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Une pause, une accalmie après les turbulences, un moment de réflexion, peut-être?

Le calme semble revenir timidement, sur la pointe des pieds sur la terre d’Haïti. Les rapports établissent effectivement une certaine reprise des activités à Port-au-Prince comme en provinces. Il faut bien vivre, n’est-ce pas ? Quand on a hurlé son désarroi à la face de nos gouvernants qui font la sourde oreille pendant plus d’une semaine et que ceux-ci sont confortés dans leur obstination à faire fi des revendications populaires par la langue de bois des dirigeants du monde, il faut bien gérer son action et reprendre son souffle pour pouvoir continuer la lutte sans défaillir, faute de moyens, faute de stratégie à moyen et long termes. Sinon, on risque de perdre tous les efforts investis dans cette entreprise, comme tant d’autres en ont fait l’amère expérience dans le passé. Une pause s’imposait donc. Une accalmie à ne pas méprendre pour la fin du soulèvement populaire qui ne sera obtenu qu’à la satisfaction substantielle sinon totale des demandes de la population. C’est un peu comme lors des « étés indiens » au Canada ou lors du passage de l’œil du cyclone dans nos contrées, les habitués à ces phénomènes savent qu’ils ne durent pas longtemps, en tout cas pas indéfiniment. Fatalement, l’hiver va s’installer et sévir de ses froides rigueurs. Invariablement, les vents vont reprendre leur furie pour balayer, comme des fétus de pailles, les imprudents qui s’étaient trop risqués à confondre calme serein et accalmie éphémère.

Nous sommes donc parvenus à une étape froide de la contestation organisée et l’on s’échange des arguments pendant que l’on refait ses forces, de part et d’autre. La démonstration d’impopularité du gouvernement et, tout particulièrement, de Jovenel Moïse, ne suffira sans doute pas pour renverser le régime en place. Nous l’avons constaté. Même si la population érige ses barricades et que l’économie déjà exsangue s’étiole davantage, le gouvernement et surtout le régime PHTK n’en auront cure. Après tout, leurs appuis ne sont pas originellement et principalement dans la population. Ils se retrouvent ailleurs et ceux-ci n’ont rien à cirer du délabrement général de nos institutions, de la misère endémique qui réduit 60% de la population à vivoter avec moins de 2 dollars U.S par jour. Les changements qu’ils veulent apporter à Haïti et à sa population ne peuvent et ne doivent être que superficiels, juste le strict minimum pour éviter une implosion dont les secousses viendraient perturber leur quiétude outre-mer ou une explosion dont les étincelles risqueraient d’enflammer quelques brasiers, ailleurs, dans la Caraïbe voisine. Le rapport de forces n’est pas nettement favorable pour un côté ou pour un autre. C’est donc l’impasse, pour le moment, en tout cas.

Progressivement, le Président Jovenel Moïse perd des appuis sur lesquels ils pouvaient plus ou moins compter. Youri Latortue de Ayiti An Aksyon (AAA) a abandonné le navire. Evans Paul aussi, de Konfederasyon Inite Demokratik (KID), lorsqu’il déclare que: «si le Président ne gouverne rien, qu’il parte». La Confédération des Pasteurs Haïtiens (COPAH) aussi demande le départ de Jovenel Moïse pour débloquer la situation. Il faut ajouter à ce groupe, le Forum Économique du Secteur Privé qui tance le Président et qui l’invite à faire «quels que soient les sacrifices et les concessions» pour débloquer la situation. Le Président du Sénat, Carl Murat Cantave, un autre appui réputé indéfectible du Président de la République, s’invite à la curée, pour exiger «que l’Exécutif fasse toute l’ouverture possible et imaginable pour faciliter la sortie de crise, avec toutes les options sur la table.» Comprenez, dans cette dernière précision, que l’offre de démission de Jovenel Moïse serait à inclure dans cet ordre du jour, pour «crédibiliser» et «sincériser» l’appel au dialogue du Président, réitéré par le Premier Ministre. En fait, il y a juste encore quelques hommes d’affaires qui ont beaucoup trop investi dans l’aventure de Jovenel Moïse pour se retirer maintenant, qui le supportent encore à visière levée. Ils y perdraient trop, paraît-il. La nébuleuse identifiée comme Secteur Démocratique et Populaire fait encore trop peur. Dans certains secteurs de la société haïtienne et dans les cercles diplomatiques, on craint que ses contours plus ou moins flous ne cachent quelques surprises lavalassiennes. Et, face à cette incertitude, ils préfèrent encore braver la tempête populaire, risquer le naufrage national, s’il le faut. Il ne sera pas dit que le peuple, ce peuple, aura voix au chapitre et décidera de sa destinée, s’il faut contempler cette perspective, selon eux. Et, à cela conviennent les grands maîtres de ce côté du monde, ceux qui discourent avec autorité sur les vertus de la démocratie et qui sentencient, à tort et à travers, quels régimes peuvent être étiquetés à bon titre d’être démocratiques, nonobstant les entorses qui affligent ceux-ci ou des efforts de conformité approximative de ceux-là. Le couperet de leur jugement tombera invariablement dans le sens de la protection de certains intérêts fondamentaux, quitte à tordre plus ou moins le concept de démocratie pour le rendre plus acceptable, plus conforme à leurs grands desseins économiques et politiques.

