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Saisir la balle au bond ou rester dans l’expectative…    

 Les choses bougent vite en politique.  Je pense avoir déjà exprimé ce constat.  Certes, il y a des moments où tout semble figé.  En revanche, il y en a d’autres où le train part en fou et on a l’impression qu’il faut s’accrocher à quelques repères pour garder le cap, pour suivre le mouvement sans se laisser dépasser par les évènements.  J’ai l’impression que nous sommes parvenus aujourd’hui à ce pic de trépidation, même si, en apparence, la rue, un des baromètres évidents de nos tumultes sociaux, ne semble pas encore participer à cette nouvelle excitation.  Les mâchoires du moment présent mordent férocement dans le quotidien de la population.  Et le quotidien: c’est manger à sa faim, c’est la rentrée des classes et les factures qui s’accumulent sans une lueur d’espoir de les acquitter prochainement.  Avec tout cela, il reste peu de temps et d’énergie à consacrer au drame politique qui façonne pourtant notre existence et dont on devrait impérativement s’occuper.

Il y a déjà quatre mois que le pays n’a plus un gouvernement légitime.  Le 18 mars dernier, la Chambre des Députés s’était empressée, au lendemain de la période de grâce de six (6) mois,  constitutionnellement garantie au Premier Ministre Jean Henri Céant, de congédier celui-ci, sans trop d’état d’âme.  D’aucuns disent que la Chambre basse s’était ainsi exécutée, à la demande expresse du Président de la République, M. Jovenel Moïse, qui ne pouvait plus souffrir, un jour de plus, cette cohabitation avec un rival qu’il était pourtant allé repêcher, lui-même, pour apaiser la grogne de la rue et faire une petite place à l’opposition.  Il avait, ce faisant, espérer que M. Céant se dégonflerait comme une baudruche et qu’il prendrait un peu la forme du vase politique PHTK, un peu à la manière de son prédécesseur, le bon docteur Jack Guy Lafontant.  Il espérait qu’il se fondrait dans le décor, mais tel ne fut pas exactement le cas.  Alors, la réaction du Président ne s’est pas fait attendre et a été assez rude, merci.  Depuis lors, on nage dans un marécage politique.  Jean-Michel Lapin, nommé Premier Ministre par intérim, puis choisi et installé comme Premier Ministre nommé, n’a jamais pu passer l’étape de ratification de son Énoncé de politique générale.  En fait, il n’a jamais pu le présenter au Parlement, de sorte qu’il a dû en prendre son parti et remettre sa démission, en tant que Premier Ministre nommé. 

 

Suivirent alors la nomination d’un nouveau Premier Ministre nommé, le jeune Fritz William Michel et celle d’un cabinet ministériel, en apparence parfaitement équilibré, formé de neuf (9) femmes et de neuf (9) hommes, tous triés sur le volet.  Le cabinet présidentiel et le secrétariat du nouveau Premier Ministre nommé devaient avoir bien fait leur devoir de «vetting» au préalable.  Tous ces futurs ministres et premier ministre sont réputés «kasher», «spic and span», on ne peut plus «clean».  Mais, dès les premiers instants, le doute commence à suppurer de ce cabinet ministériel si propret, en apparence.  D’abord: le nouveau Premier Ministre nommé (mais non installé).  Ce monsieur a bien eu un parcours intéressant dans la fonction publique du pays.  Il est bel et bien qualifié pour les postes qu’il a occupés, jusqu’à sa nomination actuelle.  Mais ce parcours laisse quand même quelques traces.  Quelques «Sherlock Holmes» ont entrepris de les remonter et, Ô surprises: certaines sont… disons gênantes.  Il n’est pas toujours recommandé de s’exprimer trop vertement sur les réseaux publics, surtout quand nos propos peuvent porter à controverse.  On peut toujours se fendre de dénégations outragées mais il n’en reste pas moins que certaines traces demeurent indélébiles, indifféremment de la somme de nos protestations d’innocence et de la véhémence de nos vitupérations.  Mais encore plus, quand on a été comptable des deniers publics, il est très rare qu’on puisse échapper à la nécessité de produire un rapport de décharge favorable de sa gestion, un «quitus» de la Cour Supérieure des Comptes ou d’autres institutions habilitées à vous en attribuer un.  Alors, plus de faux-fuyant: on l’a ou on ne l’a pas.  Et il semblerait que notre nouveau Premier Ministre nommé ne se soit pas encore affranchi de cette obligation.  Bref, il ne serait pas encore sorti de l’auberge.

