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Le Président Jovenel Moïse, dans l’expectative face aux options qui s’offrent à lui

 

Pour le moment, c’est encore l’expectative.  Le pays vit un calme plat, comme une pause avant un autre éventuel déferlement.  Mais peu de gens s’y trompent vraiment.  Tout le monde est sur le qui-vive.  On épie les moindres signes.  À la première alerte, tout le monde courra pour se mettre à couvert, y compris ceux qui jouent aux braves mais qui se sont dépêchés de mettre en lieu sûr leurs ouailles, leurs progénitures.  Les enfants sont la prunelle des yeux de tous leurs parents.  Et on en prend bien soin, avec raison.  Pour le moment, on attend encore la décision du Président car d’elle dépendra le cours de bien des choses.

En effet, le Président Jovenel Moïse se trouve aujourd’hui face à un dilemme.  Il se trouve à un carrefour qui s’ouvre sur trois voies possibles.  Aucune d’elles ne lui sera aisée.  Il peut choisir de continuer, comme si de rien n’était, et s’offrir un autre gouvernement insignifiant qui lui permettrait de tirer lui-même les ficelles dans les grands portefeuilles ministériels.  Il jouerait ainsi son va-tout, en espérant qu’opportunément la grogne populaire s’apaisera et s’estompera.  Il compterait ainsi sur un phénomène d’essoufflement des manifestants incapables d’une lutte de longue haleine et surtout sur un manque de cohésion d’une opposition qui se cherche encore dans la brume de sa dernière défaite.  Ce ne serait pas si bête, après tout.  On ne sait jamais avec cette population au souffle court et un brin amnésique.  Cela pourrait bien marcher, avec un peu de chance et surtout un peu d’aide de la communauté internationale.  Celle-ci aurait bien quelque chose à perdre dans l’éventualité d’un naufrage soudain et prématuré d’un poulain sur lequel elle avait misé toute sa crédibilité et pour lequel elle n’avait pas hésité à peser de toutes ses forces pour faciliter sa victoire aux urnes, même en trichant un peu.  Elle ne voudrait certainement pas devenir la risée d’un secteur goguenard de l’opinion publique qui ne l’épargnerait pas de ses flèches.  On ne sait jamais, cela pourrait bien survenir, après un calcul à tête reposée des pour et des contre, l’option de lancer une dernière bouée au Président Jovenel Moïse pourrait s’imposer.  Tout compte fait, un Président aux abois, le dos acculé au mur de la défaite et sentant l’haleine torride de ses détracteurs lui souffler sur le cou, serait un sujet devenu brusquement plus malléable, par la force des choses.  Mais tout le monde sait qu’on risque gros avec un tel essai.  Il n’y aurait aucune place à l’erreur pour le Président et la prochaine éruption populaire risquerait fort d’être la dernière à laquelle il devra faire face.  Et puis, nul n’en connaît le prix à l’avance même si les analystes de la situation supputent que cela pourrait coûter beaucoup plus cher, à tous les points de vue, tant pour la population manifestante que pour les nantis qui pourraient être visés par des casseurs.  Il n’est pas dit que la Police nationale restera une fois de plus sur la touche, ayant été prise de court par la situation les 6 et 7 juillet derniers.  Non plus que les propriétaires des places assiégées, face à l’assaut d’une certaine frange de la population, n’essaieront pas de recourir à une protection armée.  Nul ne sait vers quoi une telle dérive pourrait conduire.  ‘’Tout bèt jennen mòde e fòk nou pa janm chaje bourik la jouk nan koupyon l.’’

L’autre voie est un peu plus compliquée à négocier, surtout avec un Président habitué à faire à sa tête et à n’écouter personne.  Il pourrait se choisir un Premier Ministre dit de gauche, comme le fit le Président Martelly avec Evans Paul.  Celui-ci serait assez flexible pour jouer le jeu de l’obéissance pratique et de la loyauté stratégique à son Président, tout en offrant l’image de quelqu’un effectivement en charge des affaires du pays, du moins, assez pour amadouer un certain secteur de la population, en lui donnant le change, le temps de se faire lui-même une certaine santé politique et de permettre au secteur Tèt Kale de penser à rebriguer la magistrature suprême du pays, comme la dernière fois.  Ce tandem connaît bien le film pour y avoir joué encore tout récemment.  Cela a fonctionné une fois, alors, pourquoi pas deux ?  Surtout que l’opposition semble encore se chercher un ou une leader qui pourrait cristalliser son action et rassembler ses appuis épars en un faisceau plus convaincant, une alternative plus crédible au pouvoir actuel.  Le problème avec cette option, c’est d’abord la personnalité même d’un président qui semble indomptable pour ses proches et qui semble s’emballer, sans crier gare, dans des promesses et des déclarations à l’emporte-pièce, au grand dam de ses conseillers de tous horizons.  On avait bien vu les contorsions politiques de l’ami K-Plim devant les dérapages de son Président qui avaient finalement entraîné la démission de plusieurs ministres de son gouvernement.  C’est vers un remake de ce même genre de vaudeville que l’on s’acheminerait dans un tel scénario, avec le risque d’un incident désastreux, à n’importe quel moment.  Avec la bénédiction de la communauté internationale qui, là aussi, jouerait les chaperons et le dépanneur financier, cela pourrait permettre à ce gouvernement de se tirer d’affaire et de gouverner sans trop pressurer la population.  De toute façon, il est clair que celle-ci semble avoir compris comment dialoguer avec un Président têtu et lui faire entendre raison.  Elle a expérimenté la recette et pourrait y recourir à nouveau n’importe quand.  Il devient de plus en plus évident qu’elle en a marre de jouer la vache à lait qu’on n’a de cesse de traire sans arrêt et sans considération pour la misère dans laquelle elle survit.

