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Des grands bouleversements nous attendraient-ils à l’orée de 2018 ?

Quand on voit les gens sortir leur parapluie du placard, on n’a pas besoin de regarder le ciel pour savoir qu’il ne fait pas très beau.  Si en plus ils y rajoutent un pardessus, il faut croire alors qu’un sale temps se prépare et qu’il vaut mieux se mettre à couvert.  En effet, à l’approche du 18 novembre, on assiste à des préparatifs de tout genre qui nous amènent à croire qu’on appréhende le pire : un autre ouragan politique et social peut-être.

Cela faisait déjà quelques mois que les bandits du Village-de-Dieu et d’autres bidonvilles au portail sud de la capitale faisaient tonner leurs armes et rançonnaient les honnêtes gens, sans qu’il n’y ait eu grandes réactions de la part des autorités, ni de nos nombreux amis non plus.  Même qu’un Premier Ministre ne s’en émouvait pas trop car, disait-il, malgré toute cette pétarade, on ne comptait pas encore tellement de morts, même pas une vingtaine, après tout.  Pourtant Haïti, à ma connaissance, ne produit encore ni armes ni munitions.  Allez comprendre le mystère de ce réapprovisionnement continuel, sans faille.  C’est encore plus déroutant que l’énigme de l’eau qui se faufile de la terre pour se retrouver jusque dans la tige rampante du giraumon, pour paraphraser notre dicton créole.

Il est vrai que le Président, lui, avait flairé le danger dans cette situation délétère.  Ce n’était pas nécessairement par commisération pour la population appelée à conjuguer avec le risque, au quotidien, d’être blessée, voire même d’être tuée, par l’un de ces projectiles.   D’ailleurs, à l’occasion, les forces de l’ordre, elles aussi, ne font pas dans la dentelle et tirent quelques fois à hauteur d’hommes, avec les dégâts qui s’en sont suivis.  C’était surtout du point de vue de la stabilité politique du pays qui pourrait se répercuter sur la fin de son mandat et même la remettre en question, que se basaient ses préoccupations.  Aussi, depuis quelque temps, le Président adopte-t-il une autre approche.  Il est un peu plus avare de promesses.  Mais, en revanche, il s’agite un peu plus.  Par exemple, il renvoie tout son monde du Palais national, au lendemain des manifestations du 17 octobre, et en réembauche quelques-uns, à la cloche de bois, dans un repêchage plus ou moins ordonné, histoire de prouver au peuple qu’il agit dans le sens de ses revendications.  Les largesses présidentielles auprès de la force constabulaire, lors de visites impromptues dans des commissariats, semblent donner les résultats attendus.  La police a repris ses couleurs et son dynamisme, lors des manifestations du 17 octobre.  Il en a résulté quelques morts par balles, et même leurs funérailles n’ont pu se tenir dans la sérénité nécessaire pour entamer un deuil plus ou moins normal, dans les circonstances.  L’assistance, comme en témoignent des vidéos qui circulent sur la toile, aura été copieusement enfumée de gaz lacrymogène.  Nos policiers seraient devenus aujourd’hui des experts en fumigation qu’on s’y tromperait de peu.

Parallèlement, le nouveau Premier Ministre s’agite également, de son côté.  Il part en visite à travers le pays et donne des conférences de presse.  Il lance des ballons d’essai de divers ordres.  Par exemple, il allait mettre sur pied un Comité pour faire le suivi du dossier PetroCaribe mais il s’est ravisé bien vite, se rendant compte que son ballon ne lèvera pas de sitôt.  Le Commissaire du gouvernement de Port-au-Prince, lui aussi verse dans l’agitation.  Décidément, c’est contagieux.  Me Ocnam Clamé Daméus se nomme « Manager en chef du dossier PetroCaribe » et « invite » plusieurs personnalités à son Bureau, pendant qu’un autre juge pioche déjà allègrement dans ce filon.  Serait-ce cela, la « PetroConfusion » ?  À n’en pas douter, tout le monde bouge sur la scène politique d’Haïti.  Mais ces danseurs d’un nouveau compas ne semblent pas suivre le rythme, et leur cadence ne semble pas être synchrone surtout pas avec celle de la population.

