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L’incompétence crasse de nos dirigeants, un de nos pires fléaux

L’été s’est bien installé en Haïti depuis déjà près d’un mois. Les papillons de la St-Jean, tout de jaune vêtus, venus faire leur petit tour, sont vite repartis vers des lieux inconnus de nous. Ils ne sont pas plus fous que d’autres. Dans ce lieu de misère, où règne l’anarchie et réside à demeure la catastrophe, il vaut mieux ne pas trop traîner. On ne sait jamais. Et, à tire d’aile, ils s’en sont allés.

L’été en Haïti, c’est la canicule infernale. Nos pays voisins, encore recouverts d’une haute et verte canopée, en souffrent aussi mais il n’y a vraiment aucune commune mesure entre le leur et le nôtre. L’été en Haïti, c’est normalement une température moyenne de 28,5 degrés Fahrenheit, du moins, dans les livres et les tableaux sophistiqués, avec des courbes climatiques anticipées pour l’année durant. C’était peut-être le cas, lorsqu’Haïti profitait encore d’une couverture forestière d’environ 5% de son territoire largement montagneux. C’était, il y a déjà fort longtemps. Depuis les années 70, on estimait à environ 2%, ce qu’on appelle encore par un euphémisme optimiste, une couverture forestière. Il est clair qu’aujourd’hui, les phénomènes climatiques qui accompagnent généralement cette dégradation de l’environnement physique du pays ne peuvent que s’être amplifiés, au fil des ans. En tout cas, en ce mardi 9 juillet, il fait 31 degrés et le soleil n’est plus à son zénith. La nuit sera torride sous nos toitures de tôle et à l’intérieur de nos murs de blocs ou de béton. Demain, la météo prévoit 36o et jeudi 38 o.

Et qui dit été en Haïti ne saurait manquer d’évoquer les averses soudaines et drues qui peuvent nous arroser, en tout temps, des petits déluges sous lesquels les enfants, jadis, aimaient s’ébattre bruyamment. Cette eau, encore toute tiède, nous offrait un bain gratuit, tout habillé. Les flaques providentielles devenaient terrains de jeu. Les rigoles devenaient des ruisseaux sur lesquels nous déposions des petits bateaux de papier, confectionnés au moyen de plis et de replis savants, jusqu’à en faire des embarcations avec une crête simulant les cheminées de nos «steamers» d’antan. On aimait écouter le soir, le «kata» alanguissant des gouttes de pluie tambourinant sur les toitures de tôles ondulées de nos chaumières. Ce bruit, qui nous enveloppait et qui nous berçait, ne nous effrayait pas mais avait plutôt l’heur de calmer même les plus turbulents d’entre nous. La végétation ruisselante se réveillait le lendemain, ragaillardie par l’ondée généreuse qui était venue étancher la soif qui l’étiolait après les journées de chaleur torride de nos étés d’antan.

C’était ainsi, autrefois. Certes, il y avait bien quelques «Savane Désolée» où ne poussent que nos bayahondes et nos «pikan kwenna» austères qui ne réclament rien et se contentent de peu, à peine de quelques gouttes de rosée, la nuit venue, vite évaporées aux premiers rayons de l’aube, au petit matin. Certes, il y avait parfois quelques torrents turbulents qui laissaient leurs lits habituels pour aller folâtrer dans les champs voisins, emportant à l’occasion les semences récemment épandues ou même quelques jeunes pousses, porteurs de promesses d’une belle récolte. C’était alors tant pis et le brave paysan se remettait tout simplement à l’ouvrage pour réensemencer cette terre qui lui était prêtée en «de mwatye» par le bon citadin à qui il répugne de salir ses doigts affinés dans le labours des champs. Cela aussi, «c’était hier, il y a longtemps. C’était hier mais c’est loin déjà», comme le dit la chanson avec Gary French.

