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Premier ministre désigné: «Take one» …

Quel que soit l’angle sous lequel je considère la désignation du notaire Jean-Henry Céant comme nouveau Premier ministre, je n’arrive pas à concilier les écarts politiques entre le Président Moïse et lui. Pour moi, cela semble être un cas classique de politique-fiction qui pourrait faire l’objet d’une étude intéressante pour une cohorte étudiants politologues en classe terminale. Dans cette analyse de cas, toutes les issues seraient possibles, même les plus invraisemblables.

Voilà deux adversaires qui se sont combattus jusqu’aux derniers jours des élections de 2016 et qui auraient obtenu des résultats électoraux diamétralement opposés : Moïse avec plus de 50% des suffrages exprimés et Céant avec environ 0,75 % des votes enregistrés. L’on s’imagine mal le premier offrir la gestion du pays au deuxième pour le dépanner ponctuellement. Cela est d’autant plus invraisemblable, sachant fort bien, qu’une fois sa désignation ratifiée par le Parlement, il n’aura presque plus aucun contrôle sur celui-ci qui pourrait devenir seul maître au timon des affaires du pays, bien que l’électorat ait choisi de préférence le programme politique de Moïse qui se résumait à ses fameux slogans de campagne: « Tè a, dlo yo, moun yo, solèy la » et puis: « manje sou tab tout moun, lajan nan pòch tout moun ». Aujourd’hui, nul ne se souvient vraiment des slogans du parti Renmen Ayiti dont Céant fut le porte-étendard aux dernières élections, encore moins de son programme. Toujours est-il que, théoriquement, une fois ses documents agréés et son énoncé de politique validé par le Parlement, il aurait techniquement les commandes du pays et n’aurait plus à répondre de ses politiques que par-devant le Parlement et la population, au grand dam du Président Moïse, si celui-ci devait s’y opposer pour quelque raison que ce soit. Le Président pourrait devoir se rabattre sur les représentants de son propre parti PHTK et des partis alliés pour tenir la dragée haute au nouveau PM, si celui-ci se cabrait un peu trop. C’est un risque politique énorme à courir car la solidarité entre membres d’un même parti politique, le respect de la ligne politique, en Haïti, c’est une vue de l’esprit. Cela n’existe tout simplement pas. Une fois élu sous la bannière d’un parti, chacun s’occupe en priorité de ses intérêts, souvent en dépit des orientations fondamentales de son organisation politique d’attache.

D’un autre point de vue, les émeutes des 6, 7 et 8 juillet pourraient avoir laminé le pouvoir du Président Jovenel Moïse, au point où il devrait s’en remettre à un adversaire politique pour espérer faire la preuve, qu’à tout prendre, sa gouvernance serait moins léthale pour ses alliés et même pour ses adversaires. C’est une option à considérer avec intérêt car, depuis la désignation du notaire Jean-Henry Céant comme Premier ministre, le Président semble tenir un discours aux antipodes de ceux qu’il professait, il n’y a pas si longtemps. Il vient de s’exprimer sur la question du salaire minimum et, pour la première fois, il serait favorable à un relèvement significatif, lui qui avait pourtant verrouillé cette perspective, il n’y a pas si longtemps. De même, il serait devenu brusquement un apôtre de la poursuite du dossier PetroCaribe devant les instances juridiques. Il demande d’ailleurs au nouveau PM désigné de l’inscrire en tête de son agenda comme étant un dossier de haute priorité. Cela tranche singulièrement avec ses positions publiques, maintes fois exprimées sur ce dossier, à savoir qu’il n’y aura pas de chasse aux sorcières à appréhender sous son gouvernement car, fort des personnes à lui, installées dans tous les secteurs de l’administration du pays, il se serait arrangé pour bloquer la machine, à cet égard. C’est ce qu’il avait déclaré en substance, lors de sa visite à l’étranger, et qui a été rapporté dans tous les médias au pays. Aurait-il été brusquement aveuglé par la lumière crue des réalités du pays, à la suite des évènements de juillet, un peu comme l’apôtre Paul, sur le chemin de Damas ?

S’il est rare d’observer de véritables changements aussi drastiques dans les positions de nos politiques, ce n’est pas exactement le cas, quand il s’agit de faire semblant, pour essayer de sauver sa peau. Mais, c’est généralement de la frime pour les « égarés ». Une ruse de Sioux. Ceux et celles qui gobent cet appât généralement en paient généreusement les frais, plus tard. Yon vrè lavman Gillette. Et cela arrive assez régulièrement, merci. Il importe donc de ne pas sous-évaluer la possibilité que le Président joue, pendant le temps de son purgatoire politique, à faire semblant de défendre les intérêts du peuple, à adopter un point de vue rigoriste et légaliste en matière de poursuites contre les contrevenants de tous ordres, notamment dans le cas du dossier PetroCaribe et d’un autre plus restreint, en l’occurrence, celui des kits scolaires de l’an dernier et pour lequel, la CSC/CA viendrait d’émettre son rapport d’audit, près d’un an plus tard. Quelle diligence ! Mais c’est une autre histoire. Pour rester sur la piste que nous explorons, les repentirs sincères et les changements d’optiques politiques, cela arrive aussi parfois. Rarement. Mais c’est dans l’ordre des choses possibles. Pour ma part, avec mon vieux fond de St-Thomas, je demande des preuves pour en être convaincu. Vous comprendrez donc que je ne crois nullement en cette conversion expresse du Président Jovenel Moïse, ni à son rapprochement soudain du notaire Jean-Henry Céant pour en faire des partenaires politiques, conjuguant leurs efforts pour le bien-être du pays.