D’un autre côté, à la veille de la fête des morts, d’autres revenants sont ressortis du placard pour nous faire peur un peu.  Les placards de notre histoire de peuple, fourmillent de bonhommes-sept-heures et de fillettes « Lalo » autochtones et étrangers, qui se font un devoir de nous rappeler les bonnes manières de la démocratie et le respect des règles de ce noble jeu dont ils sont passés maîtres dans la manipulation.  En effet, les honorables membres du CORE Group, toutes et tous des bons amis d’Haïti, à n’en pas douter, sont revenus sur l’avant-scène politique, à la veille de la Fête de Gede, de Kouzen Zaka, de Grann Brijit et de Bawon Lakwa, pour rafraîchir notre mémoire, non pas sur nos devoirs envers nos morts, mais pour s’assurer que nous n’avons pas oublié, qu’en démocratie, la seule façon d’accéder au pouvoir était par la voie des urnes, et qu’il fallait impérativement respecter la durée du mandat de nos élus.  C’est la règle et on n’y déroge pas, sauf quand eux-mêmes le permettent, voire même incitent à le faire, comme en 2004 par exemple.  C’était alors une exception à la règle, il y avait vraiment péril en la demeure, paraît-il.  Il fallait bien faire quelque chose pour sauver les meubles.  Bien sûr, il y avait eu un autre cas fortuit, en septembre 1991.  Celui-là, ils ne l’avaient vraiment pas vu venir, semble-t-il.  On y a mis bon ordre, par la suite, en facilitant la mise au rancart de cette institution turbulente, cette FAd’H qui n’en faisait plus qu’à sa tête.  Ils en avaient perdu le contrôle, paraît-il, en ces jours fatidiques de septembre 1991.  Cette fois-ci, le CORE Group annonce les couleurs.  Il ne sera pas question d’écourter le mandat de qui que ce soit qui a été élu légitimement, à la suite d’un scrutin démocratique, disputé à la régulière, sans coup fourré.  Parole de scout !  De même, il ne faudrait pas maltraiter les manifestants qui prendraient les rues pacifiquement pour exprimer leur déception et leur désapprobation.  Il est vrai, que certains pays membres du CORE Group approvisionnent généreusement notre police en gaz de tout genre et en eau acidulée et irritante mais c’est strictement pour un usage responsable et respectueux des règles d’intervention, lors de contrôle des foules, pas pour asphyxier les paisibles citoyens dans leurs rituels funéraires.  Si cela arrive quand même à certaines occasions, croyez bien qu’ils le regrettent fort.

Par ailleurs, il y a eu récemment d’autres gestes publics qui m’ont surtout étonné.  Cela fait des lustres que nous exigeons de nos juges d’assumer leurs responsabilités et de prendre les décisions que de droit.  Ces honorables personnages s’attirent toutes sortes de quolibets et mêmes des vexations publiques de la part de nos dignitaires.  Par exemple, un Bâtonnier de l’ordre des avocats, tout récemment encore, les traitait en pleine face de corrompus.  Le Président de la République, lui-même, avait déclaré publiquement, à l’étranger par-dessus le marché, qu’il avait été forcé de nommer 50 juges qu’il savait être des corrompus.  Or voilà qu’un juge de la ville de St-Marc, l’honorable Dieunel Lumérant, entreprend de confondre tous ces dénigreurs et conduit, comme il se doit, l’instruction confiée à sa diligence, de l’affaire de la cargaison d’armes importée illégalement au pays, sous le fallacieux prétexte d’équiper une compagnie de sécurité privée, totalement fictive.  N’écoutant que sa conscience de juge et se fiant aux indices qui lui auraient été soumis pour instruire l’affaire, il interroge l’ex-commissaire en chef de la Police nationale et arrive à la conclusion d’écrouer ce haut personnage.  Et il le fit, comme ce serait le cas pour n’importe quel autre justiciable que des indices probants aurait justifiés la détention.  Le tollé qui s’ensuivit me déconcerte au plus haut point.  Des grandes pointures dans des organisations de défense des droits humains prennent la parole pour regretter cette détention.  Des haut gradés de la Police nationale, en armes et en uniforme, défilent dans sa cellule pour réconforter cet éminent prisonnier.  Des animateurs d’émissions de grande écoute s’émeuvent également et soulignent à grands traits les vertus de ce personnage.  Le dithyrambe, comme le fleuve Artibonite, pas loin, coule à flots dans un seul sens.   Personne n’a pensé à féliciter un juge qui, en son âme et conscience, devant les indices qui lui sont soumis, a eu le courage d’ordonner la détention du justiciable qui était devant lui, peu importe son statut social et ses antécédents politiques.  Personne ne sait encore le fin mot de l’affaire car l’instruction, paraît-il, est secrète.  Mais alors d’où vient cette unanimité de bien-pensants en faveur du détenu ?  Des bribes d’informations glanées à travers des médias sérieux mèneraient à penser, qu’il y a anguille sous roche, à tout le moins, dans le cas du citoyen Orélus.  Dans les faits, en raison de la fonction même qu’il occupait, au moment de la passation de la commande, il est difficile pour lui de laisser croire qu’il ne savait pas que Global Dynasty Corp S.A. était une entreprise bidon de sécurité privée.  Une entreprise de cette envergure pour commander autant d’armes et de munitions, devrait avoir une certaine notoriété, de sorte que les personnes haut placées dans le système d’intelligence en Haïti devraient savoir qu’elle était une entreprise fictive.  En tout cas, moi j’ai peine à le croire autrement et j’imagine que malgré toute la candeur du l’ex-commissaire en chef, un juge qui a quelques récoltes de café dans la profession ne s’en laissera pas compter beaucoup non plus, à plus forte raison.

