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Pour le Pouvoir, désormais tous les coups sont permis

Cela fait déjà plus de quinze jours que dure l’impasse politique en Haïti et, désormais, le Pouvoir semble être prêt et déterminé à prendre les grands moyens pour reprendre le contrôle de la situation. Si, au début, il avait cru pouvoir jouer l’usure du temps pour essouffler l’opposition, aujourd’hui, les contraintes financières et la dégradation évidente de la situation générale du pays semblent lui dicter une autre stratégie, plus audacieuse et plus risquée: la manière forte, la répression brutale, avec tout ce que cela comporte de possibilités de dérapage.

Pour introduire cette nouvelle stratégie et se donner une certaine garantie d’acceptation de la part de ses tuteurs internationaux, le gouvernement, sous la dictée peut-être de son éminence grise étrangère, Antonio Sola, appelée récemment en renfort, a commencé par inviter, subrepticement, une certaine délégation’ de l’OEA pour lui conférer une bénédiction anticipée de ses actions à venir. Ah! L’OEA! Ce que Félix Morisseau-Leroy avait raison, à son sujet ! Le 14 juin dernier, le Président de la République avait finalement convenu d’inviter cette instance régionale à venir arbitrer nos problèmes, une autre fois. Coupant court aux procédures habituelles, en pareilles circonstances, de convocation des pays membres de l’OEA ou même de communication de cette demande aux instances décisionnelles de l’Organisation afin d’y donner la suite opportune, une délégation est promptement mise sur pied et, hop ! dès le 19 juin, soit cinq jours après la réception de l’invitation du Président haïtien, elle fait un saut en Haïti pour, l’espace d’un cillement, apprécier la situation et donner son avis. En deux temps et trois mouvements, cette délégation-surprise avait vite fait de rencontrer le Président, un représentant de l’OPL, un représentant de la Fusion et un ex-président du Parlement, pour se faire une tête sur l’état des lieux et donner son diagnostic. Avant même qu’on ait su qu’ils étaient dans nos murs, ils étaient déjà partis, ces «Missionnaires» d’un temps nouveau. Une fois rendus en lieux sûrs, ils ont finalement donné leur appréciation de leur «mission». En définitive, et il n’y a pas à sortir de là: «Si vous n’aimez pas Jovenel Moïse, la solution est d’aller aux élections. Nous n’allons pas lui demander de démissionner». Et le message adressé au président est encore plus laconique : « Vous devez gouverner, et maintenant, ce n’est pas ce que vous faites». En tous cas, tel serait l’essentiel de la communication de cette «Mission», selon ce que rapporterait le Miami Herald News.

 

Fort de cet appui renouvelé et du silence complice de la Communauté Internationale, regroupée dans ce qu’on appelle le «Core Group», le Président a alors entrepris de «gouverner», comme il se doit. À la fin de la semaine dernière, il réunit les chefs de ses troupes, pour leur intimer la nouvelle stratégie à adopter face aux manifestations, pacifiques ou non. Il faut «gouverner» le pays, comme il se doit. En termes clairs, il faut réprimer, dans le sang s’il le faut, et mater la rébellion de la population. Le mot d’ordre était aussitôt passé qu’on entrevoyait déjà les résultats. Dans la matinée du lundi 24 juin, des manifestants qui avaient pris l’habitude de faire sept fois le tour du Palais National, sont pris en embuscade par les «forces de l’ordre», refoulés vers un cul-de-sac et auraient essuyé le feu mortel des unités de police. C’est ce que rapportent plusieurs observateurs crédibles. Il y aurait plusieurs morts, tombés sous les balles assassines de la Police ou de ses «attachés» qui n’ont fait aucun quartier aux manifestants visiblement non armés. Et, aussitôt ces crimes perpétrés, des ambulances auraient été promptement dépêchés sur les lieux pour ramasser les corps et effacer les traces de ce nouveau carnage. Je mets tout cela au conditionnel, n’ayant pas été sur les lieux. Néanmoins, des vidéos circulent sur la Toile et semblent attester de la véracité de ces nouvelles atrocités.

