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Le budget 2018-2019 de la République et ses incohérences persistantes

Finalement, le ministre de l’Économie et des Finances, M. Ronald Grey Décembre, a déposé le budget 2018-2019 au Parlement haïtien. Il faut dire qu’un premier exercice de ce genre avait été bâclé en juillet dernier par le gouvernement précédent. Tout en ayant respecté les délais pour le dépôt dans les temps de la nouvelle loi de finance, à sa face même, cette proposition de loi ne tenait plus la route après l’accueil que lui avait réservé la population. L’on se rappelle les troubles sociaux des 6 et 7 juillet derniers qui ont finalement entraîné la démission laborieuse du gouvernement du Premier Ministre Jack Guy Lafontant. Par la suite, le Président Jovenel Moïse avait pris tout son temps, pour se choisir un autre Premier Ministre, en la personne du notaire, Me Jean Henri Céant. Dès lors, il était prévisible que le nouveau budget 2018-2019 ne pourrait pas être déposé à temps. Et c’est ce qui est arrivé. Aujourd’hui qu’il est officiellement remis au Parlement avec un long retard, tout d’un coup, il devient impératif de l’adopter rapidement. C’est devenu une question d’urgence. J’exhorte quand même, les honorables parlementaires qui daignent encore siéger au bord de mer de Port-au-Prince, de se hâter lentement, car rien ne sert de courir, n’est-ce pas? On n’avait qu’à partir à point. Cette loi de Finance 2018-2019 soulève, à mon très humble avis, au niveau des projections de revenus, de nombreuses interrogations auxquelles il conviendrait d’obtenir des réponses, avant son adoption. En ce qui a trait au budget de dépenses, ce sera l’objet d’une autre réflexion car il y aurait beaucoup à redire.

En bref, le budget de revenus 2018-2019 de la République d’Haïti se résume à trois grands chapitres : les Ressources domestiques, établis à 114 milliards et 275 millions de gourdes; les Dons, à 28 milliards et 912 millions de gourdes et le Financement, à 29 milliards et 637 millions de gourdes, soit un total d’environ 172 milliards et 825 millions de gourdes. De ces revenus, seuls ceux attachés aux ressources domestiques sont relativement certains. Et encore… Tout le reste est largement aléatoire et à la merci de décideurs sur lesquels le gouvernement n’a pas beaucoup d’emprise. Le noyau plus ou moins sûr des revenus de l’État pour 2018-2019 est donc de 114 milliards de gourdes environ. Les dons sont généralement attachés à ce qu’on appelle, dans le jargon administratif, des « conditionnalités » et, parfois, à des évènements conjoncturels qui peuvent tout bousiller. Quant aux revenus de Financement, il s’agit là d’un grand acte de foi. On croit que des bailleurs privés nationaux (locaux ou en diaspora) ou même des bailleurs étrangers, peut-être, vont acheter des bons du Trésor de la République d’Haïti pour quelque 9 milliards de gourdes. Par les temps qui courent, avouons qu’il faut être assez téméraire ou «innocent», pour risquer ses avoirs dans une telle aventure. Mais on ne sait jamais ! Peut-être que ces bons du Trésor seront adossés à des actifs nationaux qui en garantissent suffisamment la valeur pour allécher des éventuels acheteurs nationaux et surtout étrangers. Essentiellement, c’est ce qu’il faut retenir en gros du budget de revenus pour l’exercice 2018-2019.

Lorsque l’on se donne la peine de le décortiquer un peu plus, par rapport aux revenus prévus de l’année précédente (145 643 000 000 de gourdes), on serait porté à croire à une augmentation significative des revenus de l’État, de l’ordre de 18,7% en valeur relative, pour cette année. Mais quand on se rappelle que l’objectif de 145 milliards 643 millions de gourdes qui avait été prévu comme revenus l’an dernier, n’avait pas été atteint et, qu’en plus, l’État avait dû creuser un déficit de l’ordre de 24 milliards de gourdes environ, on réalise bien vite que les 172,8 milliards de projection de revenus pour cet exercice ne tiennent pas à grand-chose. On est loin d’être assuré de collecter, effectivement, même les 114 milliards de gourdes destinées largement aux frais de fonctionnement de l’État, car ces prévisions sont basées sur une performance optimale de trop de sources de financement à la fois. En effet, le gouvernement projette que la Douane, la DGI et les organismes décentralisés rapporteront des revenus, en hausse de près de 18%. Il s’agit tout simplement de rêver en couleur, lorsqu’on envisage la convergence de tous ces facteurs, atteignant un pic historique de fonctionnement optimal, en même temps. S’ils n’ont pas performé aussi bien antérieurement, pourquoi, tout à coup, sans rien changer drastiquement, ils se mettraient tous au diapason des attentes de l’État ? Pour moi, c’est comme si un véhicule poussif qui n’utilise plus que quatre de ses huit cylindres, allait passer en vitesse supérieure sur tous ses huit cylindres, sans avoir préalablement réparer le moteur et sans une mise au point indispensable.