À bien y penser, je me demande même si cette décision ne sera pas plus salutaire pour l’inculpé que pour le juge qui l’a prise.  Haïti, nous le savons tous, est un pays fragile où tout le monde est à risque.  Un accident est si vite arrivé, qu’il est plutôt sage de garantir la sécurité physique d’une personne de grand intérêt dans une affaire aux ramifications aussi importantes.  Il ne faudrait pas que Monsieur Orélus soit victime d’un quelconque malaise chez lui ou sur la voie publique, ou qu’un projectile perdu finisse par l’emporter aux pays sans chapeau, scellant ses lèvres à jamais sur toutes les vérités qu’il pourrait révéler, au grand embarras de ceux qui sont encore tapis dans l’ombre.  Que de témoins importants n’a-t-on vu inconsidérément mourir à la veille de leur témoignage ou d’un grand procès, en Haïti comme à l’étranger ?   Entre-temps, notre valeureux juge se prend des sérénades nocturnes à la mitraillette et réclame protection pour lui et sa famille, de la part des autorités qui ne se bousculent pas pour l’accommoder.   La vie d’un homme ne tient souvent qu’à un fil et il ne faut pas tenter le diable et l’exposer à trop de risque.

Cela ne veut pas dire qu’il faille garder monsieur Orélus en prison pour une durée indue, comme c’est d’ailleurs la situation pour la majeure partie de nos incarcérés dont on ne fait plus grand cas.  À la faveur de la détention préventive de cet illustre personnage, on devrait pouvoir mesurer toute l’injustice avec laquelle nous traitons les trop nombreux détenus préventifs dans nos geôles infectes.  Encore qu’il soit notoire que ceux-ci ne sont pas logés aussi confortablement que l’ex-commissaire et ne peuvent recevoir des délégations de personnalités qui s’inquiètent de leur état, dans des suites privées mêmes si les fenêtres sont fortement grillagées.

À la réflexion, la visite en armes et de toute une délégation de commissaires de police en service actif est, à mon avis, un geste de défi lancé à la magistrature et un appui limpide à l’insubordination caractérisée dont ont fait preuves des policiers en charge de la protection de M. Orélus et qui auraient déchiré l’ordre écrit du juge Lumérant de mettre l’ex-commissaire aux arrêts et de le conduire en prison.  D’ailleurs, à ma connaissance, il n’y a pas eu de suites disciplinaires à cet acte d’insubordination intolérable dans une structure aussi hiérarchisée qu’un corps de police.  En Haïti, nous avons la mémoire courte.  Nous oublions vite comment ont commencé les déboires de la FAd’H.  Lorsque ce virus de la désobéissance aux chefs hiérarchiques s’installe plus avant dans le corps d’une institution, il est déjà trop tard pour essayer de la rescaper d’un démantèlement éventuel, consécutivement à sa déconsidération générale dans le public qu’elle est appelée à protéger et servir.

Il y a de nos jours des faits de plus en plus troublants, annonciateurs de grands changements de système qui seraient à la veille de se produire.  Trop d’observateurs de la scène politique parlent de fin de règne, d’un système à court de solutions et qu’on n’est plus capable de replâtrer, pour que ce ne soit que des erreurs d’interprétations.  Il est rare que tant d’oracles se trompent tous en même temps.  Il faudrait peut-être s’en inquiéter.  Et s’ils disaient vrai et que de grands bouleversements nous attendent au détour ?

Pierre-Michel Augustin

le 6 novembre 2018

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