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Une autre perte de temps…

Dans l’état actuel des choses en Haïti, toute démarche visant des réformes administratives partielles et sectorielles risque fort, à mon avis, d’être une perte de temps pour le pays. On prend du retard sur la mise à niveau général qui devra se faire pour redémarrer ce pays sur des bases soutenables et viables, à tous les points de vue.

J’ai écouté les différentes prises de parole de divers ténors des secteurs politique, économique, culturel et social du pays. Il est presqu’unanimement recommandé de re-brasser les cartes fondamentales de la République. Le député de Pétion-Ville, l’économiste Jerry Tardieu, qui a dirigé une commission de la Chambre basse sur les modifications à apporter à notre Constitution actuelle, est formel. Avec 30 amendements principaux et plusieurs autres subsidiaires, autant reprendre la loi-mère en entier, une bonne fois pour toute, au lieu d’y aller à la pièce. Le constat général est que tous les secteurs, ayant un potentiel porteur, sont en panne. On en est rendu à ne même plus pouvoir payer le pétrole que nous avons pourtant commandé. Les bateaux citernes sont dans la rade de Port-au-Prince mais ne livreront pas la commande, tant que nous n’honorerons pas la facture à l’avance, quitte à ce que cela nous coûte plus cher, car cela encourt des frais de garder, en stand-by, des bateaux-tankers. Plus personne ne nous accorde un tant soit peu de crédit, un tant soit peu de considération. Juste de la commisération. C’est tout.

Dans une émission récente d’affaires publiques, le Dr Réginald Boulos confiait qu’il avait recommandé au Président d’opter de mettre son poste dans la balance, mais seulement pour devenir le champion de la transition inévitable, celui qui pilotera cette remise à niveau indispensable de l’État. De même, dans une autre émission, l’homme d’affaires Dimitri Vorbe évoquait cette même perspective de blocage des issues de développement et de nécessité d’un changement pour le mieux, le plus tôt possible. Il constate que l’État est en panne. Sa compagnie électrique SOGENER, qui a un potentiel de 75 mégawatts, n’en fournit que 15, parce que l’EDH n’est pas en mesure d’en payer plus. Et pourtant, on se dirigerait, paraît-il, vers une fourniture d’électricité 24 sur 24, d’ici à juillet 2019. C’était une vaste blague qui ne porte plus à rire, car, de plus en plus, la population est fatiguée de se faire rouler dans la farine. En ce mois de janvier où le courant s’est fait rare un peu partout sur le territoire, les populations du Cap-Haïtien dans le Nord, de Lascahobas au Plateau Central, de Désarmes dans l’Artibonite, manifestent sporadiquement pour signifier leur ras-le-bol contre cette situation qu’elles ne peuvent plus endurer. Elles se rendent bien compte que sans électricité, il n’y aura pas de développement, à court, à moyen et à long terme. Il n’y aura ni conservation, ni transformation des produits agricoles qu’on finit par produire localement, à la dure. Sans routes adéquates, on ne pourra même pas les acheminer au marché voisin, sans encourir des pertes considérables, oublions alors leur exportation vers des pays étrangers. La production d’énergie électrique est un pivot indispensable pour le développement du pays, mais on n’a pas les moyens pour se le payer. La filière thermique au mazout que nous utilisons est dispendieuse et la population n’a pas les ressources pour payer sa facture énergétique, au coût actuel, surtout lorsque le salaire minimum est de 450 gourdes par jour, pour les plus chanceux qui parviennent à travailler et à se faire payer, surtout lorsqu’il s’agit d’employés de l’État. Alors, on tourne en rond, aussi longtemps qu’on persistera dans cette équation à plusieurs inconnues, et qui semble insoluble, pour le moment.

