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Mais où sont passés nos tuteurs, en ces temps difficiles?

S’il y a quelque chose qui me révulse au plus haut point, ce sont les intrusions inopportunes et souvent mal opinées de certaines autorités étrangères, dans les affaires internes du pays. C’en était rendu que j’en faisais quasiment une maladie, une crise d’ictère, à chaque fois que je voyais tel ambassadeur ou telle ambassadrice ou tel autre gros bonnet d’une quelconque agence bienfaitrice internationale, s’ériger en « Magister » pour dicter telle ligne de conduite, tel ultimatum à respecter, faute de quoi on retirera la carotte persuasive pour la remplacer par le bon vieux coco-macaque plus dissuasif, la menace du recours à la manière forte ou à d’autres sanctions plus ou moins subtiles. Plus récemment encore, on se contentait de nous envoyer des sous-fifres, des quatrièmes ou cinquièmes violons, pour passer le message. Et on les recevait en grands princes, on leur déroulait le tapis rouge, sans aucun égard pour les règles protocolaires en usage. Qu’importe son rang, pourvu qu’il soit un étranger, émissaire quelconque mais surtout avec un gros chèque qui pourrait tomber éventuellement dans la besace non pas du pays mais de celle d’un de ses dignes représentants. C’était cela le plus important. Alors, au diable les protocoles trop tatillons.

Finalement, je me suis fait une raison. Contre mauvaise fortune, il faut bien faire bon cœur et prendre le parti de tirer le plus de bénéfices possible de cette situation dans laquelle nous nous trouvons, malheureusement. La République d’Haïti est aujourd’hui encore sous le chapitre VII de la Charte des Nations-Unies. Il est prévu un vote pour soustraire le pays de cette fâcheuse posture, en octobre prochain. Tous les plans sont dressés en ce sens. Le désengagement progressif des Nations Unies est déjà enclenché. La MINUJUSTH commence à faire ses valises. Bientôt, il ne restera dans le paysage que le choléra qui s’estompera avec le temps, laissant une traînée de cadavres sur son passage et une bacille en héritage, qui se rappellera à notre souvenir à chaque période de pluie abondante. Haïti passera alors du Chapitre VII au chapitre VI. En bref, le pays restera encore sous mandat des Nations-Unies, mais cette instance ne sera plus habilitée qu’à entreprendre des médiations pour arbitrer des différends entre les protagonistes en lutte pour le pouvoir et non des moyens de coercition. C’est la désescalade progressive des moyens à la disposition de Nations Unies. En clair, cela signifie que, selon leur lecture de l’évolution de la situation générale au pays, les choses s’améliorent. Tout irait donc de mieux en mieux. Certes, ce ne serait pas l’idéal mais, tout compte fait, on devrait se réjouir d’une amélioration sensible des choses au pays. Néanmoins, paradoxalement, tout semble aller de mal en pis. C’est exactement le contraire que l’on observe au pays. Alors, cherchez l’erreur. Cherchons-la, ensemble.

Les États-Unis d’Amérique et le Canada viennent de placer le pays sous restriction pour leurs ressortissants qui auraient l’intention de se rendre en Haïti. Les Agences de voyages et les compagnies aériennes réduisent leurs vols à destination d’Haïti, quand elles ne les reportent pas sine die, tout simplement. Des manifestations monstres, mobilisant des centaines de milliers de personnes à travers tout le territoire, en plusieurs occasions, n’ont pas suffi pour faire bouger les choses au pays. Le gouvernement en place continuerait à bénéficier de l’appui inébranlable de la communauté internationale, malgré tout. Pourtant, ces pays estiment que la situation sécuritaire en Haïti s’est dégradée considérablement par rapport aux mois précédents, puisque cette mesure de restriction sur les voyages de leurs citoyens est toute récente.

