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Haiti :changement et développement

Comme s’il ne suffisait que d’y croire pour que surviennent le changement et le développement…

Le gouvernement Moïse/Céant vient à peine d’être installé aux commandes du pouvoir. L’écho des discours d’installation ou de réinstallation des ministres résonne encore à l’intérieur des murs des différents ministères. Mais déjà, on se surprend d’entendre l’expression d’une certaine désillusion, parfois des milieux les plus inattendus. Tour à tour, la semaine dernière, des membres du parti au pouvoir, le PHTK, et des alliés importants issus d’autres partis politiques montent au créneau pour signaler leur désenchantement face au gouvernement et l’absence de perspective d’avenir dans les démarches et les programmes en cours.

D’abord, le sénateur du Nord-Est, Jacques Sauveur Jean, élu sous la bannière du Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK) n’a pas hésité pour dénoncer la Caravane du Changement du Président Jovenel Moïse, comme «l’un des centres les plus solides de corruption». À son avis, le jour où l’on soumettra ce programme à un audit financier sérieux, l’on apprendra bien d’histoires sordides. Dans le même registre, un allié convaincu de ce gouvernement, l’ex-Premier ministre Evans Paul, devait renchérir, toujours au cours de cette même courte période. Au journal Le Nouvelliste, il avouait candidement : « Le pays est ‘’tèt anba’’. Un méli-mélo ! J’ai beaucoup de peine. C’est comme un bateau sans gouvernail qui ne sait quelle direction prendre. Il y a un capitaine, mais il est dépassé. C’est une cacophonie… » Croyez-le ou non, ces déclarations ne proviennent pas de l’opposition au gouvernement. Elles viennent des rangs même du pouvoir, parce que ses partisans ne voient pas d’issue heureuse au programme en cours.

Un peu plus loin, au cœur même du sérail, les constats sont des plus accablants. Le nouveau ministre de l’Économie et des Finances du pays, M. Ronald Grey Décembre, étalait ses constats économiques et financiers de la situation du pays, à l’occasion de son discours d’investiture. N’oublions pas qu’il était Secrétaire d’État aux Finances avant et donc, qu’il était déjà au courant des problèmes du pays à ce niveau. Il a été, au cours des récentes années, un des architectes principaux des plans économiques et financiers donc, de la débâcle du pays dans ces domaines. En connaissance de cause, il nous dit ceci pour l’essentiel.

« En acceptant d’assumer cette fonction, en ce moment particulièrement difficile de la vie nationale, je suis conscient de l’immensité des tâches qui m’attendent et des défis à relever. […..]

  • Selon les dernières prévisions de la Direction des Études Économiques et des Prévisions du MEF, le PIB à prix constant n’augmentera que de 1.7% à la fin de l’exercice en cours, par rapport au niveau atteint durant l’exercice fiscal 2016-2017. […..]
  • Les recettes fiscales n’atteindront pas, au 30 septembre 2018, le niveau de 25% prévu dans le budget initial. Les meilleures estimations prévoient de préférence un niveau de 17%. […..]
  • Le taux de change a franchi la barre des 70 gourdes pour un dollar. […..]
  • L’inflation a atteint 15,9% en glissement annuel entre septembre 2017 et septembre 2018. […..]
  • L’augmentation du déséquilibre budgétaire pourrait totaliser 20,3 milliards de gourdes en septembre 2018, soit environ 3,2% du PIB. […..]
  • Le taux de pression fiscale sera de 14 % à la fin de l’exercice 2017-2018, alors qu’il a déjà franchi la barre de 20% chez nos voisins les plus proches. » […..]

 

C’est dans ce contexte de catastrophe constatée que le Premier Ministre prend le gouvernail du pays et devinez quoi? Il nous promet de poursuivre intégralement le programme politique du Président Jovenel Moïse, lequel nous a précipité un peu plus dans cet abîme. Voici ce qui ressort de ses engagements.

Sous le gouvernement Moïse/Céant, la Caravane devrait reprendre de plus belle. De l’argent frais est promis par le Banque Mondiale pour l’aider à continuer son bon travail. Un montant de 15,35 millions de dollars, une bouffée d’oxygène, sera attribué pour permettre à la Caravane d’avancer un peu, (à moins que cela ne serve à payer certains arriérés de salaires et de per diem réclamés à grands cris par des employés même de ladite Caravane).

