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La justice en Haïti, un reflet de la société dont elle est issue

J’ai appris, cette semaine, que l’ex-président du Pérou, Alan Garcia, poursuivi en justice pour corruption, sur le point d’être déféré devant ses juges naturels, avait préféré se donner la mort. Il s’est tiré une balle dans la tête, plutôt que de traîner sa famille politique et sa famille tout court dans le déshonneur, d’être vilipendé comme un escroc qui aurait détourné les fonds publics, au détriment de la société qu’il avait juré de servir.

L’ex-président Alberto Fujimori qui s’était réfugié dans son pays d’origine, le Japon, était revenu au Pérou pour être jugé par ses pairs et servir la sentence de prison à laquelle il a été condamné. Il la sert encore dans les prisons de son pays. Il lui resterait quelque 13 à 14 ans de plus à courir avant de recouvrer sa liberté.

Un autre ex-président de ce pays andin, M. Pablo Pedro Kuczynski (PPK), en dépit de ses 80 ans bien sonnés, est en détention provisoire depuis le 10 avril, pour les mêmes crimes.

Je ne sais pas tellement plus sur ces dossiers, mais je suis frappé par la différence de traitement et, surtout, par l’indépendance avec laquelle, la justice de ce petit pays, qu’est le Pérou, peut entreprendre de les régler. Les juges qui conduisent ces affaires, ne se sauvent pas de leur pays pour se mettre à couvert contre les menaces des criminels indexés. Ils mènent rondement ces dossiers à terme et leur jugement ne souffre d’aucun discrédit public. Leurs sentences sont promptement et respectueusement mises en application, indifféremment des conséquences sur les individus ainsi châtiés, indifféremment de leur statut social et politique. On ne constate non plus aucune parade de hauts gradés de la police ou des autorités politiques, venus afficher leur soutien au prévenu, car de telles effusions publiques pourraient être perçues comme une répudiation du processus judiciaire et de l’autorité du Magistrat. La justice suit son cours, point final. Tout le monde se tient à carreau. Du moins, il me semble.

Je suis frappé par l’écart énorme qui existe entre des États, somme toute, assez similaires. Haïti et le Pérou sont deux ex-colonies ayant accédé à l’indépendance au 19e siècle et ayant connu à peu près le même parcours politique, en général. Il est vrai qu’ils sont très différents dans leurs constituants sociologiques fondamentaux, mais ils sont, tout de même, des États à peu près de même âge et ayant subi à peu près les mêmes travers historiques. Je ne comprends pas alors cette grande disparité dans la perception du crime économique majeur qu’est la corruption de nos élus, au sein de notre société par rapport à celle des Péruviens, notamment.

En parallèle, en Haïti, au même moment, le juge Bredy Fabien vient d’absoudre le président en fonction, Son Excellence, M. Jovenel Moïse, de son inculpation pour blanchiment d’argent. Il n’y aurait pas, semble-t-il, assez de matière pour poursuivre Son Excellence. Donc: non-lieu en faveur du Président. Point barre. Un autre juge vient de libérer l’ex-directeur général de la Police de son internement provisoire dans une affaire de contrebande d’armes de guerre. Cette mesure a été élargie à un ou deux autres officiels de l’ex-gouvernement dont celui qui préside encore aux destinées du pays, est un héritier en droite ligne, car étant issu du même parti politique, le bien nommé PHTK. Cette décision de la Cour serait également motivée par le manque de preuves pour substancier les charges graves dont ils sont accusés. En passant, le brave juge, qui avait assigné pour comparution ces honorables dignitaires aujourd’hui exonérés de toute accusation, est lui-même en cavale après maintes menaces et quelques attentats à sa vie, celle de ses proches, en plus des déclarations publiques de certains interpellés qui ne se sont pas cachés pour l’avertir du sort qui attend sa famille et lui. Le juge Fabien et les autres qui ont pris la relève du magistrat Luméran, eux, ont compris que les juges qui livrent leur jugement aux mérites des preuves et des évidences qui sous-tendent les accusations graves contre ceux et celles qui leur sont déférés, sont des naïfs qui jouent avec leur vie. Ils ont compris et agissent donc en conséquence. Après tout, les cimetières de nos pays, en quête d’un État de droit illusoire, sont remplis de ces doux rêveurs ou de ces braves inconscients qui ont marché tout droit vers leur exécution, sans le moindre risque pour les criminels qui les auront assassinés, souvent en plein jour, à visière levée.

