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Haïti, au rendez-vous avec l’anarchie généralisée

Haïti glisse rapidement sur une pente qui la conduit de plus en plus vers l’anarchie. On a beau chercher, de nos jours, il est difficile de trouver une institution qui fonctionne normalement au pays. De plus en plus, les leaders de nos institutions importantes, prennent des libertés avec les règles et les procédures en usage, voire même avec la loi tout court. La Chambre des députés vient hier encore d’illustrer, de façon limpide, mes propos pessimistes.

La semaine dernière, à la suite de démarches entreprises par le Sénat de la République pour élucider les coins obscurs relatifs au dossier dit « des sept mercenaires », la Commission permanente du Sénat sur la Sécurité publique, avait jugé bon de demander au Président de la Chambre Haute de convoquer, en séance d’interpellation, le ministre de l’Intérieur, M. Jean-Marie Reynaldo Brunet, le Ministre de la Justice, M. Jean Roudy Aly et le Premier Ministre, Jean-Henry Céant, en tant que Président du Conseil Supérieur de la Police Nationale (CSPN). Ces trois responsables devaient rendre des comptes quant au traitement accordé à ce dossier, chacun, en ce qui concerne leurs responsabilités personnelles dans cette affaire. La convocation sénatoriale est rendue publique et suivait son cours, lorsque brusquement, la Chambre des Députés dans un élan aussi inexplicable que disgracieux, décide, à son tour de convoquer le Premier Ministre en séance d’interpellation, à la même date. Toute la fin de semaine dernière, les émissions d’affaires publiques s’en donnaient à cœur joie sur cette évidente inélégance de la Chambre Haute. Ordinairement, lorsqu’une Chambre entreprend une procédure, l’autre généralement la laisse terminer sa démarche, avant d’entreprendre la sienne, si elle juge encore utile de le faire. Mais ici, on ne parle que de coutume. Celle-ci n’a pas la force des procédures et des règles, quant aux façons d’agir au Parlement.

À ce niveau, les règles et la procédure applicables à la Chambre des Députés semblent assez claires. Pour pouvoir voter une résolution d’interpellation, il paraîtrait qu’il soit nécessaire de tenir une assemblée des présidents. Pourtant, il est de notoriété publique que la Chambre des Députés, depuis son retour des vacances, étaient assez inopérante. On parvenait difficilement à obtenir le quorum pour siéger. Donc, la Chambre des Députés ne disposerait pas encore de présidents de groupements politiques. Toutefois, on n’aura pas jugé essentiel de respecter cette procédure. Néanmoins, sur la question de l’interpellation du Premier Ministre, Jean-Henry Céant, la Chambre basse n’a pas traîné longtemps. 70 députés sur un total prévu de 119 ont signifié une demande d’interpellation, au Premier Ministre, toute affaire cessante, par l’intermédiaire du Président de la Chambre des Députés, M. Gary Bodeau. On est allé tout de go vers une assemblée des Députés pour tenir un vote sur l’essentiel : pour ou contre le maintien du Premier Ministre Céant, qu’il soit présent ou non, sans aucune considération pour le motif de son absence, le cas échéant. Le pire, dans cette assemblée publique, est survenu lorsqu’on a donné lecture de la lettre du Premier Ministre, justifiant son absence à la séance, pour répondre à la convocation antérieure, émise par les sénateurs. Pire encore, le Premier Ministre avait également pris la précaution de faire enregistrer officiellement sa présence au Parlement, au niveau du Sénat, par un juge de paix, paraît-il. Mais rien n’y fit. Sans état d’âme, la Chambre des Députés a tenu séance et a mis une résolution de destitution du Premier Ministre au vote. Et vote il y a eu: 93, pour, 6 contre et trois abstentions.

Il s’ensuit maintenant une situation particulièrement délicate pour le pays. D’une part, le Sénat de la République pourrait ne pas reconnaître la décision votée par la Chambre des Députés. En effet, sa séance d’interpellation ouverte le lundi 18 mars, n’est toujours pas levée. Elle est seulement prorogée pour être reconvenue à telle date à déterminer. En dernière minute, elle serait convoquée pour le mercredi 20 mars, donc très bientôt. Il paraîtrait également que le Premier Ministre Céant ne reconnaîtrait pas non plus la validité de la décision de la Chambre des Députés et se considèrerait encore comme le Premier ministre en fonction. Par ailleurs, aussitôt votée, la décision de la Chambre des Députés aurait été promptement acheminée au Président Jovenel Moïse pour les suites constitutionnelles, légales et administratives. À savoir: la publication de la décision de la Chambre des Députés dans Le Moniteur, le constat de la destitution du Premier Ministre Céant et l’engagement du processus de consultation pour le choix d’un nouveau Premier Ministre qui devra être ratifié par les deux Chambres. Entre temps, le Premier Ministre destitué, Jean-Henry Céant, expédierait les affaires courantes, jusqu’à l’avènement de son remplaçant qui aura la charge, nominalement, de constituer, avec le Président Jovenel, le nouveau gouvernement. À moins qu’on ne procède différemment, en nommant parmi les ministres actuellement au cabinet réputé démissionnaire, un qui devienne Premier Ministre A.I. Mais, la Constitution amendée sous l’égide de laquelle le pays est gouverné, autoriserait-elle de pareilles entourloupes ? En tout cas, on en a vu bien d’autres, des vertes et des pas mûres. Ce ne serait pas la première que notre chère Constitution, amendée ou pas, aura été bafouée, n’est-ce pas?