Aujourd’hui, lorsqu’il pleut en Haïti, Ô misère ! C’est la fin du monde. C’est la catastrophe assurée. En effet, une grosse averse s’est abattue sur Port-au-Prince et ses environs, le 2 juillet dernier, et c’est tout de suite le Mur des Lamentations, la Géhenne ou les Dix Plaies de l’Égypte biblique. (On est si porté sur l’histoire religieuse.) Des tonnes de terre encore arable, arrachée des flancs de nos collines dénudées, ont dévalé les pentes de Pétion-Ville. Des tonnes de détritus que nos municipalités, par insouciance ou par manque de moyens financiers et techniques, avaient négligé de ramasser et de traiter adéquatement, sont allés joncher les rues et les quartiers en aval, dans toute la zone métropolitaine de Port-au-Prince. La Providence vient ainsi accorder un sursis indirect, un répit provisoire au Pouvoir de Jovenel Moïse, incapable d’apaiser le tumulte dans nos rues, depuis de nombreux jours. Port-au-Prince devient alors encore un peu plus un champ de ruines, cette fois-ci, par suite d’une simple averse qualifiée de déluge.

On compte aussi des morts, des blessés, des maisons effondrées et d’autres, inondées. Des murs de soutènement d’habitations cossues faillissent finalement à la tâche et ne soutiennent plus rien. Gare alors à tous ceux, en aval, qui s’étaient crus à l’abri dans leur taudis de fortune, accrochés à ces remparts à flancs de colline, en pente raide, devenus brusquement leurs tombeaux. Des monceaux de détritus charriés par les eaux en furie emportent également les corps des plus hardis qui avaient imprudemment bravé leur impétuosité. Et dire que tout cela résulte d’une simple averse! Une pluie importante, j’en conviens, mais cela n’avait rien à voir avec le tremblement de terre à 7,1 sur l’échelle de Richter qui a eu lieu à la même période en Californie. Bilan là-bas: aucun mort, quelques blessés légers, quelques maisons fissurées ou ébranlées. Mais on compare sans doute des melons avec des giraumons. Aucune commune mesure. Rien de comparable, n’est-ce pas?

Après tout ce déluge, cette nouvelle catastrophe, viennent ensuite les rayons implacablement chauds de notre soleil d’été, hâtant d’autant plus vite la décomposition de toutes ces immondices. C’est alors la charogne qui s’installe rapidement et qui s’annonce avec des effluves malodorants, un peu partout dans la zone métropolitaine. Et nos édiles municipaux réagissent chacun à sa manière. Le Maire de Carrefour, Jude Edouard Pierre, qui, de nos jours, trouve un peu plus de temps pour s’occuper de sa ville au lieu de gérer la présidence de la Fédération nationale des Maires d’Haïti (FENAMH), lui, il a mobilisé les secours d’urgence de sa ville pour relocaliser des personnes jugées vulnérables de la population sous sa responsabilité administrative. Il se débrouille avec les moyens du bord et fait de son mieux, après coup. Évidemment, pour le ramassage des ordures et des alluvions sur la voie publique, il faudra repasser. Il en est de même pour le curage des égouts dont certains ont perdu leur couvercle depuis belle lurette, mettant en danger les piétons étourdis et les automobilistes trop pressés. Évidemment, en temps de pluie et d’inondation, plus personne ne verra ces fausses trappes qui seront autant de menaces pour la vie et la santé des résidents en déplacement. Mais quand on est président d’une instance quelconque, avec ou sans moyens, il faut faire bonne figure. Le voici donc déjà sur le front pour réclamer de l’aide et lancer un SOS au Pouvoir central pour nettoyer la ville du … Cap. Allez comprendre quelque chose ! Il y a certains d’entre nous qui avons sans doute appris à courir et à faire des acrobaties, bien avant d’apprendre à ramper, d’abord et à marcher, ensuite.

Le Maire de Port-au-Prince, Youri Chevry, lui, est un administrateur rigoureux. Il n’essaiera même pas de faire des miracles avec le peu de moyens mis à sa disposition. Après tout, la Cour des Miracles n’est pas à Port-au-Prince, il en est bien conscient. On n’a rien qu’une rue des Miracles. Cela ne fait pas le poids. Et c’est en bon administrateur municipal qu’il a entrepris de concilier les ressources en personnel de sa ville avec sa capacité de payer. Lui, il a tout simplement mis une bonne partie de son petit personnel municipal «en disponibilité», faute de moyens pour les rémunérer. Alors, au lieu d’engager une dette de salaire envers des employés qu’il ne pourra pas payer, il a pris la décision qui lui paraît la plus logique: la mise à pied de la main d’œuvre qui devrait pourtant répondre à l’appel. C’est un peu contre-intuitif. Mais pour ce qui a trait au nettoyage des rues, on traversera le pont une fois rendu à la rivière. On ne sait jamais, tout d’un coup qu’une autre bonne pluie emporterait ces saletés un peu plus loin, à la mer, vers le grand large? Un bon débarras, et à faible coût, en plus. On peut toujours rêver, n’est-ce pas?