 

Pour d’autres membres de son cabinet ministériel, confectionné avec un si grand soin, ce serait pareil, semble-t-il, à telle enseigne qu’un membre de la cohorte féminine a préféré remettre sa lettre de démission.  Me Marjorie Alexandre Brunache, pressentie pour devenir Ministre des Affaires Étrangères et des Cultes, s’est brusquement rappelé certaines raisons personnelles qui lui interdiraient d’accepter ce poste prestigieux.  Et c’est avec «le cœur gros» qu’elle doit, à regret, choisir de décliner l’offre alléchante qui lui avait été faite et qu’elle avait, au préalable, acceptée avec joie.  Mais elle est juste la première à sauter du train, sans faire trop de mal à son image, en bonne acrobate politique, fille de l’ex-président Boniface Alexandre qu’elle est.  Mais d’autres compagnes et compagnons de fortune galèrent encore, avec l’espoir têtu de passer à travers les mailles de ce filet auquel ils sont déjà attrapés.  Quand on n’a pas été, très tôt, à l’école politique, on n’a pas toujours le bon flair et les esquives ne coulent pas de source.  D’après une fuite émanant du Comité de la Chambre des députés étudiant le dossier de ces candidats ministres, il y aurait cinq autres cas de ministres inéligibles, pour des raisons diverses.  La Présidence serait en train de tenter de colmater les brèches.  À moins de le faire exprès ou de faire affaire avec des crétins indécrottables, on ne peut pas toujours se tromper et envoyer régulièrement une fournée de candidats inéligibles au Parlement.  Un jour ou l’autre, il faudra se résoudre à sanctionner celles et ceux qui s’emploient régulièrement à tromper la vigilance de nos institutions, et ce, quel que soit le poste qu’ils occupent.

Certes, il y a eu également, entre temps, ce dossier de demande de mise en accusation du Président de la République, maladroitement engagée par quelques députés de l’opposition et encore plus maladroitement évacuée par la majorité présidentielle à la Chambre des Députés.  La maladresse, dans cette affaire, est équitablement partagée.  On eut dit que les deux camps se rivalisaient dans un concours d’erreurs.  D’abord, l’opposition n’aurait pas dû accepter que la séance soit tenue, sans préalablement statuer sur le quorum requis pour une assemblée spéciale de ce genre, nécessitant la présence des deux tiers de la Chambre pour un vote, dans un sens comme dans l’autre.  Ensuite, l’opposition n’aurait jamais dû accepter de siéger, avant d’avoir préalablement reçu la totalité des documents qu’elle avait demandés au Bureau de la Chambre.  Elle aurait pu ainsi établir, bien à l’avance, si la totalité des pièces lui étaient remises et si elles étaient toutes, conformes, dument signées et valides.  En dehors de cela, en termes de stratégie de la part de l’opposition, ce n’était pas très lumineux de ne pas exposer, pour le public, l’ensemble des violations de la Constitution qu’elle reprochait au Président.  Ce faisant, le poids de la justification, postérieure à un battage médiatique en ordre, reposerait lourdement sur les partisans du Président et sur le Président lui-même.  Le fardeau de la preuve serait alors transféré sur le défendeur et non sur le plaignant.  Il est clair que l’opposition à la Chambre des Députés a été mal conseillée, à cet égard.  Mais, que dire alors du Président de la Chambre des Députés et de la majorité présidentielle qui n’ont pas su se prévaloir de leur supériorité écrasante, sans donner lourdement dans des accrocs évidents à la procédure et aux règlements internes de leur Corps.  La décision de procéder à la lecture de l’acte d’accusation, malgré les objections des députés de l’opposition, n’était pas nécessaire, et le quorum requis pour valider ce vote était clairement absents, avec 53 votes contre, 3 votes pour et 5 votes d’abstention.  On est clairement loin du nombre de 80 votes requis pour cette assemblée spéciale.  Ce fut un vrai concours de maladresses absolues, et c’est un euphémisme.

