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Les affres de notre cheminement démocratique boiteux

Il y a deux mois environ, le Président de la République et son gouvernement avaient jugé bon de décréter l’état d’urgence économique, tellement la situation financière leur paraissait difficile, pour ne pas dire catastrophique. Le bilan financier et économique du pays était désastreux et il fallait faire quelque chose, lancer un signal pour stabiliser la situation et calmer le marché financier local. En fait, en dehors de cette déclaration d’état d’urgence financière, publiée le 6 février dernier, quelles furent les mesures prises par le gouvernement pour ramener une certaine stabilité économique et financière au pays? Quels résultats ont-elles apportés?

 

Deux mois plus tard, un peu d’eau a coulé sous les ponts. Le Premier Ministre Jean-Henry Céant est devenu un ex-Premier Ministre et est aujourd’hui perçu comme un pestiféré, un ennemi, par le Président qui lui avait fait confiance, six mois plus tôt, pour « faire atterrir » des pans entiers de son programme politique. La scène politique a changé un peu mais pas la situation économique, pas la réalité financière de la population. À la vérité, il est bien plus facile de brasser de l’air et de donner le change aux gens peu avertis que de transformer la réalité financière concrète de la population et du pays tout court.

 

Au gouvernement de M. Céant a succédé celui de M. Jean-Michel Lapin, Premier Ministre par intérim qui est censé expédier les affaires courantes jusqu’à l’avènement d’un nouveau Premier Ministre avec un programme de gouvernement, une feuille de route ratifiée par le Parlement, pour ce qui restera du mandat du Président Moïse. Mais avant la déchéance de M. Céant, son gouvernement avait pris quelques mesures visant à stabiliser la situation économique du pays. Plus précisément, le 5 février, lors de ce Conseil des Ministres au cours duquel la résolution de déclarer l’état d’urgence économique avait été adoptée, une deuxième résolution avait également été prise s’attaquait aux dépenses publiques de l’État. Elle suspendait des franchises douanières et fiscales et requérait aux Représentants de l’État, en mission officielle à l’étranger, de ne voyager qu’en classe économique, par exemple. Ces deux mesures avaient pour objectif de freiner la chute de la gourde face au dollar américain, d’atténuer l’impact de l’inflation sur les petites bourses, en diminuant le rythme de l’inflation et les prix des denrées de première nécessité. On projetait également de subventionner certains produits de première nécessité, pour en diminuer les prix. Mais avec quels fonds ? Nul ne le savait. Et pendant combien de temps? Encore moins.

 

Peu de gens avaient cru que ces mesures suffiraient pour atteindre ces objectifs plus que louables. Encore faudrait-il passer de la parole aux actes et les appliquer effectivement. Dans la réalité, pendant près de deux mois, la dépréciation de la gourde a ralenti mais ne s’est pas arrêtée. En considérant l’historique du cours de notre devise, publié dans le tableau de «Exchange Rates. ORG», au 5 février 2019, il fallait 78,51963 gourdes pour acheter 1 dollar US. Toutefois, au 5 mars, donc un mois plus tard, il fallait 81,97 gourdes pour acheter ce même dollar U.S. En d’autres termes, les mesures prises par le gouvernement n’ont pas atteint les résultats visés. Près d’un autre mois plus tard, au 1er avril 2019, toujours selon la même source d’information, il faut maintenant 83,78956 gourdes en échange du même dollar. Bref, la décote de la gourde continue inexorablement. On a peut-être ralenti sa chute vers les profondeurs des abysses mais ce n’est pas avec ces mesures qu’elle va remonter pour s’échanger, selon des taux plus décents.

 

Évidemment, cette décote continuelle de la gourde a son impact sur le panier des denrées de première nécessité. Les prix de ces denrées n’ont pas diminué, n’en déplaise au Gouvernement. Le panier de la ménagère a même connu une augmentation de 1,5% en février par rapport au mois précédent. Sur une base annuelle, c’est l’équivalent d’une augmentation de 17%. Si l’objectif de réduction de coût de la vie de la part du gouvernement est à applaudir, les moyens qu’utilise le gouvernement pour y parvenir sont nettement inadéquats. C’est donc encore un autre échec.

 

Il ne fallait tout de même pas s’attendre à des miracles sur ce point, car c’est encore la même équipe économique qui a été maintenue à la barre. M. Ronald G. Décembre était anciennement Secrétaire d’État à la Réforme Fiscale en 2013. Il a été l’un des maîtres à penser du ministère de l’Économie et des Finances, parmi ceux qui avait sévi grotesquement contre les contribuables du pays, en accouchant, coup sur coup, des budgets pour les exercices 2017-2018, 2018-2019. Ce dernier budget, essentiellement de son cru, s’était révélé tellement mauvais que même les alliés du gouvernement à la Chambre des Députés, notamment le président de cette Chambre, M. Gary Bodeau, n’ont pu se résigner à le voter. Ils l’ont rejeté sans ménagement, renvoyant le Ministre à ses devoirs, avec le tact d’ours qu’on leur reconnaît, surtout après avoir gauchement et brutalement éconduit l’ex-premier ministre Céant.

