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La faillite de l’État, des mots tabous qui suscitent bien des peurs…

Les peuples, techniquement ne font pas faillite. Les individus, si. Les entreprises également. Pour les Cités et les pays, ce sont des entités qui peuvent tomber en défaut de paiement, à l’occasion. Et, dans l’histoire du monde, cela est arrivé assez souvent, et avec des pays que l’on serait loin de soupçonner. Par exemple, les États-Unis d’Amérique sont tombés en défaut de paiement, au moins une fois, lors de sa guerre de sécession, entre 1881 et 1885. La Russie l’a été également en 1998. L’on se souvient de la débâcle financière de l’Argentine en 2002. Plus près de nous, la Grèce est un pays qui vit cette même situation et qui livre, encore aujourd’hui, une lutte pénible pour s’en sortir. On ne parlera pas des pays africains, de récente décolonisation, qui tentent encore de s’affranchir des menottes financières et économiques auxquelles leurs anciennes métropoles les assujettissent pour perpétuer un état de néo-colonialisme. Haïti aussi fait partie de ce lot et, aujourd’hui, plus que jamais, la menace de faillite nationale rode autour de nous.

Cette situation de faillite de l’État haïtien se mesure au moyen de différents indicateurs qui se retrouvent tous dans le rouge vif. Lorsqu’en 2018, l’actuel président haïtien allait supplier son homologue vénézuélien, récemment réélu, de lui permettre de ne pas effectuer le versement prévu dans le cadre du Fonds PetroCaribe, c’était déjà un indicateur important d’insolvabilité. Le pays ne pouvait pas alors honorer une dette et effectuer un versement attendu par le créancier vénézuélien. Certes, des situations exceptionnelles pouvaient être évoquées pour expliquer cette difficulté que l’on pouvait encore présenter comme conjoncturelle. Tout le monde avait, frais à l’esprit, le passage dévastateur de Matthew sur la presqu’île du sud et l’urgente nécessité d’intervenir massivement pour soutenir une large portion de notre population affectée par cet énième désastre.

Mais d’autres indicateurs s’allument également sur le tableau de bord et alarment les observateurs de nos dérives nationales, sur l’état critique de notre situation. Par exemple, une épidémie d’arriérés de salaires sévit dans presque toute la fonction publique du pays, et ce, à tous les échelons. Des élus municipaux ont récemment manifesté pour signaler qu’ils ne recevaient pas de l’État central, les versements qui leur sont dus pour maintenir le fonctionnement de leur administration. Ainsi, on a noté que l’administration municipale de la Capitale a décidé de mettre à pied une partie de son personnel de voirie, en raison de son incapacité de le payer. Il en fut de même pour plusieurs autres villes. Il en a résulté une accumulation de fatras supplémentaires dans les rues déjà sales de nos villes. Des enseignants, à travers les écoles du pays tout entier, protestent, de temps en temps, pour réclamer de nombreux mois de salaires non payés. Même dans le personnel diplomatique, employé à l’étranger, cette situation est dénoncée également. Des employés de nos trop nombreux consulats et ambassades, à travers le vaste monde, passent de longs mois sans recevoir leur salaire, les exposant ainsi à tous les aléas et à toutes les tentations de recourir à des expédients frauduleux, de succomber à des sollicitations de mauvais aloi pour palier leur situation de précarité en milieu étranger. Même les travailleurs de la fameuse Caravane du Changement se sont joints à ce concert de protestation contre leur employeur, l’État haïtien, qui n’honore pas ses engagements basiques : le paiement de ses employés.

Pour éviter de devoir faire face à ses responsabilités, l’État central, de plus en plus, recourt à la roublardise. C’est ce que je déduis de la polémique entre le ministre de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle, Pierre Josué Agénor Cadet et l’une des Maisons d’édition de livres scolaires. D’un côté, le ministre dénonce les responsables de la Maison Henri Deschamps pour la non-livraison de manuels scolaires que son ministère aurait commandés de cet éditeur, bien qu’il admette n’avoir pas signé le protocole d’entente avec ce dernier, en raison d’un désaccord sur les prix à la hausse, exigés par cet éditeur. De l’autre, la Maison Henri Deschamps, à bon droit peut-être, refuse de s’exposer à encourir des frais de production et le stockage de livres d’école, sans préalablement parapher un contrat liant l’État à le payer convenablement. C’est un peu le même stratagème utilisé dans le cadre des producteurs d’électricité. L’État recourt systématiquement à une propagande de dénonciation de ces producteurs, soi-disant de « black-out », qui spolieraient l’État et lui vendraient un produit surfacturé. Néanmoins, dans les faits, il s’avèrerait plutôt que l’État, de mauvaise foi, et incapable d’honorer ses factures, voudrait tout simplement se défiler et refuserait d’entreprendre les procédures de renégociation correctement, comme le suggèrent certaines interventions publiques du sénateur Youri Latortue, sur le sujet.

