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Bonne chance Monsieur le Premier Ministre, Jean Henry Céant, et bon succès…

La semaine dernière, à la suite de deux sessions parlementaires marathon, le Premier Ministre nommé, Jean Henry Céant, est devenu officiellement le 22e Premier Ministre d’Haïti depuis février 1988. Les votes en faveur de son Énoncé de Politique Générale sont sans ambiguïté, tant au niveau du Sénat qu’à celui de la Chambre des députés. Monsieur Céant a été installé rapidement dans ses fonctions lors d’une cérémonie officielle le lundi 17 septembre. Son cabinet ministériel et lui sont en train de prendre les leviers de commande. Aujourd’hui commence donc, pour lui et son cabinet, le test de la confrontation avec les dures réalités du pays.

Le gouvernement de Jean Henry Céant n’en est pas un nouveau réellement. Il s’agit plutôt d’une espèce de remaniement ministériel majeur, avec le changement au sommet concrétisé par le départ de Jack Guy Lafontant. En effet, six des dix-huit ministres de l’ancien cabinet demeurent au gouvernement, sinon à leur poste. Certains avaient même été dénoncés à l’occasion de leur nomination pour des manquements divers, ce qui avait entraîné une tentative d’interpellation du Premier ministre et à laquelle M. Lafontant avait choisi de ne pas obtempérer. Des pièces importantes manquaient au dossier de certains nouveaux ministres d’alors qui sont reconduits sans problème aujourd’hui. On peut citer, entre autres, l’absence de décharge reprochée aux ministres suivants actuellement réinstallés : Jean Reynaldo Brunet : Ministre de l’Intérieur et des Collectivités Territoriales, Jean Roody Aly : Ministre de la Justice et de la Sécurité Publique, Joubert C. Angrand : Ministre de l’Agriculture, des Ressources Naturelles et du Développement Rural. Mais, cela n’a pas semblé retenir l’attention de la « Mère et des Pères conscrits ». Quant aux Députés, cette étape a été soigneusement écartée des débats de la Chambre Basse par son Président, l’Honorable Gary Bodeau. Cette situation avait pourtant bien été constatée et soulignée par une correspondance de la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif, en juin dernier. Mais, à l’évidence, il y a aujourd’hui urgence en la demeure. Tout le monde semble en convenir. La Patrie ne peut plus souffrir de retard dans la mise en place d’un nouveau gouvernement appelé à opérer les changements importants et significatifs, réitérés par le nouveau gouvernement, dans la poursuite sans relâche de cette quête de mieux-être à laquelle le gouvernement du bon Dr Lafontant n’est pas parvenu à donner suite. Oh, ce n’est pas faute d’avoir essayé. C’est juste que certains bons et loyaux ministres ne suffisaient pas à la tâche, d’où ce remplacement au sommet, pour mieux faire atterrir les ambitieux projets du Président de la République, S.E.M. Jovenel Moïse. Quant au Dr Lafontant, il pourra certainement mettre ses talents et sa science mieux à profit pour la société, dans d’autres champs de compétence. Pour faire bonne mesure et pour bien démontrer la venue du changement, pas seulement dans la Caravane, le premier acte officiel du nouveau gouvernement a été de nommer d’autorité trois nouveaux ministres délégués. Il s’agit de:

  • Patrick Sully Joseph, Ministre Délégué auprès du Premier Ministre, Chargé des Questions Électorales ;
  • Stéphanie Auguste, Ministre chargée des Droits Humains et de la Pauvreté Extrême
  • et Guy François Jr., Chargé de la Citoyenneté et du Patriotisme. Ainsi va la République. L’on comprendra qu’à force de couper les coins ronds et d’escamoter les procédures et les règles prévues par nos lois et notre Constitution, on en arrive à la situation de déliquescence généralisée à laquelle nous assistons aujourd’hui, à tous les paliers de l’État. Cette première mesure de nommer des ministres délégués, trois jours après la ratification du Cabinet proposé par le Premier Ministre devant les Parlementaires, est un évitement délibéré à l’endroit de ces derniers. L’Exécutif vient de refuser au Législatif sa prérogative de sanctionner la nomination des membres d’un cabinet ministériel. Peut-être que cela a été le fruit des marchandages à huis clos, lors des délibérations à la Chambre basse, en fin de semaine. Peut-être était-ce la dernière concession arrachée à un Premier Ministre en attente de la validation ultime de sa nomination ? Encore fallut-il qu’il acceptât ce compromis car ça prend toujours deux cavaliers pour danser ce tango «makawon». Alors, au diable les procédures et le respect des conventions ! Tous les compromis sont possibles s’ils peuvent conduire à un vote favorable. La fin justifiera les moyens…