 

Cette stratégie de répression se confirmerait encore sur les lieux d’un autre rassemblement populaire, manifestant contre le gouvernement. Cette fois, toujours ce lundi 24 juin, un groupe de manifestants partant de La Saline, est contré au bas de Delmas et aurait subi également le feu de la police et/ou de ses «attachés». Je me méfie encore du phénomène des «fake news» mais, de façon réaliste, on se rend bien compte de la nouvelle tournure des choses. Le Président a décidé de «gouverner» et aurait pris les moyens pour y parvenir, comme le lui recommandent les «Missionnaires» de l’OEA. La vidéo de sa réunion ultime avec les chefs de police circule. C’est lui qui le dit. Des instructions sont passées à la Police pour rétablir, avec fermeté, l’ordre public sur tout le territoire du pays. Nous savons aussi, que depuis 2018, le Directeur Général de la Police Nationale ne peut ni ne doit prendre aucune disposition, même administrative, sans autorisation préalable du Conseil Supérieur de la Police Nationale (CSPN). Alors, la responsabilité ultime de tous les dérapages policiers retombera, certes, sur ceux et celles qui ont exécuté les ordres illégaux et qui auront perpétré effectivement les crimes. Mais ceux et celles, qui les ont ordonnés en haut lieu, devront également répondre de leurs actes et assumeront, aussi devant l’Histoire, et éventuellement devant la justice pénale, leur responsabilité dans les crimes qui ont été commis à leur instigation, sous leurs ordres, en vertu de l’autorité qu’ils se sont donnée pour les faire exécuter. Néanmoins, cela n’excuse pas le Directeur Général de la Police, de ne pas s’opposer publiquement à ces dérapages et même, s’il le faut, de se désolidariser des actes de ses troupes et des ordres de ses supérieurs politiques, en rendant tout simplement sa démission, dûment motivée par son désaccord. Cela ne pourrait que contribuer à mettre en exergue le caractère inavouable et illégal des ordres donnés et sanctionnés par le CSPN, et rehausserait son prestige personnel. Devant l’Histoire et devant les tribunaux de son pays ou devant ceux des instances internationales, éventuellement, il ne pourrait être jugé solidairement responsable des crimes commis par ses troupes qui auraient obéi à des ordres issus de ses supérieurs hiérarchiques.

 

Évidemment, cela prendra du temps avant que ces exactions ne soient portées devant les tribunaux ou même qu’elles soient reconnues comme des crimes à sanctionner. Mais au bout du compte, désormais, le temps de ces criminels est compté. Il n’est que d’attendre. Cela a pris sept mois à la MINUJUSTH pour reconnaître et établir la responsabilité effective des membres du Pouvoir dans le désormais massacre officiel, perpétré à La Saline. Dans ce rapport de quarante pages, rendu public par la MINUJUSTH, celle-ci prend ses distances à l’égard du Pouvoir qu’il a pourtant appuyé par ses silences complices et la non-dénonciation de crimes publics, tout au long de ces derniers mois. La MINUJUSTH, dans son rapport, corrobore essentiellement les faits dénoncés au préalable par le RNDDH de Pierre Espérance et par la FJKL de Marie Yolène Gilles. L’État, selon ces trois rapports, se serait associé avec des groupes de bandits, pour assassiner des adversaires et exercer un terrorisme d’État sur les habitants du quartier de La Saline, au su des forces de police stationnées dans les environs, qui ont ignoré les appels et les cris de détresse des victimes tout proches. Portant, «Protéger et Servir», c’est encore la mission de la PNH, que je sache. La MINUJUSTH a pris la peine et la responsabilité d’indexer nommément des membres de la Police et des officiels politiques, présents sur les lieux du massacre. Mais il avait fallu trente ans auparavant pour que cette même Communauté Internationale reconnaisse enfin la cruauté des régimes de Duvalier et finisse par accepter que Fort Dimanche fût effectivement un camp de concentration où l’État haïtien torturait et exécutait ouvertement ses opposants politiques. Bien sûr, elle le savait mais niait les faits, parce que ces salauds, à l’époque, c’était les siens, tout comme celui-ci l’est aujourd’hui. Elle l’a fabriqué de toute pièce et l’a propulsé à la tête du pays, et il faudra que la coupe déborde d’atrocités pour qu’elle finisse par admettre que trop: c’est trop.

