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Le sens moral, la dernière digue…

Dans toute société, les institutions changent, avec le temps. Elles évoluent pour s’adapter aux nouvelles valeurs reconnues et acceptées par les composantes de la société. Ces nouvelles valeurs deviennent alors de nouvelles références dans notre code social, dans notre sens moral. Par exemple, il était accepté autrefois, que des parents «corrigent» leurs enfants, au nom de la bonne éducation, telle que comprise et acceptée alors par nos sociétés. Ceci n’est plus de mise dans la plupart des pays dits civilisés. Le respect de l’intégrité physique de nos enfants a finalement prévalu, et c’est tant mieux ainsi. La brutalité physique, déshumanisante, envers des prisonniers, même envers nos pires criminels, est aujourd’hui honnie et dénoncée par tous les bien-pensants, toujours au nom de ce code de moralité qui nous guide et qui fixe les nouveaux paramètres sociaux, le nouveau cadre d’acceptabilité sociale. Mais, lorsque s’étiole, s’estompe ou même s’efface cette moralité dans nos relations personnelles et dans le fonctionnement de nos institutions, alors plus rien n’est à l’abri. Tout peut survenir. L’État n’en est plus un. Il devient alors une jungle où tout est permis. J’introduis, avec ce préambule pessimiste, mes préoccupations et mes réflexions, ces derniers temps, sur l’évolution de la société haïtienne, en général, de nos institutions et des personnalités qui les composent, en particulier.

Nous avons vu la nette différence avec laquelle deux sociétés ont pu réagir par rapport à des écarts très significatifs, en importance et en conséquences, de la part de leurs mandataires. Récemment, le gouverneur de Porto-Rico s’était permis quelques déclarations scandaleuses, sans plus. Il n’y a pas eu mort d’homme. Il n’y a pas eu ni même un soupçon de vol, de complicité de vol ni de menace à la sécurité des citoyennes et des citoyens de cette île. Eh bien, la réaction publique fut immédiate et sans appel. Ce fut tolérance zéro. Le Gouverneur de Porto-Rico, tout légitimement élu qu’il était, même si son mandat était loin de son échéance, de lui-même, il avait compris, que par respect pour ses mandants, pour la sauvegarde de ce qu’il lui reste d’honneur et d’autorité, il se devait de remettre sa démission et de le faire dans un court délai, tout en prenant soin que son départ soit fait de façon ordonnée, devant la réprobation outrée de ses concitoyennes et de ses concitoyens. Le niveau de moralité dans cette société avait permis de mobiliser toutes les strates sociales de son pays, en dehors de tous le clivages qui, pourtant, ne manquent pas. Les observateurs internationaux ne se sont pas empêtrés dans des langages sibyllins qu’ils empruntent régulièrement pour tenter de justifier l’injustifiable, sous le couvert d’un légalisme de mauvais aloi ou d’un «institutionnalisme» mal embouché. Ce mandataire avait tout simplement reconnu son tort, fait son mea culpa et s’est retiré de la scène publique, dans l’ordre et dans le respect de ses concitoyennes et de ses concitoyens, toutes orientations sexuelles confondues. Un point et c’est tout. Et le pays est retourné à sa vie publique, paisiblement. Le message est passé et les autres, à l’avenir, se le tiendront pour dit.

Chez nous, le tissu social s’est considérablement dégradé, au point où les convenances sociales se sont largement estompées. Ce qui, autrefois, n’était même pas envisageable, voire tolérable, devient monnaie courante. Des phénomènes, dits «ti sourit», deviennent des faits divers, à peine mentionnés. Par exemple, un adulte vacciné, plus que quarantenaire sans doute, Pasteur de son état, met enceinte une adolescente de quatorze ans et s’en sort blanchi, exonéré de toute sanction, par un juge dans un de nos tribunaux, en dépit des preuves accablantes de la culpabilité du Révérend. De mon temps, (il n’y a pas si longtemps, il me semble) ce type risquerait de passer à l’infinitif, sans autre forme de procès. Remarquez que ce ne serait guère mieux, de tomber dans une pratique de justice expéditive. Néanmoins, juste à évoquer ces réactions, cela nous permet de mesurer, un tant soit peu, la dérive dans nos mœurs. Il y avait même, quelque cinquante ans de cela, un responsable qui officiait au Bien-Être Social pour le gouvernement, et qui condamnait au mariage forcé, bon nombre de nos prédateurs sexuels qui raffolaient de ces abus sur des tout jeunes filles, généralement de modestes conditions, incapables de repousser leurs avances pressantes, renforcées, de surcroît, par leur statut social généralement prédominant. Ce n’était guère mieux non plus, et plus souvent qu’autrement, la malheureuse fille tombait de Charybde en Scylla et connaissait toutes les misères du monde, dans ce ménage forcé. Mais cela nous permet quand même d’illustrer nos dérives, à tous les niveaux de la société.

