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Une autre bravade insensée du Président Jovenel Moïse

Quelle journée ! Je me suis réveillé, en ce matin du 15 octobre, avec des bourdonnements sur mon téléphone intelligent. La rumeur voulait que le Président Jovenel Moïse allait sortir de sa réserve, pour une annonce à la Nation. Puis, cela a évolué en une conférence de presse qui sera tenue au Palais National, vers 11h30 a. m. D’autres rumeurs sont venues amplifier les attentes. Le Président aurait finalement compris le message de la population et en aurait tiré les conséquences adéquates. D’autres rumeurs allaient bon train et décrivaient, dans le détail, le compromis qu’il aurait finalement accepté. Il était permis d’espérer une issue négociée, sans heurts supplémentaires, de l’impasse dans laquelle s’enfoncent le gouvernement et le Président, en particulier. Eh bien, nous avons tous été déçus, après le monologue du Président.

En effet, ce fut tout, sauf une conférence de presse, en bonne et due forme. Le Président a commencé par expliquer qu’il avait écouté la population et qu’il avait entendu ses protestations. Il a généralement esquivé les questions, sauf quelques rares exceptions, pour s’en tenir à un texte qu’il lisait et des nombreux chiffres dont il abreuvait l’assistance, sans préciser leur source pour validation de leur authenticité. Néanmoins, il demeure convaincu que le peuple a tout faux et qu’il est un grand incompris. En fait, il se voit comme le preux chevalier qui se bat contre tout un système, et il serait irresponsable de sa part de jeter l’éponge, à ce moment critique de notre histoire. Il se considère comme le seul à pouvoir défaire ce «système» qui, autrement, serait appelé à se reproduire indéfiniment. Ainsi, il condamnerait le peuple à cette situation de sous-développement chronique. J’ai rarement vu un tel cynisme, un tel déni de la part d’un Chef d’État. Périsse donc le pays, pourvu qu’il se maintienne au pouvoir, même sur ses ruines, s’il le faut.

Notre Président est définitivement un boutefeu. Ces derniers temps, chaque fois qu’il prend la parole, c’est comme s’il lançait un tison enflammé dans une poudrière. Il vient de faire le coup une autre fois. Depuis son dernier coup de gueule, le Cap-Haïtien paraît-il ne décolère pas. L’Arcahaie non plus. J’ai vu, sur les réseaux, des images de barricades de pneus enflammés à Pétion-Ville et ailleurs. Pire encore, certains de ses derniers alliés sont de plus en plus inconfortables dans la situation que leur crée le Président. C’est le cas de son allié, Evans Paul, ex-premier ministre de facto du gouvernement de Michel Martelly. Au moins, K-Plim, aujourd’hui le coordonnateur de la dernière Commission présidentielle en date, a exprimé sa déception après la dernière sortie du Président devant les journalistes de la Presse haïtienne. Il ne faudrait pas s’étonner de le voir abandonner ce navire en perdition. L’instinct de survie politique commande certaines volte-face. De toute façon, Monsieur Paul, n’est pas à son coup d’essai. D’autres acolytes y penseraient également. La Commission présidentielle mort-née pourrait effectivement mourir à très court terme, en attendant qu’une autre ne champignonne sur ses restes.

Une des têtes de turc favorites du Président, le Dr Réginald Boulos, le porte-étendard de la 3e Voie, ne s’est pas fait prier non plus pour désavouer celui qu’il a jadis appuyé, lors de sa campagne électorale en 2016. Il faut dire que le Président, dans ses propos vindicatifs, n’a pas manqué de faire des allusions à peine voilées à ce nouvel ennemi. « Suivez mon regard », disait-il, en s’efforçant d’être spirituel et évasif, en indexant cet ancien supporter. À l’en croire, Le Dr Boulos a été berné par les belles promesses du candidat du PHTK. Mais, on ne l’y reprendra plus. Désormais, il fait cause commune avec le peuple haïtien et propose lui-même ses options politiques. Ce faisant, il est conscient qu’il ne se fait pas que des amis, même parmi l’élite des affaires. Au passage, il égratigne les anciens ténors du Groupe des 184 qui ont jeté, par-dessus bord, leur beau Contrat Social, aussitôt débarrassés du Président Jean Bertrand Aristide et du parti Fanmi Lavalas, du pouvoir. Imposture ou repositionnement sincère sur l’échiquier politique ? On le déterminera, plus tard, dans le creuset de l’action politique réelle, traduite dans le concret de la vie quotidienne de la population.