L’État haïtien serait tenté d’entreprendre ces mêmes tactiques avec d’autres partenaires, mais il s’en garde bien, sachant qu’il aurait affaire à bien plus fort que lui, dans certains cas. Par exemple, dans le dossier des produits pétroliers, les fournisseurs étrangers ne font plus confiance à l’État et exigeraient de plus en plus d’être payés, rubis sur l’ongle, avant de livrer, ne serait-ce qu’une goutte de pétrole. Ils préfèrent encore stationner leurs bateaux d’approvisionnement, dans la rade de Port-au-Prince, et charger des frais exorbitants par jour de retard, plutôt que d’accorder un crédit quelconque à l’État haïtien. On se retrouve ainsi avec un produit encore plus dispendieux, avec les frais en sus. Il en est de même pour les fournisseurs d’hélicoptères pour les voyages de Son Excellence et de sa suite. Il est même déjà arrivé, paraît-il, que des voyages de Son Excellence n’aient pas pu se concrétiser en dernière minute, faute d’avoir préalablement payé des arriérés, à un certain fournisseur de cette commodité de transport. Mais là également, on avait opté d’ignorer l’insulte et de jouer le profil bas, sachant fort bien que le fournisseur de ce service pourrait avoir le bras long et des amis trop influents pour se le mettre à dos. Alors, on fait le gros dos et on avale ses couleuvres. Point final.

Tous ces indicateurs nous montrent un État qui n’a plus les moyens minimaux de fonctionner normalement. Martissant, jadis un faubourg paisible où résidaient quelques notables, est devenu un «no man’s land», une cité quasi-fantôme, abandonnée aux bandits de Grand-Ravine, par ses derniers résidents. Martissant devient ainsi un verrou à sauter ou à contourner, à ses risques et périls, pour se rendre à Carrefour et vers le Sud-Est, les Nippes, le Sud et la Grand’Anse. Que de «containers» de marchandises n’ont été déroutés vers les repaires des bandits, au lieu de parvenir à leurs destinataires légitimes ? On peut bien essayer de contourner Martissant par la route des Dalles, à flanc de colline, mais c’est du pareil au même. Les bandits y sévissent là aussi et abattent, à l’aveuglette, semble-t-il, les automobilistes qui s’y hasardent, quand ils ne leur exigent pas, tout simplement, de payer un droit de passage dans la zone sous leur contrôle. Le même phénomène est observé ailleurs, dans plusieurs quartiers de la capitale même. Ainsi, une asphyxie progressive s’établit sur le pays tout entier, mais s’observe plus crûment à Port-au-Prince même.

Tout concourt donc à une débâcle annoncée pour prochainement. Un pays qui n’arrive plus à payer ses fonctionnaires et, tout particulièrement, ses policiers, ces hommes et femmes en armes, joue avec le feu et s’expose à une anarchie plus ou moins violente. Une des possibilités de restaurer son autorité reste, fort probablement, l’usage de la force, la violence d’État pour réprimer les bandits et les hors-la-loi et inspirer confiance au reste de la population.

Un pays, qui n’arrive plus à financer adéquatement l’éducation des jeunes, est techniquement en faillite et, à termes, il leur réserve un avenir incertain, sans possibilité de s’émanciper et d’aspirer à un mieux-être sur leur propre terre natale. Cet indicateur, à lui seul, est déjà fort éloquent. Néanmoins, en plus de cette difficulté importante, il faut ajouter, l’organisation même de notre système éducatif, déjà a plus de 85% investi par le secteur privé qui agirait à sa guise, créant presque autant de programmes pédagogiques que de maisons d’enseignement. Au terme de son parcours scolaire, les jeunes se retrouvent avec une formation, plus ou moins standardisée, plus ou moins adaptée aux besoins de notre société, pour son propre développement endogène. Pour comble de difficulté, on ajoute aujourd’hui deux nouveaux éléments: l’insécurité grandissante avec cette criminalité galopante et les difficultés de transport scolaire et de transport public en général, en raison de la pénurie courante de carburant. Mais ce ne sont que les pointes de l’abcès qui affleurent et qui font mal. C’est peut-être par-là, aussi, que commencera le déversement du trop-plein accumulé, lorsqu’enfin crèvera cet abcès.

