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Quand l’État veut vraiment, il peut généralement…

De nos jours, quand on parle de la République d’Haïti, on fait généralement référence à sa misère et à la désespérance de sa population, au point de recourir à des moyens abjects de survie, tels que l’acceptation de l’humiliation sociale et des stigmates divers en pays étrangers, parce que même cela, c’est encore mieux que ce qu’offre la vie dans sa terre natale, comme perspective d’avenir. Quand on parle d’Haïti, dans les médias étrangers, on met généralement en exergue le dénuement total de sa population et l’incapacité de ses gouvernants à faire face aux nombreux défis qui s’accumulent, chaque jour un peu plus, devant eux, et leur immobilisme, voire leur incompétence à les relever adéquatement. Il y a dix ans, on parlait alors d’État failli ou d’entité ingouvernable et chaotique, dans les couloirs des Nations Unies. Aujourd’hui, je ne sais pas à quelle définition on peut encore s’attacher pour expliquer la situation du pays.

 

Pour remédier au désordre ambiant et à la menace que le pays faisait peser sur les États environnants, pour nous venir en aide, puisque nous ne pouvions pas gérer nos affaires internes, les institutions internationales nous ont eu en pitié, pense-t-on, en tout cas, assez pour dépêcher à notre secours une floppée d’experts en tous genres, susceptibles d’être en mesure de nous aider à nous prendre en mains et à redresser notre situation. Elles se sont même évertuées, ces institutions internationales amies, à trouver pour nous, quelques-uns prête-noms auprès de nos ressortissants, bien installés à l’étranger depuis des lustres mais encore intéressés à abandonner leur confort floridien ou autre, pour revenir s’exposer personnellement et plonger dans le Nitti gritti, le quotidien laborieux et même dangereux de nos affaires politiques locales. Mais cela non plus, n’a pas donné grand-chose, plus d’une décennie plus tard. Nos finances sont devenues plus bancales et incontrôlées. Notre justice est devenue plus que suspecte car, de l’aveu même du Président de la République, il aurait nommé une cinquantaine de juges, sous pression, disait-il, dont certains qu’il savait sciemment être corrompus jusqu’à la moelle des os. C’est un scandale.

 

Pendant ce temps, notre police est devenue plus faible car plus politisée. Certains de ses haut gradés participaient publiquement à des assemblées politiques à l’étranger, en chemise rose, pour bien mettre en valeur leur allégeance politique au pouvoir PHTK. Des membres de l’Exécutif comme de notre législature actuelle sont ouvertement et publiquement indexés, non pas par des quidams mais par des personnalités politiques importantes, comme le Président du Parlement lui-même. Pour bien établir l’état de notre dégradation généralisée, il est rapporté que la Première Dame de la République serait allée jusqu’à se compromettre dans des rencontres avec des bandits notoires, des criminels recherchés par la Police, sous prétexte de promouvoir des projets à caractère social dans des milieux défavorisés, connus pour être les fiefs attitrés de ces bandits aux sobriquets bariolés et folkloriques, comme Bout Jeanjean, Kiki, et j’en passe. Ma parole, on se croirait perdu dans quelque jungle profonde, pourtant, on ne réfère qu’à des quartiers de la capitale de la République d’Haïti. Bref, le constat est sans équivoque : la Communauté internationale et ses experts en tous genres ont échoué lamentablement, tout autant que nous, dans cette entreprise de construction de la démocratie et des institutions du pays. L’opération d’ingénierie sociale et politique n’a pas donné les résultats escomptés, loin de là.