Des rapports de plusieurs organismes indépendants établissent qu’il y a eu « massacre » à La Saline, assassinats de plusieurs personnes à Carrefour-Feuilles, viols collectifs de jeunes étudiantes universitaires à la capitale, braquages à mains armées aggravés d’assassinats de victimes, kidnapping de bébé, meurtres de personnalités publiques et même de policiers et de commissaires de police en armes. J’imagine que ces situations ne sont pas passées sous le radar des Nations Unies et des ambassades accréditées à Port-au-Prince. Pourtant, pour une rare fois, tout le monde semble s’être passé le mot de ne pas intervenir dans les affaires internes du pays. Car il s’agit bien d’affaires internes puisque toutes les victimes sont nos nationaux. En conséquence, il n’y aurait aucune menace imminente à la sécurité publique régionale et internationale proprement dite. Tout le monde se terre donc dans un silence détonnant par rapport à leur habituelle prise de parole sur tout ce qui bouge, même sur les faits divers les plus insignifiants au pays.

À certaines occasions, par le passé, ils ne lésinaient pas sur les moyens, comme le financement de manifestations de l’opposition et l’appui moral, logistique et public à ses démarches. Qui ne se souvient pas de la réunion en 2003, avec les ténors de l’opposition haïtienne sur les rives du Lac Meech car il fallait, de toute urgence se défaire de ce gouvernement qui maltraiterait ses compatriotes. Ce groupe s’appelait «Initiative Ottawa sur Haïti». Au gouvernement du Canada d’alors, on avait même assigné à un élu, autre que le ministre des Affaires Étrangères, la tâche spécifique de suivre la situation haïtienne, responsabilité d’ailleurs dont il s’était acquitté avec diligence et application, mais avec très peu de tact et de diplomatie. Un autre élu canadien, le député Denis Paradis, en 2000, à l’époque où il était secrétaire parlementaire du ministre des Affaires étrangères, John Manley, avait même déclaré: « Si les Canadiens traitaient leurs animaux comme les autorités haïtiennes traitent les citoyens, on les mettrait en prison.» Haïti se classait alors, selon l’Indice de développement humain des Nations unies, 150e sur les 173 pays recensés. On estimait alors que l’anarchie qui sévissait au pays était telle qu’au moins un milliard de dollars en aide internationale étaient retenus par les bailleurs de fonds, qui craignaient que les sommes ne soient utilisées à d’autres fins. Aujourd’hui, 15 ans plus tard, la situation a encore empiré. Le pays se situe au 168e rang mondial sur 189 pays, et ses autorités que l’on a reconduites au pouvoir pour un deuxième mandat, ont effectivement dilapidé 3,2 milliards de dollars U.S. du fonds PetroCaribe. Trois rapports publics et officiels en attestent. Et le Canada fait un silence complet sur la situation qui prévaut en Haïti. Et le reste de nos tuteurs internationaux, si vocaux et grouillants en d’autres temps, regardent ailleurs, pendant que ce pays qui, jadis, paraissait leur tenir tant à cœur, agonise dans l’indifférence absolue.

Qui ne se souvient du «Groupe des 184» dissout promptement, sans tambour ni trompette, sitôt sa mission accomplie, celle de se débarrasser de l’encombrant (pour certains) prêtre président d’alors, Jean Bertrand Aristide? Les dérives et les erreurs de celui-ci avaient été prestement mises en exergue, tandis que ses bons coups étaient noyés dans un brouhaha médiatique, torpillés par les restrictions des donateurs internationaux à qui ne plaisaient pas certaines politiques dites populistes de construction domiciliaire à Bowen Field, de réfection et de création de parcs municipaux, du doublement du salaire minimum et surtout certains de ses discours revendicatifs qui remettaient les pendules historiques à l’heure pour des puissances coloniales d’autrefois, aux politiques néocoloniales, revampées aux goût du jour.