 

Mais, dans les jours suivants, tout cela a été vite éclipsé par un coup de tonnerre auquel on ne s’attendait vraiment pas.  On ne l’a pas vu venir, celui-là.  Le sénateur du Sud-Est, Joseph Lambert, un allié important du Président et de l’équipe PHTK, a décidé de renoncer à supporter le Président Jovenel Moïse et de passer à l’opposition.  En quarante-huit heures, le sénateur Lambert avait fait le tour de la plupart des grandes émissions d’affaires publiques des médias du pays et avait exposé publiquement ses reproches au Président.  En bref, il reproche à Jovenel Moïse d’avoir été inélégant et condescendant avec lui mais, pire encore, il déclare que le Président est en train de conduire le pays à sa ruine et à un naufrage national imminent, en raison de son entêtement et de son manque d’envergure.  Brusquement, toutes les têtes se tournent vers ce nouvel arrivant dans le décor de l’opposition.  Je ne m’attarderai pas à ressasser les péripéties et les échanges acrimonieux entre le Président Moïse et le sénateur Lambert.  Ils sont déjà étalés en long, en large et en détails croustillants sur tous les réseaux.  Je m’en tiendrai aux effets immédiats et aux résultats déjà perceptibles de ce revirement.  Tout le monde est d’avis que le Président Moïse vient ainsi de perdre un pilier important au Sénat.  Sa majorité ne s’est pas seulement rétrécie d’un sénateur, avec la défection de Joseph Lambert.  Il vient de perdre, d’un coup, un ténor au Sénat qui n’est pas tout seul dans son coin.  D’ailleurs, un peu à reculons, le Président de la Chambre des députés, M. Gary Bodeau, pourtant un inconditionnel du Président Jovenel Moïse, vient d’annoncer qu’il ne faudrait pas être surpris de le voir rejoindre son ami Joseph Lambert, même s’il a des réserves avec la dernière démarche de son mentor.  Et il avise que si jamais il change de camp, il amènera avec lui quelque 60 collègues députés.  Brusquement, la Représentante Spéciale du Secrétaire Général des Nations-Unies, Mme Helen La Lime, paie une longue visite au sénateur Lambert.  Il est bruit également que le nouvel opposant est invité formellement à Washington par le gouvernement américain.  On rapporte que le défilé de personnalités importantes du pays, tant du secteur politique, des affaires et même de l’International est incessant dans le voisinage de la résidence privée du sénateur.  Monsieur Lambert n’est pas assez pour les demandeurs.

Et l’opposition, aujourd’hui en perte de vitesse, qui se recherche un nouveau souffle, applaudit, avec circonspection, ce météore qui vient plus lui faire ombrage que le renflouer.  Ce qu’elle n’avait pu faire en trente mois d’activisme et de mobilisation, voilà que l’autre vient de le réaliser en quarante-huit heures.  Il attire l’attention de l’International qui détecte en lui, une possible alternative à ce Président qui n’en finit pas de décevoir.  Il y a bien de quoi à faire réfléchir.  Non pas que le sénateur Lambert soit le pur chevalier au passé irréprochable et à l’armure impeccable, inattaquable.  Simplement, il est tactiquement plus efficace dans sa démarche.  Tout est là, et cela compte beaucoup.