Plusieurs personnes influentes, plusieurs institutions nous disent qu’il faudrait repartir de la base, effacer le tableau et reconsidérer les fondations même de la Maison haïtienne, en vue de parvenir à des solutions viables, soutenables à long terme, et qui déboucheraient sur des améliorations progressives de la situation de la population en général. Pas de coups de baguette magique, s’il vous plaît. Surtout pas de démagogie politicienne, voulant tout transformer d’un coup sec, en un tour de main, sans en expliquer les coûts, les échéances et la provenance des moyens à mobiliser pour ce faire. Point n’est besoin de se donner des airs de gloriole à la noix, en tentant de se doter d’institutions de pacotille, des trucs «pèpè», pour se donner une allure à la hauteur d’un passé grandiose. Nous n’en sommes plus là. Un Parlement de 30 sénateurs et de 120 députés qui ne siègent pas, la plupart du temps, mais qui nous coûtent une fortune, en définitive, c’est un luxe dont on doit se passer, quand on n’a pas d’argent, même pour financer leurs élections, voire leur fonctionnement, quand ils parviennent à atteindre le quorum requis pour que leurs décisions aient force de loi. Un gouvernement bicéphale, avec un pléthorique cabinet de 21 ministres et secrétaires d’État qui n’ont aucun sens des priorités qui s’imposent à nous, ni une vision claire des urgences à régler, voire ensuite des cibles de performances à atteindre, c’est tout simplement un carcan qui nous étrangle, un lourd boulet au pied que nous traînons inutilement et qui nous empêchent de sortir des ornières où nous nous enfonçons, un peu plus chaque jour.

Les appels au dialogue du Président et de son actuel Premier Ministre sont, à mon point de vue, des écrans de fumée qui obscurcissent davantage notre ciel et qui nous empêchent de voir le précipice vers lequel nous nous acheminons rapidement. Nous avons atteint, en tant que société, le stade où les réparations cosmétiques, les retouches institutionnelles, ne peuvent que retarder l’issue inéluctable de l’échec global. Nous sommes rendus au point où il faut constater la situation avec une froide rigueur, et entreprendre, par la suite, les travaux sociaux, économiques et politiques, requis et nécessaires pour la refondation du pays, sur des bases nouvelles. La Maison haïtienne, telle qu’elle est aujourd’hui, est un édifice lézardé de toutes parts, dont les fondations sont vermoulues, dont le toit coule et dont les fenêtres sont brisées. Les démarches du gouvernement actuel pour un dialogue en vue de tenir des élections et de faire fonctionner tant bien que mal le pays, peuvent retarder l’échéance de l’effondrement et donner le change à l’observateur non averti. Mais cela ne trompera aucune personne avisée, surtout pas les institutions internationales qui ont passé leur temps à nous observer, comme des cobayes dans un laboratoire. À refaire le toit de cet édifice national, on aura l’impression que nous avons endigué le problème, un peu comme on l’avait fait, en donnant une couche de peinture criarde et multicolore aux taudis accrochés dangereusement à flanc de montagne, à Jalousie. C’est ce que nous entreprenons régulièrement depuis 32 ans. Parmi d’autres pays qui, comme le nôtre, avaient confronté à peu près les mêmes problèmes de fond, certains ont fait le grand ménage et commencent aujourd’hui à s’en sortir. C’est le cas de l’Éthiopie, du Rwanda, de Cuba et, pourquoi pas, de la République dominicaine voisine que nous regardons aujourd’hui avec envie. Chacun de ces pays, à sa façon, a entrepris de repartir de la base et de reconstruire sa société sur de nouvelles fondations. Je ne dis pas que leurs orientations sont toutes idéales. Je ne dis pas qu’elles sont toutes exemptes de tares fondamentales et de carences diverses. Aucune société humaine, aucun modèle de développement n’en est exempt, de façon absolue. Toutefois, les vices de forme évidents sont exclus au départ. On ne peut pas envisager faire voler un hippopotame, peu importe la taille et l’envergure des ailes qu’on lui posera. De même, une tortue ne sera jamais aussi leste qu’un lévrier. C’est tout simplement impossible. C’est raté d’avance.