L’Honorable juge Bredy Fabien ainsi que tous les autres qui marchent sur ses brisées, de même que tous les autres magistrats qui l’ont précédé dans cette voie, perpétuent la politique du silence, du «cover-up», du «kase fèy kouvri sa», de l’impunité à gogo. Ce cancer qui ravage notre pays s’étend de haut en bas et sévit sur tout le territoire. Que ce soit la pauvre mairesse de Tabarre, sévèrement battue par son conjoint que la Police feint de ne pouvoir localiser pour le conduire devant ses juges naturels, que ce soit les détourneurs du fonds PetroCaribe dont certains s’enorgueillissent même d’en avoir réinvesti une partie de ce fonds dérobé, dans la construction de certains grands hôtels, que ce soit le pauvre étudiant universitaire, manifestant contre le décanat, renversé par la voiture d’un cadre universitaire, que ce soit un malheureux manifestant contre le gouvernement, abattu d’une balle à la tête, ou tout simplement gazé jusqu’à presque l’asphyxie, personne, aucun justiciable ne semble pouvoir obtenir justice qui lui est due devant ses juges naturels. Sauf, bien sûr ceux contre qui aucune preuve ne semble jamais suffisante pour mettre la justice en branle contre eux. Quant aux magistrats qui osent écouter leur conscience ou les brimades des autorités étrangères qui les poussent à agir dans le sens du droit, il se dépêchent par la suite de prendre la poudre d’escampette, pour éviter que leur baroud d’honneur ne les emmène tout droit au cimetière où reposent les braves. Pire encore, ils pourraient passer le reste de leur vie à pleurer le malheur qui se sera abattu sur leurs proches. Tout compte fait, c’est un pensez-y bien, n’est-ce pas?

D’aucuns estimeront peut-être que mon jupon dépasse un peu, en présumant que tous ces non-lieux étaient des jugements de complaisance, commodément accordés à des pontes du régime. Je ne serais pas tout seul à le croire, non plus. Néanmoins, avouons qu’il est plutôt bizarre que le système judiciaire de l’un des pays détenant la palme en matière de corruption, ne soit pas parvenu à condamner un seul inculpé en matière de corruption en plus d’une décennie, et que, comme par hasard, tous ceux qui ont été indexés se trouvent régulièrement exonérés, faute de preuve. Dans n’importe quelle société, une telle performance du système judiciaire porterait le commun des mortels à se questionner sur le bien-fondé de tant d’échecs.

Dans la chaîne de notre système de justice, certains sont plus astucieux que d’autres. Ils ergotent avec emphase sur leur prétendue indépendance et sur la fortitude de leur caractère. Néanmoins, placés devant les faits, au moment de prendre la décision, nombreux sont ces courageux en mots, qui esquivent, qui bottent en touche. Ils demandent, par exemple, des suppléments d’enquête, pour tuer le temps. Ils se désistent parfois. Ils vont même jusqu’à la démission théâtrale, refilant ainsi la patate brûlante, au suivant qui se pense plus malin.