 

L’autre mesure prise par le gouvernement pour corriger la situation, c’était la suspension des franchises douanières, certaines, à tout le moins, et l’obligation faite aux représentants de l’État en voyage de mission de s’en tenir à des dépenses modestes, par exemple, à des billets d’avion de classe économique. Il faudrait se demander si cette règle s’applique également au Président de la République. Si je me fie à la vidéo de son retour triomphal de sa rencontre récente avec le Président américain, M. Donald Trump, il n’avait pas semblé arriver en jet commercial, mais plutôt en jet privé, probablement affrété. Si telle était la situation, ce serait un cas flagrant de : «faites ce que je dis mais pas ce que je fais». La réalité appliquée au Président paraîtrait nettement différente de son discours faisant appel à la modération et à l’austérité dans les dépenses publiques. Il n’y a aucun rapport disponible actuellement qui permettrait de croire que l’État fait mieux, à cet égard, depuis cette fameuse résolution. De fait, si le Premier Ministre par intérim s’est senti obligé de rappeler à ses collègues, en particulier, et aux autorités de la fonction publique haïtienne, en général, les restrictions attachées à l’utilisation des véhicules au service de l’État, c’est qu’il a probablement constaté que ces mesures ne sont pas respectées autant qu’on le souhaiterait. À moins que ce ne soit un autre effet pour la caméra, un discours destiné à la consommation étrangère qu’on espère tromper avec des mesures publiées à grand renfort de trompettes et de tambours.

 

Ainsi vont les affaires de la République: de mal en pis, chaque jour un peu plus. Le coût de la vie a encore augmenté, selon le dernier rapport de l’Indice des Prix à la Consommation (IPC). Les salaires restent encore à la traîne, comme d’habitude. Le gouvernement prend des décrets, pour la plupart, inopérants. L’an dernier, l’inflation avait atteint le cap de 15,5 % pour l’exercice. Cette année, elle augmentera un peu plus, passant à environ 17%, sinon encore davantage, selon certaines projections. Entre temps, les apprentis sorciers politiques et économiques expérimentent, à tâtons, des plans-bidon et des politiques-maison. Il y a pourtant des gens chevronnés, avec des recettes éprouvées en la matière, qui pourraient conseiller ce gouvernement, à défaut de se charger eux-mêmes de mener la barque politique et économique du pays.

Pour manifester leur désarroi, nos frères et sœurs recourent à cette ultime planche de salut, très souvent illusoire. Ils s’enfuient du pays. Ils s’en vont, à pied en Dominicanie, en bateau vers les Bahamas et les autres îles voisines. Ils s’exilent au Chili, quitte à remonter toute l’Amérique du sud, toute l’Amérique centrale, à pied s’il le faut, par désespérance de voir ce pays, le nôtre, changer pour le mieux. Ils en meurent aussi très souvent et trop nombreux, comme ce fut encore le cas au large de Providenciales, aux Bahamas. C’est à cette perspective que l’on nous condamne, pour trois autres années. Démocratie oblige. Peu importe si ce choix nous amène tout droit à la potence, directement à une catastrophe d’envergure nationale. Essentiellement, il faut respecter les us démocratiques : élections, même dans des conditions exécrables, même hors normes, même contestables et contestées; respect intégral des mandats, peu importe les résultats que nous accouchent nos élus. Peu importe, pourvu que les apparences de démocratie soient sauves. Vive alors la démocratie ! Et tant pis, si le peuple en pâtit.

Dans trois ans, lorsque le président Jovenel Moïse aura bouclé son mandat de cinq ans, il ne faudrait pas s’étonner que la gourde ne vaille pas plus cher que nos «zòrèy bourik» d’un autre temps, s’échangeant à 120 ou 150 gourdes pour un dollar U.S. Il ne faudrait pas s’étonner non plus que l’hyperinflation soit bien installée à demeure chez nous, et que, pour juguler ce mal économique extrême, on en soit réduit à des remèdes de cheval auxquels on n’oserait même pas penser aujourd’hui. L’état d’urgence d’aujourd’hui nous paraîtra alors comme un banal «cafénol» désuet, prescrit à un épileptique en pleine crise. L’on se demandera alors, comment on a pu se laisser berner autant par ce quidam et ses faiseurs d’images. L’on se demandera à quoi on a pensé, nous qui pourtant en avions vu d’autres, qui avions vécu des horreurs, pour nous laisser mener vers tant d’illusions. Peut-être qu’alors, notre seul recours sera une bonne révolution. Espérons qu’elle sera tranquille, celle-là, un peu à la manière des Québécois. Peut-être qu’alors, nous n’aurions, comme seul autre recours, qu’une autre forme de tutelle économique, avec des politiques prescrites, imposées d’ailleurs, un peu comme ce fut le cas avec les Grecs, récemment. D’ailleurs, ils commencent à peine à s’en sortir aujourd’hui. Mais cela a été pénible, douloureux même, leur chemin de croix. Mais ils auront sans doute appris de cette expérience, assez pour ne plus folâtrer et frayer avec des colporteurs de simagrées à bon marché, des vendeurs de poudre de perlimpinpin politique.

 

Je nous plains de devoir attendre plus longtemps, à rester figés en écoutant les autres nous seriner leur démocratie formelle et orthodoxe, pourtant à des lieux de notre réalité politique, économique, sociale et culturelle. Je nous plains, mais je ne désespère quand même pas de voir survenir, tout à coup, peut-être en bourrasque, ces changements si longtemps attendus mais combien nécessaires pour des lendemains meilleurs.

Pierre-Michel Augustin

le 2 avril 2019

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