Puis, sans attendre, immédiatement à l’expiration du mandat du Directeur Général de la Police Nationale d’Haïti, le Commissaire Michel-Ange Gédéon, le Président de la République nomme son remplaçant en la personne du Commissaire Normil Rameau.  À l’évidence, le Président comptait les heures qui le séparaient de cette échéance.  Et presque pile au jour j, il avait déjà choisi son homme de confiance.  Peu importe qu’il ne puisse être ratifié dans les jours à venir par nos parlementaires.  Peu importent également les réserves et autres recommandations et avis qui lui ont été murmurés, pour prendre le temps et bien peser sa décision, dans la conjoncture actuelle.  Advienne que pourra, on verra après pour la suite des choses.  Après tout, la nomination, dans les règles, d’un Directeur Général de la Police, exige qu’elle soit faite en Conseil des Ministres d’un gouvernement légitime.  Il faudra ensuite qu’elle soit approuvée, semble-t-il, par le Parlement.  Mais on n’a pas le temps, on ne peut pas attendre de procéder dans les règles et dans le respect des formalités.  Désormais, presque tous les hauts dignitaires de l’État ont un statut ad intérim, à commencer par le Premier Ministre Lapin, les ministres de son gouvernement démissionnaire.   Et maintenant, pour faire bonne mesure, le nouveau Directeur Général de la PNH s’ajoute à cette cohorte de mandataires a. i.

 

La morale de toute cette histoire, pour l’opposition comme pour le pays en général, surtout pour toutes celles et tous ceux qui militent contre ce gouvernement et l’engeance PHTKiste qui accablent le pays depuis belle lurette, c’est qu’il ne suffit pas d’avoir raison et d’être convaincu de son bon droit.  Encore faut-il se donner les moyens et les arguments pour faire triompher le bon droit et remporter la victoire dans la lutte que l’on mène pour des lendemains meilleurs.  À trop vouloir être vertueux, on finit parfois par se tirer dans le pied et par s’aliéner pourtant des alliés naturels.  À force de couper des cheveux en quatre, sans regarder en face les objectifs qu’on se donne, afin de prendre les moyens pour y parvenir, on finit par lasser ceux qui pourraient être tentés de nous accorder leur appui pour nous aider à nous sortir de ce mauvais pas.  Du fond du puits où nous nous sommes enterrés, on aurait mauvaise grâce de regarder de près le pelage de «l’animal politique» devenu «l’acrobate politique» parce que, entre-temps, le train du gouvernement continue de foncer dans le brouillard, sans savoir exactement ce qui l’attend, juste au prochain détour.

 

Bien sûr, on n’est pas sans savoir que la corde que nous tend aujourd’hui le nouveau sauveur, pourrait aussi servir à nous pendre demain, haut et court.  Mais à chaque jour suffisent sa peine et son lot de décisions à prendre pour changer le cours de l’histoire et activer le processus devant aboutir à l’avènement des changements radicaux tant souhaités.  Il faut changer maintenant le momentum, prendre l’initiative de l’action.  Il faut changer de stratégie et utiliser les cartouches à notre disposition aujourd’hui, peu importe d’où elles viennent.  Demain, au moment du bilan, il sera assez tôt pour faire la part des choses et pour évaluer qui a finalement bien mérité de la patrie.  Pour le moment, il faut saisir la balle au bond et courir avec elle jusqu’au but, tout en gardant les yeux grand ouverts sur qui nous fait la passe, sans se leurrer sur les motivations profondes qui peuvent la sous-tendre.  Aujourd’hui, le pays est au carrefour du désespoir absolu.  Il faut tout faire, tout entreprendre pour que demain soit un jour nouveau, plus porteur d’espoir.  On le fera l’esprit en alerte, sachant qu’un piège peut toujours nous surprendre et qu’il faudra veiller au grain, à tout moment.  Mais pour l’instant, il y a péril en la demeure.  Il faut saisir la balle au bond et ranger de notre côté toutes les forces éparses qui mènent des charges à fond de train contre les moulins à vents, et, cela, en pure perte.

Pierre-Michel Augustin

le 27 août 2019

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