Et c’est là que le bât blesse encore. Je pense que c’est le dernier tampon qui retient toute l’eau de la digue, de se déverser pour emporter ce régime cynique et corrompu. La principale faiblesse de l’opposition a été et demeure encore son incapacité à vaincre les appréhensions de nos tuteurs. La perspective de devoir peut-être composer avec d’autres régimes d’inspiration, sinon authentiquement lavalassiens, c’est leur pire cauchemar. Tant qu’on n’aura pas adressé cette peur qui les tétanise, on ne pourra pas compter sur leur appui. Pire encore, on les aura face à toute velléité de changement. Ils seront prêts à écraser, dans l’œuf, toute tentative d’émancipation juste, même quand elle serait absolument pacifique. Elle sera traitée de radicale et d’extrémiste, pendant qu’on fermera pudiquement les yeux sur des atrocités et des crimes flagrants de l’autre côté. Pour preuve, je vous dirais que personne, aucune voix internationale ne s’est encore clairement exprimée pour évoquer le massacre de La-Saline pourtant étayé par plusieurs rapports de sources fiables et indépendantes. Des manifestants ont été abattus à balles réelles, certains tirés dans le dos, donc en fuite, donc ne constituant pas une menace, d’autres de balles à la tête, donc avec la volonté manifeste de tuer, pas de disperser des foules. Je tarde encore à enregistrer quelques notes de préoccupation en provenance des prêcheurs de démocratie, du respect de droits de l’homme et du droit des populations de manifester librement, en tout respect des lois en vigueur. Il y aura certes quelques bémols pour appeler à la retenue réciproque comme si l’une équivalait à l’autre.

Le péril restera permanent dans notre demeure nationale, fragilisée par tant de carences et tiraillée par tant d’intérêts particuliers, en plus de ceux venus de l’étranger. Il est impératif pour le camp de l’opposition de prioriser les revendications et d’en établir un ordre par lequel on doit commencer, afin d’éliminer, une à une, les pierres d’achoppement. En premier lieu, il faut convenir d’un mode de transition de gouvernement qui soit largement acceptable, à l’opposition comme aux tenants du pouvoir actuel. Cela passe par un vernis constitutionnel obligatoire, à défaut d’être dans une situation franchement révolutionnaire où, disposant d’un rapport de force qui lui est favorable, l’opposition ou le gouvernement puisse imposer sa propre formule, sans considération de l’autre partie. Donc, pour se débarrasser de Jovenel Moïse, il faut s’entendre pour le remplacer soit par le Premier Ministre Céant, soit par un des juges de la Cour de Cassation, soit par le Président du Sénat (pourquoi pas). Ils seront autant de fusibles à sauter plus tard, en temps opportun. Il faut ensuite convenir de l’établissement d’un nouveau gouvernement provisoire, avec une feuille de route sur laquelle toutes les parties se seront mises d’accord, préalablement. Et j’y inclus les secteurs économiques, commerciaux et populaires, afin de garantir une stabilité politique pendant la période de transition. Il faut ensuite fixer la période requise pour la mise en application des objectifs assignés au gouvernement provisoire, pour une mise à niveau social, économique et politique, avant de transmettre à terme le pouvoir, à un régime élu par la population dans des conditions raisonnables pour une élection crédible. Sans passer par ces étapes, nous risquons de tourner en rond, à vouloir tout entreprendre en même temps. Ce n’est pas que ce soit mauvais en soi de viser l’idéal. Mais comme se plaisait à le répéter un vieux professeur : «le meilleur est souvent le premier ennemi du bien.» En ce sens, qu’il nous tétanise en mettant la barre si haute, qu’on ne puisse jamais vraiment l’atteindre, voire même la franchir.