 

Tout récemment encore, malgré la présence de la MINUJUSTH, justement maintenue en place pour aider au renforcement de l’institution judiciaire et, accessoirement, de la PNH, bras armé de la Justice, nous avons assisté à une dégradation accélérée de cette dernière institution. D’abord, c’est l’immixtion du politique dans les cercles supérieurs de la PNH pour tenter de l’inféoder sans que personne n’y prenne garde. Il en résulta une insubordination très perceptible de certains haut gradés à l’endroit des autorités hiérarchiques. Pour couronner le tout, le Pouvoir prit une résolution muselant techniquement et incapacitant administrativement le Directeur général de la PNH, appuyé en cela par la législature, vouée majoritairement à sa cause. Pendant tout ce temps, la MINUJUSTH resta coite dans son coin. En tout cas, elle n’a donné aucun signe de cet encadrement qu’elle était censée accorder à l’institution judiciaire et, accessoirement, à la PNH. Et lorsque des bandits non identifiés mitraillèrent le domicile du juge mandaté pour instruire le dossier du trafic illégal d’armes de guerre au port de St-Marc, en plus de lui signifier par toutes sortes de menaces de faire du lest, là non plus, on n’a entendu aucune réaction de la MINUJUSTH ni d’ailleurs de la part de nos amis de la Communauté internationale, en appui à la démarche courageuse dudit magistrat qui n’a pas cessé d’appeler l’État à son aide, tout comme l’avaient vainement fait ces douaniers qui sont morts calcinés après s’être terrés pendant 7 heures d’horloge, abandonnés par ce même État, à la furie des contrebandiers à Malpasse.

 

Ces derniers temps, le mal qui était latent, est devenu plus que perceptible. Il est devenu franchement insupportable. Des bandits opèrent au grand jour, à la capitale comme en province. Des bandits, tout comme une certaine unité de la police, désavouée publiquement par le Directeur général, montrent leurs muscles. Certains membres de l’USGPN (Unité de Sécurité générale du Palais National) circulent dans les rues avec des armes militaires inconnues du haut état-major de la police, tandis que des soi-disant bandits entreprennent des massacres à La Saline comme ailleurs, commandités ou non, mais tolérés sans doute par le Pouvoir. Qui ne dit mot, consent, n’est-ce pas ? Qui ne condamne pas l’inacceptable, le tolère, à défaut de le cautionner.

 

Dans cette spirale vers le bas, on a constaté qu’un commissaire de police, responsable de la sécurité du premier citoyen de la Nation, de celui par excellence qui doit donner l’exemple à ses compatriotes, se rebelle et défie outrageusement l’autorité d’un juge qui le convoque pour traiter le dossier de crime transnational de trafic d’armes. Eh bien, notre commissaire rebelle à la justice de son pays, après avoir été démis de ses fonctions à la demande du Palais national, sous pression internationale paraît-il, se retire de son poste sans être inquiété par ses collègues ni par les autorités constituées du pays, en dépit du mandat d’amener issu à son endroit par le juge d’instruction qui traite ce dossier. Il ne faut pas s’étonner, après cela, que la justice des autres pays ne fasse pas confiance à la nôtre pour nous laisser juger les criminels qui enfreignent leurs lois, commodément tapis chez nous. Tout sénateurs élus ou en fonction qu’ils puissent être, elle préfère encore se charger d’administrer la correction en bonne et due forme à ces criminels, plutôt que de se voir bafouer par une justice à rabais, imprégnée d’une culture locale d’un laisser-grennen carabiné.

 

Jusqu’à ces derniers jours, tout se déroulait sans trop de remous, jusqu’à ce que des bandits se mettent à traverser régulièrement et allègrement le rubicond. Brusquement, en l’espace de quelques jours, quatre policiers en service, dont un commissaire, tombent, à leur tour. Certains sont brûlés, morts ou vifs, c’est le summum de l’horreur. Le commissaire, lui, a eu le crâne fendu à la hache. Il n’en fallait pas plus pour sonner l’hallali contre les malfrats à la capitale. En une fin de semaine, la police mobilisée, frappe simultanément plusieurs «bases» pourtant connues depuis longtemps par les forces de l’ordre comme des repaires de bandits. Des caches d’armes et de munitions sont saisies par les unités de police dans leurs opérations systématiques.

