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À quelques jours d’un possible nouveau gouvernement, rien ne bouge

Pour résoudre un problème quelconque, il faut, en tout premier lieu, reconnaître son existence et ensuite vouloir le régler. À partir de là, on peut élaborer différents types de solutions, selon les moyens dont on dispose, selon l’urgence de la situation et ses conséquences sur l’organisation générale de la société. C’est un processus normal, régulièrement observé à travers les différents pays, dans les différentes sociétés qui nous entourent. Lorsque l’on procède autrement, on aboutit souvent à des échecs, et pour cause. La situation générale au pays se dégrade à vue d’œil, jour après jour. L’on peut carrément prédire combien pire sera demain, tenant compte de la vitesse avec laquelle la situation évolue, dans quel que soit le secteur de la vie nationale. Mais on ne fait rien pour la corriger. À peine accepte-t-on qu’il y ait un problème à résoudre, encore moins qu’on veuille prendre les moyens pour y parvenir.

Nous naviguons en plein déni de la réalité morose qui nous submerge, en espérant que les choses changeront d’elles-mêmes. D’ici quelques jours, le Sénat de la République recevra le Premier Ministre nommé, M. Jean-Michel Lapin, et l’ensemble de son gouvernement, pour étudier la possibilité de leur confier les rênes du pouvoir, pendant un certain temps. Le Président surtout, mais le Premier ministre nommé également ont entrepris des soi-disant négociations avec une partie dite modérée de l’opposition. En dernière analyse, il semblerait qu’elles ont achoppé sur les conditions non négociables de ladite opposition qui voudraient, entre autres, la nomination d’un Premier ministre de consensus et le renvoi tout simplement de M. Lapin. Il paraîtrait donc, en fin de compte, que le Président ne soit pas convaincu de faire du lest et de faire équipe avec une partie de l’opposition organisée. Cela équivaut à ne pas réaliser que son équipe à échoué dans sa mission d’améliorer, de façon significative, les conditions de vie de la population. Pour Jovenel Moïse, le problème ne se poserait donc pas. Il ne reconnaîtrait même pas son existence. Par conséquent, comment peut-il tenter de résoudre un problème dont il n’a pas conscience.

En ce qui a trait à l’insécurité, c’est pareil, sinon pire. On peut observer une corrélation directe entre les pics d’insécurité publique, liés à l’activité des gangs, et la démobilisation relative de la population par rapport aux appels de l’opposition dite radicale. Personne ne voudrait s’exposer indûment à recevoir une balle perdue ou qui lui serait effectivement destinée. Les activités de banditisme, plus ou moins aléatoires en apparence, ne le seraient donc pas effectivement, dans la réalité. Imaginez, aucun membre du gouvernement ou ses alliés n’a été, jusqu’à présent, la cible de ces attaques. Ils vaquent tous à leurs occupations et mènent leur train-train quotidien sans trop s’en émouvoir, convaincus qu’ils sont de ne pas en être la cible. Il est vrai que le Premier ministre nommé, à l’occasion du dépôt de ses pièces au Parlement, avait eu droit à un concert rapproché de mitraille, paraît-il, mais sans plus. À la suite de l’arrestation des présumés mercenaires américains et autres étrangers basés aux États-Unis, on avait même laissé courir le bruit qu’ils étaient peut-être une trentaine, dissimulés dans la nature, n’attendant qu’un signal pour faire feu sur des cibles désignées mais qui ne se trouveraient jamais dans les rangs de l’Exécutif, à part, peut-être, le Premier ministre d’alors qui n’était pas en très bons termes avec le Président. Il est vrai qu’on a fini par faire taire un de ces bandits devenus par trop entreprenant. C’est peut-être l’exception qui confirme la règle du laisser-faire, du libre champ accordé à des bandits notoires. Serait-ce en raison du bénéfice collatéral récolté par voie de démobilisation du public, en dépit de ses nombreux griefs contre ce gouvernement ?

Mais assurer la sécurité publique, ce n’est pas seulement mettre les bandits, organisés ou non, hors d’état de nuire à une certaine partie de la population. C’est aussi prendre en compte la sécurité routière, entre autres. Ce volet est d’ailleurs presque complètement laissé à l’abandon. L’absence de contrôle par l’État de notre flotte de véhicules en tous genres: moto, voiture, camion, est en train de causer une véritable hécatombe à travers le pays. Régulièrement des camions fauchent des piétons, faute d’entretien mécanique, faute de freins ou parce que leur système de direction a lâché. On meurt plus à cause des accidents de la route qu’en raison des attaques de bandits armés. Puis, les cohortes d’estropiés de la voie publique se ramassent en grand nombre dans des hôpitaux qui manquent de tout pour les soigner. Les camions percutent indistinctement des fidèles en prières dans des églises ou des carnavaliers dans les «Rara». On meurt n’importe où et personne ne semble être à l’abri de ce qu’on appelle un accident mais qui est plutôt une défaillance mécanique, hautement prévisible. Et je ne parle même pas des accidents de moto qui sont une vraie épidémie. Pour y faire face, le gouvernement ne disposerait que d’environ 500 policiers affectés au contrôle de la circulation sur tout le territoire du pays.