Sous le gouvernement Moïse/Céant, la promesse de l’électricité 24 sur 24 dans tout le pays devrait se concrétiser. À preuve, une équipe d’experts de Taïwan vient de faire une tournée d’évaluation de ce projet qui ne devrait coûter, selon les rapports, que 145 millions de dollars environ. Le tout devrait être financé par un prêt d’une banque commerciale de Taïwan. En passant, je ne me souviens plus exactement de l’échéance butoir pour la réalisation de cette promesse. Ne serait-ce pas juin 2019, par hasard ? Une autre interrogation est la suivante. Si les bailleurs de fonds internationaux avaient tiqué à l’idée d’un financement de 300 millions de dollars pour la construction d’un nouvel aéroport international à Port-au-Prince par une firme chinoise avec financement d’une banque chinoise, avant un délai prescrit non encore échu, sous peine de rescinder l’annulation de la dette du pays, comment pourrons-nous obtenir un autre prêt commercial, à taux présumément non concessionnaire, pour la réalisation des grands travaux d’électrification du pays ? Et puis, s’il coûtait si peu à réaliser, (145 millions de dollars U.S) comment se fait-il que les gouvernements qui se sont succédé n’avaient pas simplement pris cet argent à même les fonds PetroCaribe pour mener ce projet à terme, au lieu d’engloutir des dizaines de millions par an à acheter des kilowatts d’électricité de sous-contractants locaux?

J’allais oublier les élections à tenir en octobre 2019, et qui sont aussi une des priorités importantes, confiées au nouveau Premier Ministre, ainsi que le dossier PetroCaribe qui devrait être acheminé à bon port.

En attendant, le Président Jovenel Moïse s’en va à New-York cette semaine, avec son entourage, pour discourir un peu sur ses grandes avancées, au podium offert par la 73e Assemblée générale des Nations-Unies. Bien entendu, il n’aura pas oublié sa sébile pour recueillir l’obole de nos pays amis et des grandes institutions internationales, afin de continuer son bon travail de remettre Haïti sur les rails du développement. Car, c’est certainement d’une obole qu’il s’agit quand la Banque Mondiale promet 40 millions de dollars comme appui budgétaire dédié au secteur énergétique. Au niveau d’un pays, ce don ne peut être assimilable qu’à une aumône qui ne pourra pas financer un investissement significatif dans ce domaine. Et nous ne savons pas encore ce qui nous sera exigé en contrepartie de ce don. Devrons-nous finalement voter telle loi pour « libéraliser » tel secteur du pays, disons : la loi sur les mines par exemple? Même si elle ne correspond pas aux priorités du pays, même si elle est encore bancale et en porte-à-faux par rapport au développement de secteurs stratégiques, autrement plus importants et cruciaux pour notre économie ? N’oublions pas que dans le marché de l’aide internationale, c’est du donnant-donnant. Et dans ce genre de transaction, il y a toujours un partenaire qui recevra beaucoup plus qu’il ne donne, particulièrement quand il est en position pour exiger de recevoir plus.