Mais toutes ces réflexions profondes sur la situation actuelle du pays ne devraient pas nous faire oublier un fait frappant. La semaine dernière, après un long silence et probablement de mures cogitations, le Président de la République a décrété l’État d’urgence économique. Sur le coup, cela m’avait fait sourire, jusqu’à ce que j’aie entendu une déclaration du leader de Pitit Dessalines, l’ex-sénateur Jean-Charles Moïse. Il faisait remarquer que cette mesure n’était pas si banale que l’on pense et qu’il faudrait s’y attarder pour mesurer toute l’étendue de son impact potentiel. Ma curiosité ainsi piquée, j’ai vérifié un peu la signification de cette mesure. Saviez-vous, qu’en situation d’état d’urgence économique, un gouvernement pourrait décréter par exemple que les citoyens ne peuvent pas faire un retrait de plus d’un certain montant déterminé dans son compte de banque ou que des transferts de fonds vers l’étranger ne peuvent pas excéder tel montant prédéterminé, sauf sur autorisation spéciale ? Je n’invente rien. C’est actuellement le cas au Venezuela, où le Président Maduro avait décrété l’urgence économique nationale. Cette situation est heureusement assortie d’une durée définie d’application, renouvelable au besoin, dans ces pays. Dans notre cas, je ne connais pas la législation qui régit l’application de cette mesure d’exception ni les encadrements qui délimitent l’action de l’Exécutif en la matière. Vivement donc que la lumière soit faite sur ce sujet. Les dernières mesures longuement réfléchies des gouvernements de ce Président ne semblent pas être des gages de succès fulgurant, loin de là. Qu’on se souvienne de la mesure de dédollarisation de l’économie, puis de sa re-dollarisation en sauve-qui-peut, de la dé-subvention des produits pétroliers, suivie de la re-subvention de ces mêmes produits, de la Caravane du Changement qui a effectivement changé la situation de la population, mais pas pour le mieux. En témoigne, la production agricole anémique dans la Vallée de l’Artibonite et la subvention annoncée des prix du riz qui auraient dû baisser, compte tenu des augmentations de la récolte du riz, anticipée dans cette région. La liste de ces flip-flop mûrement réfléchis est assez longue merci. De sorte qu’on ne puisse plus se risquer à faire confiance à la compétence des maîtres à penser de ce gouvernement qui se trompent quasiment à tout coup. L’été dernier, lorsque tous les économistes du pays sonnaient l’alarme et annonçaient un déficit budgétaire record, le «brain trust» économique du gouvernement avait plutôt anticipé un surplus de la même taille, à peu près. Et voilà maintenant, que ce même «brain trust» voit un désastre économique qui justifierait la déclaration d’un État d’urgence économique. Cette mesure ne me dit rien qui vaille et me fait appréhender les pires incartades économiques et financières, en ces périodes troubles.

Une pause s’imposait donc, une accalmie, pour reprendre son souffle et flairer un peu le vent. Il devrait être maintenant très clair pour tout le monde, y compris pour ses alliés locaux et étrangers, que ce gouvernement n’a plus aucune crédibilité, ne jouit d’aucune autorité morale et même administrative, pour ouvrir un dialogue inter-Haïtien qui déboucherait ultimement sur un déblocage réel et effectif de la situation politique, économique et sociale du pays. Je n’évoque même pas encore ce nouveau scandale dans l’arrestation in extremis de mercenaires étrangers, armés et infiltrés illégalement au pays pour des missions inavouables. De toute évidence, ces énergumènes sont des professionnels qui n’étaient pas à la solde l’opposition. À l’évidence, ils n’étaient non plus ni des touristes venus profiter du soleil et danser le carnaval, ni des coopérants venus aider la population haïtienne en détresse. On finira bien par aller au fin fond de cette autre affaire sordide qui aurait pu se solder par un autre bain de sang, un carnage en règle. Déjà, les premières lueurs n’annoncent rien de très surprenant. Peut-être que cette fois, les derniers sceptiques seront confondus par les évidences et les preuves accumulées.

Pierre-Michel Augustin

le 19 février 2019

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