Aujourd’hui, nous nous permettons même de repêcher quelques spécimens les plus grotesques, dans nos soubassements sociaux, pour les porter aux plus hauts échelons de nos institutions, pensant, sans doute naïvement, qu’un peu de vermine injectée au sommet de la pyramide, ne pouvait pas faire trop de tort. Peut-être que cela pourrait même guérir notre corps social de ses nombreuses tares. Ne fait-on pas cela déjà en médecine ? Après tout, un vaccin, ce n’est rien d’autre qu’une injection du microbe, plus mort que vif, pour stimuler la réaction défensive de notre organisme contre ce péril. Mais tout est dans le dosage et dans l’état général du malade. Dans le cas du pays, cette injection massive d’assassins et de bandits de toute sorte, en plus de cohortes d’apprentis sorciers ou de nuls invétérés qui a eu cours, à tous les niveaux de nos institutions, semble équivaloir à une vraie tentative de suicide collectif. Aujourd’hui, la pourriture s’étale de haut en bas, en couche généreuse. Un président indexé pour des stratagèmes de détournements de fonds au dépens du trésor public ou pour blanchiment d’argent; des ministres complices de ces actes ou qui les exécutent à leurs bénéfices, quand ils ne sont pas tout simplement des crétins indécrottables; des délégués de département, présents activement sur des scènes de massacres de nos concitoyennes et de nos concitoyens, avec la collaboration agissante de gangs, armés et tolérés par l’État; des parlementaires trafiquants de drogue et/ou associés à des gangs de criminels; des parlementaires trafiquants d’armes disséminées à l’intérieur du pays, comme dans les pays avoisinants, et retrouvées sur des scènes de crimes violents ici et ailleurs; la liste est longue et on n’en finirait pas, à l’établir de façon exhaustive. Et, malgré tout cela, tels des poissons dans l’eau, le Président indexé veut continuer son mandat jusqu’à son terme, comme si de rien n’était. Un sénateur indexé dans des crimes de kidnapping avec rançon, dans des crimes d’association de malfaiteurs, se drape dans son immunité toute parlementaire et crache son dédain sur tout le monde à la ronde.

L’on comprendrait un peu, si, malgré tout ce gâchis, on parvenait quand même à faire fonctionner l’État. C’est d’ailleurs le refrain favori de certains autres prédateurs sociaux qui dirigent d’autres pays dans notre monde. Ceux-ci considèrent les indicateurs de l’emploi et de l’économie comme des règles cardinales pour justifier leur maintien au pouvoir, en dépit de toutes leurs dérives. Il peut bien pleuvoir des cadavres autour d’eux, de temps en temps, dans des boucheries à répétitions dont ils sont un peu les inspirateurs, mais, si le Dow Jones ne tombe pas en piqué, si les statistiques d’emploi tiennent le coup, alors, ça y est. Le compte est bon. Et cela semble marcher pour eux, en tout cas, jusqu’à présent, jusqu’à l’ultime gaffe qui les expédiera dans les trappes sordides de l’Histoire, comme tant d’autres avant eux qui se sont crus tout seuls, invincibles, lancés sur les grands boulevards, à la conquête du monde.

Mais dans notre cas, il n’y a rien de positif à se mettre sous la dent. Même que c’est le désastre absolu. L’insécurité règne en maître, à tous les recoins du pays. La malpropreté publique s’étale même aux abords des sièges du pouvoir. L’énergie se fait rare et le carburant manque régulièrement. Notre devise ne vaut presque plus rien. Aucune embellie ne s’annonce à l’horizon. La famine menace 60% de notre population, au point où des instances internationales s’apprêtent à passer outre leur réserve, tout institutionnelle, pour venir, en dernier recours, malgré l’État, malgré l’absence d’une gouvernance établie, distribuer de la nourriture à nos affamés, pour éviter le pire, pour prévenir des émeutes de la faim qui pourraient déboucher sur n’importe quelle catastrophe humanitaire, n’importe quels débordements nationaux, régionaux et internationaux. Néanmoins, tels des crapauds, incapables de percevoir le danger qui les menace avec la température de l’eau qui augmente progressivement, nous sommes là, dans une expectative casi béate, en dehors de quelques réactions minorées, ponctuelles et totalement ineffectives. Nous attendons, le sauveur, l’ordre libérateur qui doit venir d’outre-mer, sans doute de Washington, pour crever l’abcès, pour expulser ce fécalome têtu, encore bloqué à la sortie, en raison de nos incertitudes et de nos incohérences démultipliées.

Ce pays est encore jeune et sa rédemption est encore possible, comme ce fut le cas pour tant d’autres États moins jeunes qui ont connu aussi leur part de traversée du désert. Tout est donc encore possible et, dans un monde parfait, lorsqu’on atteint le fond du puits, on ne peut que remonter à la surface. Néanmoins, pour cela, il faut encore avoir certains ressorts qui nous conditionnent à ne pas accepter l’innommable et à désirer, à vouloir, avec détermination, changer notre condition. L’un d’eux, c’est le sens aigu de la moralité qui délimite les frontières de l’infranchissable, au-delà de laquelle, l’on verse vers le tabou absolu, l’inacceptable que nul ne peut même envisager. Lorsqu’on perd cette boussole ultime, nous sommes alors perdus pour vrai. La dernière digue qui nous protégeait de la barbarie aura alors cédé. Et lorsque j’observe ce qui se passe aujourd’hui avec les retombées de l’affaire d’Arnel Joseph, son association sulfureuse avec le monde du pouvoir et les accusations «validées à 98%», selon Michel-Ange Gédéon, le Directeur Général de la PNH, je crains fort alors que ce ne soit déjà le cas et que nous ne nagions dans les premières vagues de la marée montante du chaos et de la barbarie.

Mais tant qu’il y a de la vie, il y a encore de l’espoir. Je rêve, sans doute, tout éveillé, en pensant au prochain rendez-vous de nos parlementaires avec la dignité que leur confère leur statut, lors de la réunion de la Chambre Basse, ce mercredi 7 août. Je rêve, dis-je, que, dans un dernier sursaut de bon sens et de patriotisme, nos députés se ressaisissent enfin, qu’ils mettent officiellement le Président Jovenel Moïse en accusation pour crimes de haute trahison et le défèrent, formellement, devant la Haute Cour de Justice. Qui sait ? Les méandres de l’Histoire ont parfois de curieux détours, et des rapides peuvent survenir, souvent au moment où l’on s’y attend le moins.

Pierre-Michel Augustin

le 6 août 2019

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