales. Un peuple, qui n’a plus rien à perdre, peut souvent tout tenter, même l’impossible, même l’impensable. Et c’est un peu comme la bicyclette, paraît-il. On dit que celles et ceux qui l’ont appris une fois, ne l’oublient jamais tout à fait. Et d’une fois à l’autre, d’une génération à l’autre, ces vertus ataviques ne sont qu’endormies mais ne se perdent pas vraiment dans la nuit des temps. Ces gènes demeurent tapis dans notre être, dans notre inconscient collectif mais peuvent se réactiver dans les temps de grande alarme, lorsque notre vie et celle de la nation sont en danger. Et c’est le cas aujourd’hui. On n’a peut-être déjà dépassé le temps des barricades enflammées plus ou moins facilement contournées. Chaque fois que la lutte augmente d’un cran, il nous sera ensuite plus difficile de retourner à des stratégies moins dures, moins coûteuses, à tous les points de vue. Au bout du compte, la radicalisation est une calamité à laquelle on ne devrait jamais se résoudre à la légère. Et ceux qui nous poussent dans cette direction sont des inconscients qui jouent à la roulette russe.

Tout le monde a parlé, à tour de rôle. Ceux et celles qui se font les défenseurs du statu quo aussi. Ils invoquent souvent la peur du chaos institutionnel, du vide et de l’incertitude politique, si Jovenel Moïse remettait, soudain, sa démission. Toutefois, dans les faits, le chaos est déjà bien établi. Nous vivons aujourd’hui dans un cas de figure totalement inédit. Le Président de la République préside un gouvernement illégal depuis près de cinq mois. En effet, si je comprends bien les explications de nos constitutionnalistes, le Premier Ministre a. i, Jean-Michel Lapin, est dans un vide constitutionnel depuis près de cinq mois. Il est constitutionnellement illégal à la Primature, car il avait un certain délai pour transmettre le pouvoir à un Premier Ministre ratifié. Ce délai constitutionnel serait expiré depuis bientôt cinq mois, paraît-il. Mais personne ne s’en offusque. On n’en fait pas grand cas. Par surcroît, le Président a nommé un Premier Ministre désigné, Fritz William Michel, qui n’a reçu qu’une reconnaissance partielle, celle de la Chambre des Députés. Mais le Sénat n’a jamais accepté de le recevoir, voire même d’avaliser son Énoncé de politique générale. Nous nageons donc déjà dans une situation d’inconstitutionnalité. Bientôt, ce sera pire encore. La Chambre des Députés en entier ne pourra pas être renouvelée par élections obligatoires, avant le 2e lundi de janvier 2020 et le tiers, sinon les deux tiers du Sénat verront leur mandat expiré, par la même occasion. Le Parlement sera alors totalement dysfonctionnel. Mais cela non plus ne semble pas déranger ces apôtres du respect intégral de la Constitution.

Dans les situations inédites comme celles que nous vivons aujourd’hui, le peuple est l’arbitre suprême à qui reviendra l’autorité de trancher. Et il pourrait peut-être le faire de telle façon que personne ne sera plus tenté de recourir à la légère, à son jugement ultime et sans appel. Ce train de changement radical pourrait avoir déjà quitté la gare et les retardataires se bousculent, en tentant de le rattraper. D’autres essaient de le retenir ou même de le dérailler. Mais tout cela est en vain. Lorsque le génie s’échappe de la lampe d’Aladin, on ne peut plus revenir en arrière et le remettre en captivité. Le changement fera son cours. Il prendra peut-être plus ou moins de temps pour parvenir à destination mais le train du changement est déjà parti. Il a quitté la gare. Advienne que pourra…

Pierre-Michel Augustin

le 8 octobre 2019. 

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