Pour le Maire de Cité-Soleil, Jean Hislain Frédérique, la grande averse n’a pas changé grand-chose à la réalité morbide du plus grand bidonville de la zone métropolitaine. Entre les pluies de balles intermittentes et les orages abondants, il n’y a pas une très grande différence. Dans les deux cas, sa municipalité compte des morts. Les taudis de sa ville ne trompent ni le soleil ni la pluie encore moins les balles qui percent leurs murs d’un bord à l’autre, sans offrir aucune protection, en aucune circonstance à celles et ceux qui y résident.

Dans les décombres de quelques masures dans les hauteurs de Pèlerin, on a fini par repérer les corps de quelques victimes malheureuses. Il faut maintenant trouver les moyens de les enterrer, vite fait. La mort n’attend pas. Les morgues privées coûtent les yeux de la tête des vivants. Le Ministère des Affaires sociales, lui, ne pipe mot. Après tout, c’est une affaire de morts et de funérailles. Rien à voir avec le «social». Il y a bien d’autres ministères qui devraient prendre charge de ce dossier, bien avant les «Affaires sociales». D’ailleurs, le Directeur Général de ce ministère, l’inénarrable et très coloré Dr Rudy Hériveaux, a bien d’autres chats à fouetter, par le temps qui court. Il a entrepris de défendre du bec et des ongles son Président, Jovenel Moïse, épinglé à tort, à son avis, dans un rapport de la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif. Pour ce faire, il verse, comme à son accoutumée, dans les hyperboles et dans les qualificatifs ronflants et décousus. À l’entendre: «c’est un rapport écrit à l’ordre du mensonge et de la diffamation », a-t-il dit lors d’une intervention. «Démoniaque, diabolique, truffé de mensonges, mal fagoté et mal fabriqué, très maladroit et grotesque», selon une note de LOOP Haïti. À courir les médias pour fustiger les opposants de sa verve acérée, il n’a plus beaucoup de temps pour des dossiers de si faible envergure qu’une providentielle pluie faisant quelques malencontreuses victimes. Très peu pour lui, merci.

Avec tout cela, il faudrait quand même trouver quelques responsables de ces calamités. Évidemment, il faudrait avoir l’esprit tordu pour les mettre sur le dos du gouvernement. La Caravane de Changement ne peut pas tout faire, à elle seule. Il est vrai que le Président, encore une autre de ses promesses non tenues, avait annoncé qu’une fois rendue à Port-au-Prince, sa Caravane allait entreprendre de déblayer les canaux et de vider Port-au-Prince de ces vidanges qui enlaidissent notre capitale. Pour bien montrer sa détermination de mener ce dossier à bon port, il avait, au lendemain d’un certain carnaval, organisé son propre défilé de machineries dédiées à la voirie des municipalités de la zone métropolitaine. Camions divers, Backhoe loaders, loaders, bulldozers et j’en passe. Il y en avait pour tous les preneurs. Et puis… et puis… anyen ! Mêmement et pareillement. Les fatras qui s’accumulaient avant, continuent de s’empiler encore aujourd’hui. Les employés municipaux affectés à la collecte des vidanges ne les ramassent plus, puisqu’ils ne sont pas payés depuis des mois. Et vogue la galère. Et dire que nous ne sommes qu’au début de juillet ! Que dirons-nous encore en septembre ou en octobre, lorsque l’été tirera à sa fin et que, même s’il nous aura épargnés, comme l’année dernière, du moins je l’espère et je le souhaite fort, d’un autre ouragan dévastateur comme le fut Matthew, il ne manquera pas de nous arroser copieusement, à l’occasion. Cela, c’est écrit dans le ciel. C’est inéluctable. Cela arrive à tous les ans. Vers quel Saint nous tournerons-nous, cette fois encore, pour conjurer ce bienfait devenu une malédiction : nos pluies d’été qui arrosent les semences de nos paysannes et de nos paysans, de nos agricultrices et de nos agriculteurs. En fait, la véritable malédiction qui s’abat sur nous, c’est l’incompétence crasse et indécrottable de ceux et de celles que nous avons portés à la tête du pays et qui nous conduisent assurément vers les abîmes de la misère humaine et de la déchéance nationale.

Pierre-Michel Augustin

le 9 juillet 2019

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