C’est ainsi que se diluent progressivement les mœurs, que se disloquent des sociétés, que des gens apprennent à ne pas respecter la loi. L’État de droit devient alors de plus en plus une fiction, une fleur de rhétorique dont on abuse régulièrement dans les discours publics, surtout ceux pour consommation étrangère. Ce n’est pas que les étrangers soient assez stupides pour y croire. C’est juste que ceux-ci ont souvent besoin d’un paravent, d’une image, pour leur faire-valoir. La vérité toute crue ne serait pas très vendable dans leurs contrées, pour justifier leur appui à des fréquentations plus que douteuses. Alors, ils ont besoin de se rabattre sur quelques vertueuses métaphores, quelques termes de référence qui sonnent en résonnance auprès de leurs propres constituants. Ainsi: démocratie représentative, élection, État de droit, respect du mandat des élus, légitimité électorale, tout y passe. Madigra melanje ak bonmas, zanj ak lansèdkod, tous les pieux mensonges de leurs répertoires démocratiques sont servis dans un méli-mélo hallucinant, avec force édulcorants pour masquer la puanteur de leurs tractations, souvent criminelles, contre la volonté du peuple et contre les intérêts de celui-ci. La fin, pour eux, justifie alors les moyens. Et cette fin, c’est le contrôle de nos ressources et de nos peuples, par autochtones interposés. Ils savent bien que ceux qu’ils soutiennent à bout de bras, ce sont des criminels, des détrousseurs de peuples. Mais ce sont leurs salopards à eux, des bons salopards. Au diable, alors les scrupules démocratiques. Des juges vendus aux plus offrants, après tout, ce n’est pas si mauvais, sauf si cela s’applique à rebours contre l’un des leurs.

Des exemples de justice indépendante, servis par des juges de caractère, capables de sévir indifféremment contre les puissants de ce monde ou les petits voyous, il n’en pleut pas beaucoup dans notre pays. Je ne sais pas si tel est le cas avec ce qui se passe aujourd’hui au Pérou, avec ces anciens présidents déchus, aujourd’hui traînés devant la justice de leur pays et devant rendre compte de leurs actes par devant leurs juges naturels, au su et au vu de leurs concitoyennes et de leurs concitoyens. Néanmoins, je ne peux m’empêcher d’observer, avec envie, la démarche et le fonctionnement de leur système judiciaire. Nous sommes à des années-lumière de cette performance. Leur justice analyse et tranche. Elle disculpe ou écroue, sans état d’âme, les justiciables qui lui sont déférés, indifféremment de leur statut social. Leur police exécute les mandats qui lui sont confiés. Ex-présidents ou simples quidams, tous y passent. Et la sentence, une fois rendue, est prestement appliquée. Peu importent les conséquences pour les condamnés. En tout cas, c’est ce qui semble être la situation. Aussi, n’y a-t-il aucune déportation d’un quelconque citoyen de ce pays pour être jugé à l’étranger. C’est du moins ce que je constate.

Mais dans notre chère Haïti, la justice patauge allègrement dans sa mare. Elle est une vraie farce. Tout le monde s’en moque. Les pays étrangers également. Ils préfèrent venir cueillir nos criminels qui s’avisent de transgresser leurs lois et de venir se mettre ensuite à couvert au pays, sous l’ombrelle de l’impunité organisée en système d’État. On se ramasse ainsi avec l’odieux de devoir mettre en état d’arrestation, des sénateurs élus ou en fonction, et de les expédier outre-mer comme de vulgaires colis. Avec le temps, c’est devenu sans importance particulière. On n’a même plus aucune gêne à le faire ou à en parler. C’est ce que je crois, sinon, on y aurait mis bon ordre, depuis le temps que cela se pratique régulièrement, sans même qu’on y prête attention. Autrement, on aurait fait le tri, en amont, de ceux et celles qui sont éligibles à ces nobles fonctions, en examinant consciencieusement leur dossier. On se serait acquitté de cette tâche avec sérieux, au point d’écarter, les criminels en cavale, recherchés par la justice étrangère, en plus de ceux et celles qui sont à peine lettrés et qui ne peuvent distinguer les chiffres romains des lettres courantes de l’alphabet. Après tout, avec un dossier criminel à leur passif, nos élus ne pourront susciter que mépris de la part de leurs homologues étrangers. De plus, sans un minimum de bagages politiques et de connaissances intellectuelles, comment pourraient-ils veiller aux intérêts supérieurs du pays, dans un monde de plus en plus complexe et sophistiqué?

Pierre-Michel Augustin

le 23 avril 2019

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