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Les soubresauts de l’actualité haïtienne de la dernière semaine

Le mois d’août égrène tranquillement ces jours de canicule ininterrompue sur le pays.  Le Premier ministre nommé entreprend son pèlerinage vers la Primature, en refaisant les nombreuses stations de la procession politique:  parlementaires de tous horizons politiques, syndicalistes revendiquant de meilleures conditions de travail pour leurs membres (quand ce n’est pas une faveur personnelle quémandée en sous-main), nababs arrogants du secteur privé ou caciques autoproclamés de la société civile.  Il lui faut voir tout le monde et son père et tenter de les amadouer pour passer le cap de son investiture.  Mais le temps presse pour lui comme pour tout le monde.  La vie ne s’arrête pas pour attendre l’aboutissement de ce processus ardu.  Certaines échéances arrivent à grands pas.  D’autres s’invitent sans cérémonie et s’imposent à notre attention.  Si on n’y prend pas garde, elles prendront toute la place, reléguant les autres à l’arrière-plan de nos préoccupations nationales.  Ainsi vont la vie et la politique. « The show must go on », dit-on !

 

Parmi les choses qui ont accroché mon attention ces derniers temps, il y a ce renouvellement soudain de la garde politique du pays.  Depuis juin dernier, le ménage semble se faire dans les états-majors des partis politiques du pays, plus ou moins dignes de ce nom.  Ainsi, l’Organisation du Peuple en Lutte (OPL) a fait peau neuve.  L’ingénieur Edgar Leblanc Fils a pris la tête de cette organisation politique importante.  Ce n’est pas exactement un nouveau venu sur la scène politique mais c’est quand même un exercice intéressant de changement de personnel au sommet de ce parti.  La Fusion des Sociaux-Démocrates aussi s’est appliquée à se renouveler.  Évidemment, c’est parfois un numéro politique risqué qu’on ne réussit pas à tout coup.  Il s’ensuit, parfois, des querelles fratricides, jusqu’au déchirement public.  Et ce fut le cas pour la Fusion.  Mais la saignée, dans ce cas, ne semble pas être une hémorragie extrême qui menace la survie de ce parti.  Il survivra, avec ou sans les dissidents qui ont quitté le navire, du moins, ceux-ci n’ont pas pu le saborder, bien que ce ne soit pas l’envie qui leur en a manqué.  Le RDNP des Manigat vient également de passer le flambeau au flamboyant homme d’affaires devenu politicien, Éric Jean-Baptiste.  Lui non plus, ce n’est pas un vieux de la vieille.  Toutefois, ce n’est pas une verte recrue en politique.  L’avenir nous dira si le greffon s’intègrera bien dans ce nouvel arbre fruitier auquel il est un peu étranger.  Qui sait, peut-être qu’il finira par apprivoiser cette bête empreinte de la poigne des Manigat : du patriarche Lesly François puis de la matriarche Mirlande, pour la faire galoper vers les hauts pâturages politiques qui leur ont amèrement fait faux bonds tant de fois.  Des rumeurs persistantes touchent aussi la Fanmi Lavalas.  Mais pour le moment, ce ne sont que des rumeurs sur lesquelles on ne s’arrêtera que lorsqu’elles seront des faits avérés et publics.  Toujours est-il que le paysage politique se modifie un peu.  Un semblant d’ordre prend forme progressivement, sans qu’on sache vraiment qui l’initie et dans quel objectif exactement.  Tout se passe comme si c’était inscrit un peu dans l’air du temps.

 