C’est dans cette ambiance que nage le pays, de nos jours. Le gouvernement, avec le Président en tête, navigue à vue, dans un brouillard opaque et file tout droit vers une catastrophe annoncée. Depuis hier, la Chambre basse de la 50e législature fait partie de l’Histoire. Nos députés auront siégé pour une dernière fois ce lundi 9 septembre. À moins d’une élection imprévue, au deuxième lundi de janvier 2020, seuls 20 sénateurs siègeront, en principe, au Parlement haïtien, au début de l’année prochaine. Nul ne sait encore si ce contrepoids sera suffisant pour effectuer adéquatement son mandat de contrôle de l’Exécutif. Mais entre-temps, le Sénat devra disposer de ce gouvernement et de ce Premier Ministre nommé qui viendra lui soumettre demain, ce mercredi 11 septembre, son Énoncé de Politique Générale. (Ils auront bien choisi leur date fatidique. L’on se souvient d’un autre 9-11, n’est-ce pas ?) Si ce Premier Ministre passe le test avec succès, nous continuerons dans cette aventure, sans trop savoir ce que demain nous réserve de bon. Mais il en est de même, s’il échoue également. On ne sera pas mieux loti, car l’incertitude n’est jamais une très bonne solution, non plus. Ainsi, le dilemme reste entier et nous sommes depuis déjà plus de cinq mois, dans une expectative qui n’a que trop duré.

Encore quelque 100 jours environ, et le Président sera alors presque seul à bord, pour réinventer sa démocratie, en maître absolu. Fort probablement, la gourde aura encore dévalé quelques marches pour se transiger à plus de 100 gourdes pour 1 dollar U.S. Encore quelque 100 jours pour parvenir à faire maison nette et à imposer sa loi dans toutes les facettes de la vie institutionnelle du pays. Je ne suis pas sûr que cela soit la meilleure solution pour le bien de la nation et de sa population. S’il est vrai que les pays ne font jamais faillite effectivement, il est néanmoins clair que cette situation se traduit toujours en des souffrances énormes pour les plus démunis et en perte de souveraineté pour ces nations aux prises avec elle. Parlez-en aux Grecs et ils vous raconteront leurs démises. Quel sera le prix à payer pour apaiser l’appétit de nos ogres, combiné à l’insouciance de nos démons, aiguisé par notre bêtise maintes fois renouvelée ? Quel autre pan de notre souveraineté, déjà bien érodée, devrons-nous encre brader pour aspirer à une aide utile pour notre rédemption?

La faillite de l’État haïtien n’est pas seulement en vue, nous la vivons déjà au quotidien. Elle n’est tout simplement pas encore prononcée officiellement. Mais tous ses attributs sont là. La prochaine étape sera sans doute l’anarchie généralisée qui investira systématiquement nos rues et nos foyers. L’hydre, déjà, montre sa face hideuse dans nos stations d’essence et dans nos rues. La cohue pour la gazoline dégénère en foires à l’empoigne et nul ne sait à quelles extrémités cela va nous mener. Du rififi, peut-être, voire même à la guerre civile. Mais on est sûr d’une chose: cela n’augure rien de bien bon, si on n’y met pas de l’ordre, promptement.

Tout le monde le voit mais personne n’ose dire ce mot qui fait peur: FAILLITE. Ce pays a failli dans tous les sens du terme. Il est aujourd’hui au bord de la banqueroute absolue. Ses créanciers, internes comme externes, ne lui font plus confiance. Le désordre public s’installe progressivement à tous les niveaux. Il ne reste plus que l’embrasement final de la situation pour consacrer, malheureusement, la faillite officielle du pays. Et je crains fort qu’il ne survienne beaucoup plus tôt qu’on ne le pense.

Pierre-Michel Augustin

le 10 septembre 2019

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