À beau mentir qui vient de loin, dit-on. Mais aujourd’hui, la planète est devenue presqu’un village. Nous sommes tous connectés les uns aux autres par les technologies de communication modernes. Le moindre frétillement à l’autre bout du monde est ressenti presque immédiatement par le reste, au sens propre comme au sens figuré. Seuls les crédules et les mécréants peuvent professer l’ignorance de nos faits et gestes et s’abreuver aveuglément aux mêmes discours roses de nos dirigeants récents. À en croire ces derniers, Haïti ferait des pas de géant, depuis quelques temps, sur la route du progrès. Attendons-nous à un peu le même genre d’exercice, cette fois-ci, encore. Dans son rapport d’étape, notre Président va raconter au parterre select des dirigeants des pays membres, que la démocratie se porte bien chez nous. À part le hoquet social des 6, 7 et 8 juillet derniers, qui avait entraîné la démission du gouvernement de Jack Guy Lafontant, tout est redevenu calme, depuis que le Président, dans un geste d’ouverture, a accueilli un leader de l’opposition constructive, en l’occurrence, le chef du Parti Renmen Ayiti, le notaire Charles Henry Céant, pour diriger le gouvernement. Quant aux manifestations régulières et de plus en plus suivies par la population pour réclamer une reddition de comptes de ceux qui avaient la responsabilité de gérer les fonds de PetroCaribe, le Président va raconter qu’il s’est engagé à y mettre bon ordre et qu’il a confié ce dossier, en priorité, à son nouveau Premier Ministre qui s’est a résolu d’y donner suite. Après un tel concert de ronronnements, ce sera à se demander si les évaluateurs internationaux qui nous mesurent à l’aune des Indicateurs de Développement Humains (IDH) ne se fourvoient pas de temps à autre, lorsqu’ils en viennent à nous attribuer la 168e place au monde et bon dernier dans les Amériques. Entre 2012 où nous occupions le 158e rang et 2018, nous avons trouvé le moyen de caler encore un peu plus vers les bas-fonds de cet étalon international.

Sur les pas du Président Jovenel Moïse, un autre Moïse, Jean-Charles celui-là, le leader de Pitit Dessalines, lui aussi devrait se rendre à New-York, paraît-il, pour offrir un autre son de cloche. L’Évangile selon Moïse devrait différer un peu, selon qu’elle vienne de Jovenel le « jovialiste » ou de Jean-Charles, le prophète de malheur. Celui-ci annonce déjà des temps difficiles au pays, depuis quelques temps, et force est de reconnaître qu’il ne s’est pas souvent trompé, même si on ne lui prête pas toujours toute l’attention qu’il mériterait. Le problème avec M. Jean-Charles Moïse, c’est qu’il ne promet pas de faire des miracles à tout vent et à tout le monde. Ceux qui le font, ont généralement bonne cote dans le public. Il y a, certes, un bon terreau au pays pour les crédules de tout acabit, en politique comme en religion. La foi aveugle est de rigueur. À preuve, de nos jours, n’y a-t-il pas un prophète auto-proclamé qui sévit dans nos contrées fertiles en phénomènes de ce genre. Lui, le Prophète Mackenson Dorilas de «l’Église de Dieu les Envoyés», il promet de guérir du SIDA, rien de moins, et à coups d’une potion dont le principal ingrédient est un bon dosage de punaises de lit, bien écrasées avec d’autres produits naturels, disponibles en grande quantité chez nous. À ce compte, on pourra probablement augmenter notre PIB jusqu’au 4% que prévoit notre nouveau Premier Ministre Céant, en 2019, à force d’exporter cette potion miracle dans le monde entier. Le marché est là. Il ne nous suffira que de l’exploiter, à bon escient, bien sûr. J’espère seulement que ledit Prophète a eu la précaution de faire homologuer son brevet de création. On ne sait jamais!

N’empêche que d’un «jovialiste» à l’autre, tous les crédules et tous les «bons enfants» sont abonnés à la même recette, sans aucun discernement. «Ils se livrent en aveugle au destin qui les entraîne», peu importe la destination finale. Comme s’il ne suffisait que de croire, pour que s’opère la magie du changement ! Comme s’il ne suffisait que de dire haut et fort, pour conjurer nos maux sociaux, pour que le Verbe se fasse chair, se concrétise et change radicalement nos réalités accablantes ! Les formules incantatoires sont aujourd’hui usées et remisées dans les musées, dans la plupart des sociétés du monde. Mais, nous nous y accrochons encore fermement. Pourtant, seules l’application méthodique et assidue des règles de bonne gestion et la reddition transparente des comptes conduiront, à coup sûr, à la paix sociale, au développement harmonieux du pays et à la concorde nationale. Tout le reste n’est que supercherie et fable pour des crédules attardés ou des profiteurs intéressés, surtout dans la délicate entreprise de gérer un pays exsangue et dont la population est en grande partie affamée. Pas seulement de pain, mais de tout: de l’instruction, des soins de santé, de loisir, de travail et de dignité tout court.

Pierre-Michel Augustin

le 25 septembre 2018

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