Je ne sais pas si vous entrevoyez, comme moi, la complexité que prend la tournure des choses. Le Sénat ne reconnaîtrait pas une décision définitive de la Chambre basse que le Président aurait acceptée à bras ouverts. Le Premier Ministre serait en rébellion par rapport à la Chambre des Députés mais pourrait bénéficier du support du Sénat qui l’appuierait dans sa rébellion. Bref, c’est une pagaille absolue. Désormais, personne ne peut dire qui administre légitimement le pays. Et pour les instances internationales, appelées à transiger avec l’État haïtien, le dilemme persistera, jusqu’à ce que l’on clarifie cet imbroglio. Cette guérilla politique entreprise par la Chambre des Députés pourrait se traduire par une paralysie totale du gouvernement. Imaginons le Premier Ministre et son gouvernement qui prendraient des décisions administratives normalement faisant partie de leurs attributions mais que celles-ci ne seraient pas sanctionnées ni par le Président, ni par la Chambre des Députés, mais qui seraient par ailleurs validées par le Sénat. Je vous le dis, le diable est aux vaches. Une fois de plus, nous risquons de devoir recourir à l’arbitrage des étrangers, pour nous mettre d’accord sur un minimum de cohérence dans nos errances politiques.

Et ce n’est pas tout. Marvel Dandin, le Directeur Exécutif de Radio Kiskeya, a évoqué hier une éventualité encore plus troublante. Fort de ce coup d’État parlementaire, à son avis, l’Exécutif pourrait être tenté de vassaliser définitivement la seule institution de sécurité du pays, en terminant, de façon aussi expéditive, le mandat du Directeur Général de la Police, Michel-Ange Gédéon, pour mettre à la tête de cette institution, un directeur inféodé au Pouvoir, comme le fut le précédent directeur qui ne cachait plus sa chemise rose du PHTK. Cette dernière assertion est de mon crû. Mais avouons que la dynamique politique et policière pourrait prendre une tangente nettement plus radicale. On avait vu la dernière fois, la démonstration de force de l’unité de police appelée USGPN, avec des armes spéciales et un nouvel uniforme inconnu de la direction générale de la police. On se souvient alors que l’actuel directeur général n’avait pas pris de gants pour dénoncer la situation, ce qui avait pour résultat un retrait tactique de cette force qui ne serait habilitée qu’à la protection du Palais national et du Président, lors de ses déplacements. En aucune circonstance, elle ne devrait être affectée au contrôle des foules et à la gestion des manifestants.

Les perspectives que nous observons aujourd’hui sont plus qu’inquiétantes, Loin de s’apaiser, le pays, avec les errances dans sa gouvernance, se dirige vers une instabilité plus grande et plus généralisée. Aujourd’hui, tout l’appareillage politique se trouve crispé dans des antagonismes, à tous les niveaux. Le Sénat serait en porte-à-faux avec la Chambre des Députés. Cette dernière serait majoritairement en appui au Président de la République qui veut se départir, par tous les moyens, de son Premier Ministre. Mais celui-ci pourrait compter sur une frange importante du Sénat qui serait vexée de l’inélégance outrancière de la Chambre basse. Jusqu’à ce moment, le Premier Ministre n’a pas encore reconnu et accepté le vote de censure de la Chambre des Députés. De toute façon, sa position de refus d’obtempérer à un vote d’une des Chambres du Parlement est difficilement tenable, même à moyen terme. Donc, inévitablement, il prendra la sortie. Mais pendant combien de temps durera ce bras de fer ? De quels atouts dispose-t-il pour le faire ? Et qu’est-ce qu’il en coûtera au pays, à ses institutions et à sa population, entre temps ? Telles sont les questions qu’il faut se poser, et bien malin qui pourrait y répondre.

Comme le veut la fameuse loi de Murphy: «tout ce qui est susceptible de mal tourner, tournera mal». Dans cette aventure, le pire serait encore que nous nous retrouvions, une autre fois, sous occupation étrangère, pour de vrai et pour une période indéterminée, le temps de nous assagir et d’apprendre à nous gouverner, en respectant les normes, les règles en usage, les procédures et, par-dessus tout, les lois et la Constitution du pays. Le temps de faire l’apprentissage de la démocratie et du respect des autres, pour vrai, est peut-être arrivé pour nous. Peut-être qu’une certaine opposition, toujours en réserve de la République, pourrait être la solution de rechange. Mais il va lui falloir faire patte blanche, mettre ses cartes sur la table et offrir son alternative au pays, à la population et malheureusement aux pays tuteurs d’Haïti également. Ce ne sera pas une mince tâche.

Je nourris toujours l’espoir de damer le pion à Edward A. Murphy Jr et lui prouver qu’il a tort, lui démontrer que, parfois, un pays peut échapper au mauvais sort auquel tout semblait le destiner. Mais la gageure est fort risquée, car tant de fois, n’avons-nous pas manqué notre coup?

Pierre-Michel Augustin

le 19 mars 2019

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