 

Désormais, la lutte politique en Haïti prend une autre tournure, plus scélérate, plus sordide, plus écarlate, plus sanglante. Des morts s’accumulent plus rapidement sur le carreau, toujours dans le même camp cependant. On ne peut pas vraiment prétexter la violence des manifestants pour justifier la répression sanglante et criminelle des forces prétendument de l’ordre. Peut-être que cela va finalement forcer un peu plus de cohésion dans la structuration de l’opposition. Mais la décantation s’effectue déjà dans ses rangs. De plus en plus, on distingue les maillons faibles à écarter ou sur lesquels on ne pourra pas vraiment compter. La mésaventure médiatique récente du nouveau leader du RDNP, Éric Jean-Baptiste, est, d’ailleurs, assez révélatrice. Également, ceux qui empruntent le discours du dialogue à tout prix et à n’importe quelle condition, l’on sait désormais clairement, à quelle enseigne ils logent. Ce sont des roublards qui vendent leur allégeance à l’encan où l’on négocie, à rabais, le sang de nos compatriotes, tout comme on le faisait autrefois avec nos frères et sœurs vendus comme «braceros» aux Dominicains.

 

Comme l’Histoire se répète! Aujourd’hui, un autre Trujillo, Carlos celui-ci, est venu à la tête d’une soi-disant «Mission» de l’OEA pour ajouter l’injure à l’insulte. L’autre, Rafael Léonidas celui-là, après avoir massacré quelques milliers de nos compatriotes, avait déclaré «avoir jeté le gant à un peuple sans honneur». 80 ans plus tard, c’est nous qui invitons, officiellement ou officieusement, celui-ci, le Carlos en question, à venir nous faire une leçon de vie démocratique. Dans toutes les sociétés du monde, il arrive un moment où la coupe est pleine. Inévitablement, le trop-plein va se renverser, et il y aura alors des dégâts. Cela arrive à tout coup et partout en ce monde. Aucune coalition des forces, mêmes conjuguées, ne saurait le contenir indéfiniment. Et plus cela tarde à venir, plus cela risque d’être violent et incontenable, un peu comme les tremblements de terre qui ont pris des siècles à se produire ou des volcans endormis que l’on croyait éteints.

En définitive, il est de plus en plus clair que le gouvernement de Jovenel Moïse s’est résolument engagé sur la voie de la répression tous azimuts de la contestation populaire. En cela, il pense avoir obtenu l’aval et le support de l’OEA pour ce faire et que ces actions ne seront pas sanctionnées par les instances internationales, du fait de cette bénédiction. Mais il se trompe lourdement, si tel est le cas. Et doublement encore car il n’échappera ni à la sentence de l’Histoire ni à la sanction des instances judiciaires, lorsqu’il sera appelé à rendre compte de ses actes devant la justice de son pays ou celle des instances internationales qui l’auront largué pour se défaire de ce pestiféré qu’il sera alors devenu. J’en donne pour preuve: Saddam Hussein, Manuel Noriega, Omar el-Béchir, pour ne citer que ces trois-là. Et lorsque l’on se permet de porter tous les coups et n’importe lesquels à ses adversaires, il ne faudrait pas s’étonner que ceux-ci finissent par en faire pareil. On connaît l’adage: «qui sème le vent récolte la tempête». Et à ce jeu, personne ne gagne vraiment. Les victoires du Pouvoir ne peuvent être qu’éphémères et, à la longue, il ne gagne pas, il ne gagne jamais.

Pierre-Michel Augustin

le 25 juin 2019

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