 

Brusquement, l’Exécutif, comme le Législatif, vient de se rendre compte de leur propre vulnérabilité respective face aux malfrats. Après tout, un député a essuyé une attaque armée, il n’y a pas si longtemps, aux abords même du Parlement. Et le Président et sa suite avaient été victimes d’une pluie intense de galets, communément appelés biskwit Leta, au point où le Président a dû être évacué précipitamment, sous protection rapprochée. Tandis qu’un de nos vaillants haut gradés militaires tombait en syncope sur l’estrade, sans doute envahi par l’émotion du moment, on se souvient de cette photo devenue virale sur les réseaux sociaux, de ce policier en uniforme, la tête ensanglantée par une pierre, mais resté stoïque dans le devoir de protéger son Président, lors de la cérémonie du 17 octobre, au Pont-Rouge. L’Exécutif et le Législatif se seraient passés le mot pour laisser libre cours, pour un temps, au fonctionnement normal de la Police que cela n’étonnerait pas grand monde. Après tout, personne n’était plus à l’abri d’une erreur ou d’un mauvais sort. Les bandits et les contrebandiers se croyaient tout permis, au point de mettre à sac un poste de douane non loin de la capitale et de brûler vifs des fonctionnaires qui avaient cru bon d’imposer la loi et les règlements régissant l’accès de certains produits étrangers au pays. À Port-au-Prince comme en province, même des policiers se croyaient autorisés à abattre n’importe qui, voire même d’autres collègues, sous n’importe quel prétexte, et bénéficier ensuite d’une impunité qui incite plus à la récidive et à l’escalade.

 

Tout d’un coup, en fin de semaine dernière, la PNH a semblé se ressaisir. La tâche qui paraissait alors insurmontable, tout d’un coup, se réalise sans coup férir, dans l’ordre et dans la discipline, sans bavures, ni grands dommages collatéraux. Cela prouve que quand l’État veut vraiment, il peut, généralement. Il n’a pas beaucoup de moyens, certes, mais il n’en est pas totalement dépourvu non plus. Au niveau sécuritaire, il n’est pas dit que quelques bandes de criminels, non entraînés au métier des armes, peuvent effectivement tenir en respect la force policière de tout le pays, surtout si celle-ci s’appuie sur la population pour s’en faire une alliée, au lieu de se la mettre à dos en la gazant copieusement, chaque fois qu’elle se met en devoir de demander des comptes pacifiquement, à ses élus qui paraissent, à tort ou à raison, agir contre ses intérêts vitaux. Oui, je pense que la PNH peut mater les bandes criminelles qui sévissent à Port-au-Prince comme en province. Je ne dis pas que cela soit une tâche aisée en soi, mais difficile ne veut pas dire impossible. Tout réside dans la détermination des institutions de l’État à se colleter effectivement avec ce problème et à consacrer les moyens et les ressources nécessaires pour le résoudre.

 

De même, pour éradiquer le problème de la contrebande, point n’est besoin, à mon avis, de remobiliser une armée budgétivore. La contrebande de grande importance ne peut se satisfaire à travers des sentiers abrupts qui chevauchent en divers points, la frontière terrestre entre Haïti et la République Dominicaine. Elle a besoin d’une infrastructure importante, en véhicules lourds de transport routier, en entrepôts pour stocker les marchandises et en moyens de distribution pour les écouler. Nous ne parlons pas de quelques douzaines d’œufs et d’autres produits de petits commerces qui transitent régulièrement entre les villages, de part et d’autre de la frontière. Il suffira tout autant de vouloir prendre, au plus haut sommet de l’État, les dispositions nécessaires pour mettre fin à cette pratique qui coûte plus de ¾ de milliard de dollars, sinon plus, au fisc du pays et qui entrave considérablement l’essor de la production locale et la croissance économique du pays.

 

Je le sais bien qu’il ne suffit pas seulement de vouloir, pour réussir à juguler nos démons et à relancer le développement du pays. Mais ne serait-ce pas déjà un bon départ ? Pour la suite des choses, si on allie la bonne volonté avec la compétence, pas avec l’amateurisme crasse, à tous les niveaux, tout pourrait être encore possible, n’est-ce pas?

Pierre-Michel Augustin

le 4 décembre 2018

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