En attendant, le problème que constitue la persistance du Président Jovenel Moïse à lire de façon tronquée et à mésinterpréter les signaux de la population nous approche dangereusement d’une confrontation pour finalement trancher la question. Le Président pense détenir l’avantage du monopole de l’utilisation de la violence légale. Il pense pouvoir mater ce peuple en colère et le vaincre à l’usure. Et c’est là son erreur. Jean-Claude Duvalier disposait de plusieurs milliers de Tonton Makout et de Fiyèt Lalo. Et je ne parle même pas des FAD’H, largement «makoutisées», elles aussi, à la longue. Jean-Claude Duvalier avait fini par plier, lui aussi, après avoir longtemps banalisé la grogne populaire. «Ke makak la te kase». Jean Bertrand Aristide aussi avait connu ses heures de déni pour se faire emporter finalement après une contestation qui faisait tâche d’huile.

Jovenel choisira probablement la manière de quitter le pouvoir. Jusqu’à ce matin, j’espérais encore qu’il fasse le choix raisonnable de convenir, à l’amiable avec l’opposition, d’une passation de pouvoir ordonnée et sans casse supplémentaire. Il avait encore le choix de négocier certaines garanties pour sa sécurité personnelle et pour celle des siens. Après sa performance de ce midi, je ne suis plus sûr que l’opposition soit encore disposée à négocier quoique ce soit avec lui. Il ne devrait plus subsister aucune illusion quant à la volonté ou la capacité du Président de se rendre à cette évidence qu’il ne peut plus gouverner ce pays et qu’il ne le fait plus depuis les émeutes de juillet 2018. Ce midi, il a démontré une outrecuidance qui frise un appel ouvert à la confrontation avec ses adversaires. Il risque fort d’obtenir ce baroud d’honneur qui laissera, sur notre pays, encore plus de dévastation, encore plus de misère. Et il ne sera pas dit qu’après, il pourra retourner tranquillement dans ses terres, jouir de sa fortune soudainement acquise en dollars sonnants et non en gourdes trébuchantes, coulant des jours heureux dans sa bananeraie mythique.

Désormais, et plus qu’avant, chaque fois qu’un manifestant tombera sous les balles assassines d’un tireur anonyme ou en uniforme, chaque fois qu’un tireur caché dans un « Zo Reken », filant à toute allure, laissera dans son sillage, un autre cadavre ou quelques blessés dans les rangs des manifestants désarmés, le Président pourra être tenu comme directement responsable de ce deuil et devra éventuellement en répondre, devant nos tribunaux ou devant d’autres instances auxquelles a souscrit le pays par signature de conventions internationales. Car il avait et il a encore la possibilité d’éviter ces affrontements inutiles qu’il suscite par son jusqu’auboutisme. Sa légitimité factice ne tient plus aujourd’hui qu’à un secteur largement extranational. Et je pèse mes mots. Un secteur extranational, de l’intérieur comme de l’extérieur. De ces deux-là, il y en a un dont les intérêts peuvent être plus ou moins à l’abri des turbulences que l’autre. Mais, aucun ne le sera vraiment, totalement, en ces temps de trouble.

Il y a un vieux dicton paysan haïtien qui veut que: «moun ki ap ba w konsèy achte chwal plenn nan tan lapli, pa toujou la pou ride w jwenn zèb pou ba l manje nan tan sèch.» Les exemples sont légion qui attestent de cette vérité. On n’a pas vraiment besoin de faire de grandes recherches historiques pour répertorier bien des cas malheureux dans nos annales. Espérons simplement qu’on ne se rende pas à ces extrémités, cette fois-ci.

Désormais, il faut s’attendre à des crescendo dans la confrontation et dans les manifestations de la population. Le prochain rendez-vous est à la date funeste de l’anniversaire de l’assassinat du Père de la Patrie, l’Empereur Jean-Jacques Dessalines. L’opposition a déjà défié le Président d’oser se rendre au Pont-Rouge ce jeudi, s’il le peut. On verra bien s’il aura le courage de lever le défi ou la sagesse de prendre la tangente. Tout est dans la perspective sous laquelle on envisagera la chose, n’est-ce pas ? Pour ma part, mon idée est déjà faite: ce Président partira, d’une façon ou d’une autre. Et le plus tôt sera le mieux, pour le pays et pour tout le monde. De toute façon, il ne gouverne plus rien et tout échappe aujourd’hui à son contrôle. Alors, autant partir, dignement, pendant qu’il en est encore temps.

Pierre-Michel Augustin

le 15 octobre 2019

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