Selon un nouveau principe des Nations Unies, nos amis de la Communauté internationale pouvaient invoquer la « responsabilité de protéger ». Ce principe, reconnu en décembre 2001 par la Commission internationale de l’intervention et de la souveraineté des États, peut se définir comme suit : « Quand une population souffre gravement des conséquences d’une guerre civile, d’une insurrection, de la répression exercée par l’État ou de l’échec de ses politiques, et que l’État en question n’est pas disposé ou apte à mettre un terme à ces souffrances ou à les éviter, la responsabilité internationale de protéger prend le pas sur le principe de non-intervention. » Mais qu’est-il advenu, entre temps, de ce principe altruiste appliqué au gré des intérêts et non rigoureusement, lorsque la situation l’exige effectivement, comme c’est le cas aujourd’hui en Haïti ?

Qui ne se souvient des dénonciations en retard, des relectures approximatives et opportunistes, concernant des résultats du scrutin de 2010, pour forcer le passage de leur poulain d’alors et d’aujourd’hui encore? Qui ne se souvient des dénonciations, a contrario cette fois-ci, des résultats d’autres scrutins, de l’imposition de leur candidat présidentiel de 2015 et de 2016, toujours au service de la même tendance politique qui nous a conduits aujourd’hui dans la catastrophe où nous pataugeons?

Maintenant, c’est donc le temps du silence, celui de la pondération et du dialogue à tout crin. Il est donc révolu le temps des coups d’état et des mandats écourtés. Le respect du mandat des élus, peu importe comment ils l’ont été, est devenu un élément sacro-saint dans une démocratie véritable, et l’on ne devrait même pas penser à y déroger. Périsse donc la Nation, pourvu que les mandats de nos élus soient dument respectés dans leur intégralité. Les échecs à répétition de nos mandataires, mal choisis ou non, imposés de l’extérieur ou élus à la régulière, les résultats désastreux, en raison de leur incompétence dans la gestion de la chose publique, rien ne saurait donc justifier une quelconque dérogation à leur inaliénable droit à un mandat complet. Même leurs actes illégaux, inconstitutionnels, voire même criminels ne seraient donc suffisants pour la remise en question de leur mandat. Ceci n’est justifiable qu’ailleurs, dans d’autres démocraties, sous d’autres cieux, avec d’autres peuples. Chez nous, le standard se contorsionne et prend une autre forme, un autre étalon. Il se mesure à l’aune d’une démocratie à rabais, dictée par l’étranger, au gré de ses caprices et de ses intérêts particuliers.

Demain viendra un autre jour. On aura alors tout fait pour gommer les ratés de cette équipe actuellement au pouvoir et lui trouver opportunément des boucs émissaires et des échappatoires. Par exemple, si la gourde se transige à 100 gourdes pour un dollar U.S., ce sera alors sans doute bon pour nos exportations et pour attirer les investisseurs étrangers. Et si ceux-ci ne se bousculent pas à la porte, ce sera sans doute la faute des opposants qui dérangent les plans savamment concoctés par le gouvernement pour les attirer. Si les juges ne jugent plus et font la grève, c’est sans doute parce qu’ils sont trop paresseux pour s’acquitter consciencieusement de leur travail. Et quand ceux qui le font bien se retrouvent en exil, c’est qu’ils n’avaient pas compris les limites de leurs prérogatives et les dévolutions exactes qui leur sont consenties. Et ainsi de suite.

Entre temps, tous nos professeurs, tous les exégètes en démocratie haïtienne, ont pris congé. Ils regardent tous ailleurs. Le Venezuela est, aujourd’hui, l’objet de leur obsession prioritaire. Ah ! Je plains ce pays frère d’être aujourd’hui l’objet de tant de sollicitude de leur part. Entre temps, le peuple haïtien se meurt. On l’assassine à cœur de jour. On affame plus du tiers de sa population. On viole ses filles. Sa jeunesse fuit à toutes jambes vers tous les horizons. Mais, il paraît que c’est très bien ainsi. Du moins, si la communauté de nos pays amis n’y a vu aucun problème, c’est que tout doit être bien ainsi. Mais où sont donc passés tous nos tuteurs, ces bien-pensants, en ces temps difficiles ?

Pierre-Michel Augustin

le 28 mai 2019

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