Avec tout cela, il y a, semble-t-il, des ministres en charge de tous ces dossiers. Ils donnent des conférences et des points de presse plus ou moins régulièrement, pour bien montrer qu’ils sont en charge et surtout qu’ils agissent. Toutefois, entre leurs paroles et leurs actes, il ne semble pas avoir de connexion. Il s’agirait de deux mondes parallèles qui se côtoient sans se recouper, sauf occasionnellement, l’espace d’une brève intervention pour donner le change. Par exemple, le Président, dans l’un de ses discours, avait identifié les cinq problèmes du pays, pas plus. La corruption, la corruption, la corruption, la corruption et la corruption. Depuis lors, personne d’importance n’a été épinglée et traînée devant ses juges naturels. On délibère, on brasse de l’air, on parlotte, mais on se garde bien de toucher aux inculpés parmi lesquels le Président lui-même figure en bonne place. Mieux encore, sans doute pour circonvenir tout processus qui par malheur pourrait lui échapper, au point de toucher à quelqu’un d’important, le Président nomme des juges à la Cour des Cassation en dehors de la procédure réglementaire, sans la recommandation positive obligatoire du Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire (CSPJ). Cette instance a beau protester. Le sénateur Youri Latortue ainsi que le directeur du RNDDH, Pierre Espérance, également. Mais rien ne bouge. Le Président a agi et rien ni personne dans ce coin de pays ne semble pouvoir changer cette situation de fait accomplie. Où est le problème ? Quel est le problème ? Il n’y a pas de problème, semble penser le Président qui avance sans prendre des précautions pour ne pas écraser quelques orteils, chemin faisant.

Malgré tout cela, certains pensent encore qu’il est utile et même très indiqué de dialoguer avec le Pouvoir en place. Ils feignent d’ignorer la signification du terme dialoguer. Cela suppose qu’il y a deux interlocuteurs qui se parlent et qui s’écoutent l’un l’autre. Cela suppose des règles, dans cet échange, pour trouver un possible accord sur ce qui est fondamental, en dépit des nombreux désaccords que l’on peut quand même enregistrer. Au moins, on peut convenir de la nécessité d’œuvrer pour le bien du pays. À partir de cette base, de ce socle minimal, il est possible de trouver au moins un petit point de convergence.

Puisque le pouvoir PHTK et ses alliés sont incapables d’instaurer une certaine forme de stabilité politique, essentielle à une possible reprise économique tant souhaitée, pourrait-on envisager de faire une place à une certaine partie de l’opposition pour démontrer à la population sa volonté d’agir en vue d’obtenir ce résultat? La réponse à cette question, à ce jour, semble être la négative. À moins d’un revirement de dernière minute du Président ou d’une capitulation sur toute la ligne de ladite frange d’opposition modérée, nous nous retrouverons dans quelques jours avec la présentation d’un Énoncé de Politique Générale par le Premier ministre nommé, Jean-Michel Lapin, avec un remaniement plus ou moins important du cabinet ministériel renvoyé récemment par la Chambre des Députés. Il est bruit que le Président tient mordicus à reconduire environ six des ministres renvoyés par la Chambre des Députés, au sein du prochain gouvernement. Il détiendrait suffisamment d’appuis à cette instance pour y obtenir un vote favorable. Quant au Sénat, tout serait une question de marchandage. Le nombre d’opposants au gouvernement à la Chambre Haute ne ferait pas le poids devant les sénateurs PHTK et leurs alliés, combinés aux votes à acheter au prix fort. Et alors, le tour serait joué, en dépit de toutes les admonestations de partisans du gouvernement, quand même, un peu inquiets de la tournure des choses à venir.

Et quelles seraient-elles, ces catastrophes appréhendées ? Dans le meilleur des cas: des manifestations en cascade; de l’instabilité politique exacerbée avec une opposition plus ou moins forte dans les rues, incapable toutefois de renverser le gouvernement mais qui refuse de rentrer dans les rangs; la décote accélérée de la gourde; le pouvoir d’achat qui s’en va à vau-l’eau; les donneurs d’ordre qui boudent nos manufacturiers locaux, trouvant la situation au pays trop compliquée à leur goût et pour le coût. Et dans le pire des cas : c’est la foire à l’empoigne, ce sont les manifs qui dégénèrent, plus de sang, plus de misère, voire même le retour des bottes militaires étrangères, une énième fois, sur le sol d’Haïti.

Est-ce que ce scénario peut être différent ? Certainement. Tout est dans l’ordre du possible. Du meilleur au pire, en passant par toutes les autres nuances. Mais je suis sceptique, pas optimiste pour deux sous. Ce gouvernement m’a tellement habitué à son entêtement, que j’ai du mal à envisager la possibilité raisonnable qu’il fasse un peu de lest et qu’il accommode une partie de l’opposition, pour tenter d’amadouer la population et ses propres supporters internationaux. Depuis deux ans, Jovenel Moïse a largement gagné sa réputation d’être têtu, arrogant et revanchard. C’est la combinaison parfaite pour le naufrage annoncé d’un gouvernement en perdition mais qui se croit encore en parfait contrôle de la situation, malgré les apparences. Pour changer de cap, il faut d’abord en voir la nécessité et surtout vouloir le bien qui en résulterait. Mais on est loin du compte, et c’est malheureusement tant pis pour le pays et pour son peuple.

Pierre-Michel Augustin

le 7 mai 2019

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