En toute dernière minute, un incident important vient nous rappeler à l’ordre, à la réalité géopolitique du voisinage frontalier avec un pays limitrophe pas toujours amical et avec lequel il faut coexister.  Il s’agit d’une escarmouche à la frontière haïtiano-dominicaine impliquant des camions chargés de marchandises interdites d’entrée légalement au pays par voie terrestre, en l’occurrence, du ciment et des barres de fer destinés au secteur de la construction en Haïti.  La trame exacte de l’histoire est encore brumeuse.  Les versions divergent assez, selon nos sources d’information.  Toujours est-il que six Haïtiens se retrouveraient à l’Hôpital à Mirebalais, blessés par des balles réelles, tirées par des soldats dominicains, et un militaire dominicain serait également blessé lors des échanges de tirs et de jets de pierres avec des civils haïtiens.  Il s’agit d’un énième incident frontalier entre ces deux pays qui se partagent l’île.  Cependant, celui-ci prend une importance particulière à la suite de propos maladroits de notre Président, s’exprimant inconsidérément sur son compte Twitter.  C’est devenu une mode aujourd’hui.  La diplomatie se fait à coups de tweets.  À croire son Excellence Jovenel Moïse, les Dominicains auraient violé le territoire national et il a rapidement déclaré ce qui suit : «je déplore les incidents survenus sur la frontière à Belladère, suite à une violation territoriale, au cours desquels des compatriotes ont été blessés. Les autorités sont instruites de prendre les mesures appropriées pour le respect de l’intégrité territoriale de la République d’Haïti. »  Un chef d’État ne devrait pas s’exprimer sur un sujet aussi délicat, sans préalablement s’assurer de connaître les faits exactement.  En réagissant promptement, avant de prendre le temps d’aller au fond des choses, on confond dangereusement vitesse et précipitation.  Il ne s’agit pas simplement de bousiller une affaire personnelle, ce sont les intérêts supérieurs du pays que l’on met à risque.  Le voici maintenant bien embêté par la réplique cinglante et fort à propos d’un commandant militaire dominicain lui signifiant l’inexactitude de sa déclaration prématurée et inopportune.  Car dans les faits, l’incident se serait déroulé certes à la frontière, du côté dominicain d’une part, plus précisément dans un secteur neutre tampon sous contrôle militaire dominicain.  En outre, il semblerait que des fiers à bras haïtiens auraient refusé de soumettre leurs camions à un contrôle douanier dominicain en zone dominicaine, de façon à éviter de payer des droits de douane en vigueur dans ce pays.  Ce faisant, ils savaient sciemment qu’ils encourraient une confrontation musclée avec les forces douanières et frontalières dominicaines la CESFRONT et d’autre part avec la POLIFRONT du côté haïtien.  Mais dans ce dernier cas, ils savaient bien qu’il n’y aurait pas de problème.  Une fois passée la juridiction dominicaine, tout pourrait rouler comme sur des roulettes, comme d’habitude.  Aujourd’hui, au lieu de nous trouver dans la situation du plaignant en bon droit, nous avons plutôt l’air de « l’égaré » qui ne sait pas vraiment comment on s’y prend dans le vrai monde et qui crie au loup après avoir taquiné le gros chien du voisin.  Parions que cela se répercutera fort probablement sur notre communauté mal aimée dans ce pays voisin.  Pire encore, la communauté internationale pourrait très bien ne pas se laisser prendre à nos petits jeux et nous pourrions y perdre au change, à la longue.  Pour y mettre bon ordre, le Premier ministre démissionnaire a organisé sa propre Caravane de vérification expresse.  Le 19 août, il se rendait à Belladère avec le bel aréopage suivant: Jean Roudy Aly, ministre de la Justice, Jean-Marie Reynaldo Brunet, ministre de l’Intérieur, Antonio Rodrigue, ministre des Affaires Étrangères, Renald Lubérice, secrétaire général du Conseil des Ministres, Michel-Ange Gédéon, directeur général de la PNH, Ralph Stanley Jean Brice, inspecteur général en Chef de la PNH, Carl Henry Boucher, responsable de la Direction Centrale de la Police Administrative.  Curieusement, le Commandant en chef des Forces Armées d’Haïti, le Lieutenant-général Jodel Lesage, ni d’ailleurs aucun membre du Haut-État-major de notre armée toute neuve ne faisait partie de cette expédition pour garantir la sauvegarde et l’inviolabilité de notre territoire national ou de nos frontières.  Pourtant, il aurait été indiqué de les mouiller un peu sur le terrain réel des actions qu’ils auront éventuellement à prendre.  « Petit poisson deviendra grand pourvu que Dieu lui prête vie », nous dit la fable…  Encore faut-il pratiquer un peu, pas seulement lors des parades militaires dans les rues et sur les places publiques de nos villes, pour une exhibition.  Mais allez comprendre quelque chose !

 

Malheureusement, le front dominicain, même s’il est le plus problématique, il n’est pas le seul à faire mal au pays et à ses ressortissants en diaspora.  Je ne sais pas si le Premier ministre des Bahamas en avait discuté avec le Président d’Haïti lors de la dernière assemblée du CARICOM, tenue au pays, sous le leadership de notre Président.  Il appert toutefois, que le gouvernement des Bahamas a fermement l’intention de raser prochainement des bidonvilles en bordure de mer où vivent bon nombre de nos compatriotes.  Ceci aura certainement de sévères répercussions sur cette communauté.  Mais la situation aurait été aggravée, semble-t-il, par les interventions « inappropriées » d’un de nos diplomates actuellement en charge.  Il a été d’ailleurs vertement pris à partie par les autorités bahaméennes qui n’ont pas hésité à lui faire une leçon de diplomatie et l’ont rabroué publiquement sur ces déclarations « si peu diplomatiques ».  Évidemment, notre diplomate haïtien a dû montrer patte blanche et se repentir publiquement.  Mais, ne pouvait-on pas tout simplement mieux choisir nos diplomates pour nous éviter ce type d’embarras ?  On n’en est pas à une perle de ce genre près.

 

Tout cela relègue à l’arrière-plan les tribulations quotidiennes d’un pays qui se meurt, asphyxié par la contrebande organisée d’une partie importante de son élite économique et commerciale.  Tout cela camouffle les informations sur les prébendes de nos Parlementaires et de nos officiels, qui défraient la chronique et courent sur les réseaux sociaux.  Tout cela cache à nos yeux hagards, hébétés par la misère au jour le jour, l’incompétence crasse de nos gestionnaires qui font tout de travers, quand ce n’est pas délibérément.  La Cour supérieure des Comptes et du Contentieux administratif vient d’assener un verdit implacable dans le dossier des kits scolaires de l’an dernier.  Ce dossier est tout croche depuis A jusqu’à Z.  Tout y passe.  Mais je serais curieux de savoir quel serait le résultat d’une analyse du dossier de la Caravane du changement même pas budgété mais pourtant si budgétivore.  Ces travers contribuent à la dévaluation progressive et rapide de notre devise locale.  Nous constatons pourtant les dégâts économiques et sociaux causés par l’hyperinflation au Venezuela.  Mais nous n’y prenons pas garde de notre côté.  La dévaluation accélérée de notre gourde est une menace importante à la stabilité sociale politique et économique du pays mais nous n’y faisons pas attention effectivement.  Pourtant, nous sommes encore plus fragiles, plus vulnérables que ce pays frère et amical de l’Amérique du sud.

 

Les germes d’un changement réel sont peut-être en gestation dans les modifications récentes des partis politiques importants au pays.  L’émergence de nouvelles têtes politiques, pas nécessairement d’illustres inconnus mais de personnalités établies et relativement crédibles et expérimentées, porte peut-être en elle l’espoir d’un autre printemps politique.  Espérons seulement qu’il ne soit pas éphémère et qu’il s’inscrive dans la durée et dans un renouveau pour le mieux.

Pierre-Michel Augustin

21 août 2018

 

 

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