Nous sommes un petit pays de 27 750 kilomètres carrés, (28 704 km2 en comptant toutes les îles adjacentes, incluant La Navase) avec assez de potentiels encore inexploités et dont ceux qui le sont actuellement, sont pour la plupart gaspillés ou sous-utilisés. Par exemple, nous disposons de 1 770 kilomètres de côtes. Certains endroits de notre littoral sont de pures merveilles et offrent des plages extraordinaires, à l’état brut, mais celles-ci restent mal aménagées, quand elles ne sont pas tout simplement souillées par nous-mêmes. Nous avons 15 plaines côtières, généralement assez fertiles pour produire tout ce dont nous avons besoin pour assurer une relative sécurité alimentaire, avec une large diversité de produits que nous consommons. Elles peuvent être convenablement irriguées par 67 cours d’eau d’importance et au débit suffisant, pour le faire à longueur d’année. Mais nous n’en avons rien fait, ou si peu. Selon le ministère de l’Agriculture, le potentiel de superficie agricole du pays se situerait aux alentours de 180 000 hectares. Nous n’avons encore aménagé que 80 000 hectares environ, avec un réseau de 250 systèmes d’irrigation de surface. Il reste donc quelque 100 000 hectares cultivables que nous n’utilisons pas et qui ne produisent pas ce dont nous avons besoin pour subsister et exporter vers des marchés étrangers qui n’en demanderaient pas mieux et qui raffoleraient de nos mangues, de notre cacao, de notre vétiver, de notre café et de tant d’autres produits qui pourrissent sur nos terres et dont on ne tire absolument aucun revenu. Au lieu de cela, nous sommes aujourd’hui dépendant à 85% pour tout ce que nous consommons régulièrement, faute d’une régulation ordonnée et appliquée rigoureusement par l’État, faute de vision, faute de politique adéquate. Nous disposons d’une population de 11 millions d’habitants environ sur le territoire et de près de 4 millions d’expatriés qui, pour la plupart, sont encore bien disposés envers leur pays d’origine, malgré tous ses déboires et tous les torts que son mal développement leur a souvent causés, pour la plupart. Cette main-d’œuvre abondante, nous l’exportons tout azimut vers des pays qui n’en peuvent plus de nous voir affluer sur leurs côtes, au point où nous sommes devenus pour eux « une menace » dont il faut se prémunir. De même, nous ne capitalisons pas sur cette manne d’expatriés qui vont ailleurs, alors qu’ils aimeraient tant revenir au pays, pour profiter du soleil, du beau temps, surtout des retrouvailles avec les membres de la famille restés au pays, le temps d’une vacance, d’une semaine de relâche, le temps d’un carnaval ou d’un concours de «Rara». Ces saumons d’un autre genre affronteraient tous les rapides du monde pour retourner au bercail qui les a vus naître, si seulement on leur offrait quelques menues commodités, genre : un peu de respect, un brin de sécurité, un tantinet de garantie sanitaire, juste quelques hôpitaux assez bien équipés, au cas où leur grand âge les exposerait à quelques problèmes de santé qui accompagnent malheureusement leurs cheveux gris.

Nous sommes bien situés géographiquement pour profiter du temps et des ressources qui nous entourent. Mais les bancs de poissons qui nous visitent régulièrement, ne sont exploités que par les navires-usines de pays étrangers, souvent qui viennent de très loin, pour profiter de cette manne. Nous ne sommes pas équipés pour le faire nous-même. À peine y avons-nous pensé quelques fois, sans y donner suite.

Nous sommes encore favorablement appréciés, en raison notre histoire, en raison de la capacité de travail de nos compatriotes, auprès de la plupart des pays du monde, sauf quelques rares exceptions (on ne peut pas plaire à tout le monde, n’est-ce pas). Mais cela ne durera pas éternellement, et le point de bascule est déjà dépassé dans le cas de plusieurs pays limitrophes et plus ou moins éloignés. Nous ne savons pas utiliser cet engouement historique en notre faveur, nous faisons tout pour transformer, en catastrophe, les opportunités qui s’offrent à nous, dès que nous les touchons. Le Fonds PetroCaribe, en est un bon exemple.

Cette situation ne pourra pas changer avec des dialogues nationaux interminables, sans un coup de barre radical pour arrêter la dérive. Sans changement au sommet pour signifier une nouvelle attitude, un nouveau regard sur l’état de la Nation, on ne fait que tourner en rond. On perd du temps, en essayant de transporter cette onde liquide de bonne disposition, avec une passoire qui ne retient rien, même pas l’essentiel. Je pense sincèrement que dans l’état actuel des choses, ces palabres sont des gestes futiles qui ne rimeront à rien. Nous perdrons du temps à bricoler, à la sauvette, ces vaines solutions que nous avons déjà essayées maintes fois. Il faut se résigner à arrêter net la machine de l’État, à prendre le temps de la mettre au point effectivement, avant d’entreprendre le grand voyage vers le développement soutenable. Autrement, nous en reparlerons encore dans 25 ans, Dieu nous en préserve, comme nous l’avons déjà fait il y a 32 ans, comme nous nous apprêtons encore à le faire une autre fois, en 2019.

Éric Jean-Marie Faustin

le 22 janvier 2019

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