La réparation nécessaire pour la machine gouvernementale du pays revient à une révision des priorités de l’État et à un recalibrage en profondeur de la machine politique. D’abord, nous dépensons plus d’argent que nous n’en avons, et sur des choses qui ne sont pas les plus prioritaires pour la population et pour l’État. Avant même de concevoir le budget 2018-2019, à la faveur des évènements de juillet dernier, si le gouvernement était vraiment conséquent avec ses déclarations d’avoir écouté les revendications de la population, il aurait reconsidéré la taille du gouvernement. Comme plusieurs experts le suggèrent, il aurait convenu de réduire le nombre de ministères et de secrétaireries d’État, à environ 12 au lieu de plus d’une vingtaine, comme c’est le cas aujourd’hui. Ce faisant, il n’aurait peut-être pas réalisé une grosse économie de dépenses, mais chaque gourde épargnée étant utile, celle-ci pourrait être mieux dépensée, par exemple sur le paiement des arriérés de salaire dus à nos fonctionnaires. Sans changer de gouvernement, puisque l’opposition ne parvient pas encore à se concerter pour offrir une alternative plus fiable et plus viable à ceux qui pensent pour notre bien, à notre place, on aurait pu commencer à mettre de l’ordre dans nos priorités. Cela seulement serait déjà un bon départ.

Avec un peu d’imagination, nous pourrions également générer plus de revenus, sans augmenter drastiquement les taux de taxation en vigueur, en installant par exemple des postes de douanes sur tous les points frontaliers avec la République Dominicaine, qui sont occupés par nos voisins, sans contrepartie de notre part. Et ils seraient nombreux, paraît-il. Le sénateur Youri Latortue, récemment, affirmait dans une émission d’affaires publiques, rediffusée sur YouTube, qu’il y a treize (13) points de transit officiels de marchandises entre Haïti et la République Dominicaine. Haïti en contrôle seulement quatre: Ouanaminthe, Belladère, Malpasse et Anse-à-Pitres. La République Dominicaine, bien sûr, en contrôle tous les treize. Toutefois, il y aurait encore 102 autres points, de moindre envergure, qui ne sont pas contrôlés de part et d’autre. Les analystes et les experts dans le domaine, estiment que nous perdons ainsi, chaque année, plus de 500 millions de dollars américains en droits de douane non collectés à la frontière avec la République Dominicaine. De ce montant, même si nous en dépensions 100 millions en frais d’infrastructures et de personnel pour opérer ces postes adéquatement, ce serait déjà un revenu net, substantiel, de l’ordre de plus de 30 milliards 800 millions de gourdes, au taux de 77 gourdes pour 1 dollar, comme c’est le cours actuel de notre devise. Je ne parle pas du nombre de nouveaux emplois ainsi créés et des retombées économiques appréciables sur toute la zone frontalière devant accueillir ces postes et ces personnels. Une telle décision, si elle était prise en considération dans le budget et par le gouvernement au niveau politique, aurait envoyé un signal favorable pour la stabilisation de la gourde qui perd de sa valeur à chaque jour, parce que nos cambistes n’anticipent pas des lendemains meilleurs pour l’économie haïtienne, à la perspective que leur offre les décideurs du pays.

Nous pourrions également générer plus de revenus en définissant un modèle pour formaliser une large portion de notre économie locale, réputée informelle et laissée comme un champ libre à l’intervention des brigands de toutes sortes. Là encore, les analystes et les experts ont déjà établi que plus de 50% du commerce local est informel. «Selon les chiffres rendus publics par le secrétaire exécutif de la Plateforme des organisations de la défense des droits humains (POHDH), Antonal Mortimé, l’informalité domine l’économie du pays à plus de 85%.» (Source: Le Nouvelliste, article de Joseph Flecher, en 2014). Des modèles sont déjà mis en opération dans d’autres pays relativement organisés comme le nôtre, pour en formaliser une plus grande partie. Une telle démarche, si elle était appliquée à l’échelle nationale rapporterait beaucoup d’argent à l’État, sans qu’il soit nécessaire d’augmenter les taux de taxation, ni les frais de services aux citoyens. Cela équivaudrait effectivement à élargir l’assiette fiscale du pays, ce que nos dirigeants des récentes années radotent ad nauseam, sans prendre une réelle action pour le concrétiser.