Le nouveau gouvernement Moïse/Céant vient de démarrer avec un certain nombre de dossiers qui font un tintamarre à tout casser à l’arrière du véhicule de ce nouveau couple exécutif. Il va falloir décider rapidement sur le dossier de la révision du salaire minimum qui traîne depuis mai dernier et qui cause un préjudice grave aux milliers de travailleurs dont le pouvoir d’achat est régulièrement et implacablement grugé par l’augmentation du coût de la vie, avec un taux annualisé d’inflation aux environs de 14%. Dans ce secteur, la grogne se fait déjà entendre comme un ventre affamé qui gronde sourdement. Il faudra également et ce, dans les prochains jours, déposer au Parlement un nouveau budget pour l’exercice 2018-2019 qui commence le 1er octobre prochain. C’est à ce carrefour dangereux que l’on pourra déterminer les priorités effectives de ce gouvernement et mesurer le rapprochement entre le dire éloquent et le faire laborieux et fastidieux. Maintenant que l’on a acheté la paix et la sanction favorables des parlementaires, il va falloir récompenser leur obligeance en étant à l’écoute de leurs sollicitations. Celles-ci seront nombreuses en cette année pré-électorale. L’Honorable sénateur de l’Artibonite, M. Gracia Delva, vient de subir les remontrances de ses électeurs et électrices, tout récemment. Les citoyens et les citoyennes de Marchand Dessalines lui imputent directement la dégradation de leurs conditions de vie. Bien sûr, ils épingleront, en temps et lieu, d’autres responsables au niveau de l’Exécutif. Mais pour le moment, ils font flèche de ce petit bois qui est à leur portée. Aussi ses confrères et consœurs du Parlement qui devront affronter leur électorat en octobre 2019, prendront très au sérieux les provisions budgétaires qui leur permettront de se faire valoir auprès de leurs clientèles respectives. Un kilomètre de route par-ci, une salle de classe par-là, quelques bénéficiaires du programme Ti-manman cheri éparpillées un peu partout dans le paysage, le tout arrosé de quelques subventions à point nommé pour des fêtes paroissiales ou dites champêtres pour bien se faire voir, et le tour sera peut-être joué. Si en plus on arrive à dénicher quelques emplois pour des têtes de pont bien placés, alors ce sera le bouquet. L’opposition pourra aller se rhabiller, elle n’aura aucune chance de faire le plein de voix auprès d’une population aux abois, prête à s’accrocher à la moindre illusion, au moindre espoir, même improbable, d’un changement pour le mieux. C’est, à tout le moins, le calcul savant, mûrement réfléchi de bon nombre de nos parlementaires en préparation stratégique pour les élections à venir.

Parlant de l’opposition, on doit constater qu’elle n’a pas su faire le contrepoids au Parlement. Loin d’avancer, elle a plutôt perdu encore des plumes dans l’exercice. Le Groupe des Sénateurs pour l’Équilibre Politique dit GSEP comptait une dizaine de membres : les sénateurs Rony Célestin, Garcia Delva, Nawoon Marcellus, Pierre François Syldor, Jean Rigaud Bélizaire, Francenet Dénius, Jean Marie Ralph Féthière, Denis Cadeau, Onondieu Louis et Wilfrid Gélin. En équilibristes prudents, presqu’en totalité, ils ont opté pour pencher du côté du gouvernement. Il y avait également un groupe de sénateurs résolument opposés au gouvernement. Il s’agit des sénateurs : Ricard Pierre, Évalière Beauplan, Nènel Cassy et Antonio Chéramy. Ceux-ci sont restés fidèles à leur conviction. Lors du vote pour la ratification du Premier Ministre nommé et l’adoption de l’Énoncé de sa Politique générale, seulement 5 sénateurs ont voté contre, 21 ont voté pour et deux se sont abstenus. Au moment décisif, on a pu constater qui avaient simplement la posture d’opposant par rapport à ceux qui l’étaient vraiment. Il en a été de même à la Chambre basse avec un vote de 84 voix pour, 5 voix contre et 4 abstentions. Il est de plus en plus clair que cette opposition n’a pas les moyens pour endiguer les dérives d’un gouvernement qui, dès le départ, ne s’embarrasse même pas de sauver les apparences. Le Pouvoir PHTK se moque allègrement même des recommandations d’une institution comme la Cour Supérieure des Comptes qui établit clairement la nécessité pour certains ministres d’obtenir une décharge au préalable, pour avoir été comptables des deniers publics dans une affectation précédente. Mais il n’en a cure et même en remet, en reconduisant certains de ces ministres contestés dans l’actuel gouvernement. D’autres ministres nommés avaient négligé de payer leur impôt et ne se sont acquittés de ce devoir citoyen, que fort tardivement. Mais qu’à cela ne tienne. On n’y regardera pas du tout. Ce faisant, le gouvernement s’est assuré de la complicité au sommet du Pouvoir législatif, pour décréter que tous ces ministres sont éligibles à leur nomination, sans autres formes de considérations, nonobstant ces manquements et les hauts cris des opposants. Vitement, on passe à autres choses.

Ce n’est pas ainsi que l’on rétablira la crédibilité de nos institutions ni l’autorité des tenants de nos pouvoirs Exécutif, Législatif et Judiciaire. À force de ruser avec la loi, on finit par la banaliser. À force de court-circuiter nos institutions, on finit par les vider de toute leur valeur et de leur autorité dans la société. Au bout du compte, nous attend une société qui se dirige de plus en plus vers le chaos et l’anarchie. Mais souhaitons quand même bonne chance au nouveau Premier Ministre, et surtout bon succès dans la réalisation de ses quinze promesses – on y reviendra – formulées à l’occasion de la ratification de sa nomination par le Parlement haïtien.

Pierre-Michel Augustin

le 18 septembre 2018

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