Objectivement, il est plus vraisemblable que cette première désignation ne soit qu’un barrage destiné à distraire le public et à élimer davantage sa patience, en attendant la venue de l’élu véritable. Pour le moment, Céant ne serait qu’un Jean-Baptiste prêchant dans le désert, en attendant la venue du Messie : le vrai. On picore déjà pas mal de poux sur la tête du Premier ministre désigné. Crypto-lavalassien pour certains, renégat de l’opposition pour d’autres, juriste compétent et rassembleur s’il en est, Jean-Henry Céant ne laisse personne indifférent. Ce n’est pas comme M. Énex Jean-Charles que nul ne connaissait vraiment, bien qu’il ait fait partie des grands commis de l’État depuis des lunes. Mais tout comme lui, il est difficile à ranger dans une catégorie politique quelconque. Il me fait plutôt l’effet d’un échidné ou d’un ornithorynque, à la fois mammifères et ovipares, des curiosités de la nature, et dans le cas de M. Céant, un drôle d’animal dans une faune politique haïtienne qui pourtant en grouille.

Mais tout cela ne lui confère pas le pouvoir de marcher sur les eaux ni de faire les nombreux miracles que l’on attend de lui. Pour agir sur notre capharnaüm politique et sur les travers sociaux, économiques et politiques qui en découlent, il faut à la fois bien cerner les problèmes à résoudre, leur trouver les solutions adéquates, déterminer la marche à suivre pour les appliquer et finalement avoir les moyens de le faire. Rien de tout cela ne me paraît évident. À commencer par la fin, il est clair qu’il ne détient aucun moyen d’appliquer une solution quelconque aux nombreux problèmes du pays. En partant, les leviers politiques nécessaires pour ratifier sa désignation lui échappent complètement. Son parti, Renmen Ayiti, ne disposerait que de trois députés sur 119 à la Chambre basse et d’aucun sénateur sur 29 siégeant (le 30e étant en vacances pour quelques années encore aux «États»). Il y a des limites importantes à pouvoir établir une coalition nécessitant un vote de ratification requérant l’appui de16 sénateurs sur 29 et de 60 députés sur 119, quand on n’a que trois votes en poche. Quand il nous manque onze pour avoir la douzaine, on est plus que loin du compte. On commence à peine son périple. Pour parvenir à le compléter, notre Premier ministre désigné va devoir jeter beaucoup de lest. Au bout du compte, c’est à peine si ses partisans le reconnaîtront, tellement qu’il aura changé de profil. Ce sera alors une vraie métamorphose qui le transformera en une espèce de néo-PHTKiste plus ou moins reconnaissable. À quoi alors aura servi l’exercice d’importation d’un «alien» politique, s’il faut le convertir en une autre marionnette dépourvue, pour l’essentiel, de ce pourquoi il avait été repêché et qui aurait le mérite d’amener une bouffée de fraîcheur dans la politique du pays ?

Les moyens : c’est aussi la capacité d’investir les zones de pouvoir avec des hommes et des femmes issus d’une autre matrice politique, non seulement compétents et intègres, mais aussi libres de corriger les travers de la haute fonction publique haïtienne qui nous affligent tant. Corruption, copinage, clientélisme, gabegies et autres vices pratiqués avec force, doivent cesser. Mais comment y parvenir quand on maintient la même vielle garde en poste pour surveiller les arrières de ceux qui ont failli à leur serment solennel et garantir l’impunité et l’immuabilité du système? Et ce n’est pas la majorité pro-gouvernementale qui va se prêter docilement à cet exercice. D’ailleurs, le président de la Chambre des Députés, M. Gary Bodeau, n’y va pas par quatre chemins pour exprimer, haut et fort, sa volonté et celle de ses pairs d’infléchir la formation du prochain cabinet dans le sens de ses intérêts et de ceux de la famille PHTK et alliés. Ils veulent avoir leur mot à dire en dernier lieu dans le choix des ministres, des secrétaires d’État, des directeurs généraux. Ils conditionnent leur vote de ratification à l’obtention de ces nominations au sommet. Sans quoi, M. Céant en sera quitte pour avoir été simplement PM désigné mais jamais ratifié. Avec 25 partis officiellement représentés au Parlement et même des sous-groupes divergents au sein du groupe majoritaire pro-gouvernemental, la partie s’annonce plus qu’ardue. Ce ne sera pas gagnant-gagnant pour tout le monde. Certains seront des perdants et ils ne le savent que trop. Personne n’aime jouer à qui perd gagne, n’est-ce pas ? On ne se fera donc pas de cadeau et le jeu va être plutôt dur et même vicieux, à l’occasion.

Ainsi, tout bien considéré, une fois l’euphorie de sa nomination passée, Me Céant doit être bien embêté aujourd’hui devant l’ampleur des défis qui l’attendent et la quantité de couleuvres qu’il lui faudra probablement avaler pour réaliser l’ambition de diriger le pays qu’il caresse depuis assez longtemps. Je ne suis pas sûr qu’il doive saliver par anticipation à cette perspective rébarbative et indigeste. Peut-être s’est-il finalement rendu compte de la roublardise de Jovenel Moïse qui lui aura tendu un piège et dans lequel il serait tombé tête baissée, s’il n’avait pas pris au préalable la précaution d’exiger une main levée effective pour mener la barque du pays et la garantie de l’acceptation, sans condition, des appuis gouvernementaux au Parlement. Autrement, Me Céant sera un autre pétard mouillé parmi tant d’autres. Dans les scénarios de remplacement du PM «démissionné», il sera peut-être un « Take one », comme on dit au cinéma, en attendant la bonne prise pour un « cut » final et effectif.

Pierre-Michel Augustin

le 14 août 2018

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