Les raisons de cet immobilisme, toujours à mon humble avis, tendent vers deux possibilités: ou bien nos dirigeants et les experts qui les conseillent ne savent pas ce qu’ils font, ou bien ils se complaisent dans cette situation qui leur permet de perdurer au pouvoir, en pratiquant un clientélisme de mauvais aloi, aussi longtemps qu’ils détiendront la gamelle du pouvoir et les cordons du Trésor public. Pour ma part, je pense qu’il y a un mélange d’un peu des deux hypothèses. D’une part, ils se gargarisent de termes ronflants et de concepts à la mode, sans vraiment en maîtriser tous les contours pour bien les appliquer sur le terrain local et, d’autre part, cela les avantage de pouvoir jeter une parcelle de faveur, de temps à autre, à tels bonimenteurs qui pourraient en être sevrés à tout moment, à leur gré.

Le budget 2018-2019 du gouvernement Moïse-Céant consacre pour moi l’absence de vision au sommet du pays. Sans avoir épluché son curriculum, je suis persuadé que le nouveau ministre de l’Économie et des Finances, M. Ronald Grey Décembre, a toutes les compétences académiques, techniques et aussi toute l’expérience requises pour ce poste. Après tout, c’est un vétéran de ce ministère qui a été gradué au sommet de la pyramide. Il lui manque juste un peu de vision, ainsi que la perspective de ceux qui naviguent aujourd’hui en dehors des cadres de l’État, pour saisir les opportunités qui s’offrent au pays et surtout l’urgence de changer de cap et d’orientation fondamentale. «La critique est aisée mais l’art est difficile», dit-on. J’en conviens. Mais cette critique, même quand elle paraît sévère, est essentielle pour aiguillonner nos gouvernants et les forcer à corriger le tir, sans quoi, ils resteront de piètres contremaîtres qui ne pourront jamais s’élever aux dimensions des hommes et des femmes d’État que l’on s’attend à les voir devenir, car la situation du pays l’exige.

Nos gouvernants, sans être eux-mêmes des visionnaires, pourraient s’adjoindre ceux et celles qui s’échinent régulièrement à refonder le pays dans leurs rêves, dans leurs écrits et dans leur pratique quotidien. Il n’y a pas de mal ni de fausse honte à reconnaître que, même si les hasards des circonstances particulières du pays ont pu catapulter tels personnages à des postes d’État pour lesquels ils n’avaient ni l’étoffe, ni la préparation, ceux-ci peuvent mettre tout en œuvre, en s’adjoignant ceux et celles qui auraient ces qualités et qui veulent bien se prêter à l’exercice, pour aider à sauvegarder les meilleurs intérêts de la Collectivité. Partout ailleurs, c’est ce qui fait la force de ceux qui réussissent à transcender leurs lacunes personnelles et à s’appuyer sur ceux et celles qui peuvent les aider à traduire dans le concret de tous les jours, le bien-être de ceux et celles qui leur ont confié par accident, par mégarde ou à leur corps défendant, leur devenir collectif.

Il faut espérer, même contre toute logique, que les femmes et les hommes qui ont été élus pour accompagner et recadrer au besoin le gouvernement, sauront le faire et prendront le temps pour mûrir leurs réflexions sur cette proposition de budget. Cela leur serait d’autant plus salutaire que bon nombre d’entre eux devront, fort probablement en octobre prochain, revenir devant leurs électrices et leurs électeurs pour recevoir leur jugement. Un budget qui augmente l’impôt indirect, sans considération pour les «gagne-presque-rien», ne mérite pas d’être adopté, sans correction significative. Un budget qui ne tient pas compte des besoins de fonctionnement adéquat du système judiciaire et qui ne lui consacre qu’un maigre 1%, bien en deçà de ce qu’il lui est nécessaire pour rendre justice aux justiciables et pour fonctionner adéquatement, ne mérite pas d’être avalisé par les élus du Parlement, de quelque allégeance politique qu’ils soient. Agir différemment et adopter à la va-vite, sans questionner les erreurs administratives et politiques qui s’y traduisent, c’est accorder un blanc-seing à ce gouvernement pour se diriger, tête baissée, vers encore plus de turbulences sociales dont nous serons tous appelés à regretter les conséquences par la suite, et à en assumer les coûts divers.

Pierre-Michel Augustin

le 18 décembre 2018

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