La dernière possibilité reste la cohabitation formelle avec une certaine branche de l’opposition dure qui forgerait un gouvernement de consensus avec une plus large base sociale.  Cela aurait l’avantage de fournir une certaine marge de manœuvre au nouveau PM, assez pour gouverner le pays en fonction de concessions politiques forgées de part et d’autre de l’échiquier politique.  Ce nouveau gouvernement disposerait de coudées assez franches pour effectivement gouverner au centre, sans trop brusquer les forces en présence qui s’observeront en chiens de faïence, jusqu’aux prochaines élections en 2021.  Rendu à cette échéance, il conviendra alors de rebattre les cartes et d’offrir aux différentes chapelles politiques, la possibilité de recourir aux urnes pour faire valider par l’électorat, le programme politique sur lequel l’une d’entre elles sera choisie pour diriger le pays.  Cette dernière avenue ouvre la perspective d’un autre mandat présidentiel complété tant bien que mal et d’une autre passation de pouvoir selon des règles prévues par la Constitution, sans trop de casse.  Ce ne sera pas parfait mais ce sera toujours cela de pris, pour le moment.

Ce sont là, les voies qui s’offrent au Président Jovenel Moïse et devant lesquelles il hésite depuis trois semaines, avant de s’engager dans l’une ou l’autre.  Il a déjà fait le tour de ses appuis et il s’est fait tirer l’oreille par ses supporters en provenance de sa grande famille politique.  Ces gens ne veulent pas tout perdre dans un quitte ou double politique, mais ils ne veulent pas non plus jeter trop de lest pour ne pas s’aliéner leur clientèle.  Ils pourraient être tentés de débarquer eux-mêmes Jovenel Moïse, si celui-ci tente d’échapper à leur emprise dans le souci de créer certaines conditions favorables pour terminer son mandat et qui leur seraient préjudiciables.  Ils y penseraient certainement, si le nouveau positionnement de Jovenel Moïse devait se faire au détriment de la pérennité au pouvoir de cette caste politique.  Ils ont déjà perdu la haute main sur les choses du pays une fois, avec l’exil de Jean-Claude Duvalier et la succession des militaires, tels des éphémérides.  Ils ne veulent surtout pas retourner dans un purgatoire politique qui risquerait de durer trop longtemps à leur goût. Mais au-delà de ces choix, veille une possibilité plus grave encore que tout le petit monde politique appréhende.  Tous les acteurs voient profiler avec appréhension, en arrière-plan, la possibilité de la projection brutale d’une nouvelle force sur la scène politique :  LE PEUPLE HAÏTIEN, dans toute sa diversité, pas seulement quelques prête-noms pour les sans-voix.  Il a été maintes fois bafoué par ceux et celles qui se sont présentés à lui comme les champions de ses causes et qui lui ont chanté fleurette à plusieurs reprises.  Maintes fois, il leur a fait confiance aveuglément, seulement pour se retrouver au lendemain de ces aventures, gros Jean comme devant.  À chaque déception, sa misère est devenue plus profonde, plus sordide, plus inhumaine.  Et quand il ne s’est pas vraiment trompé de chevalier, d’autres, en embuscade, se sont chargés de couper court à l’aventure et de faucher prématurément le destrier que chevauchait celui-ci.  Il se retrouvait ainsi maintes fois relégué à l’exil quand il ne passait pas promptement de vie à trépas.  Et le cycle recommençait à chaque fois.  La diabolisation à outrance du preux chevalier contraint à l’exil ou à l’au-delà, contribuait activement à l’effacer de la mémoire de sa base politique jusqu’à le ratatiner en peau de chagrin, jusqu’à son insignifiance.  On atomise ses derniers châteaux forts en faisant miroiter aux yeux d’un quelconque cacique, la possibilité d’assumer la succession, de prendre les commandes du navire-amiral, à chacun des capitaines de frégates.  Et ils deviennent alors corsaires, électrons devenus libres, proies rendues faciles car ne faisant plus partie de la flotte qui lui assurait la protection du plus grand nombre.  Ainsi, la petite meute de lycaons peut facilement avoir raison de la harde éparpillée de buffles, rendus sans gouvernail, ces derniers, ignorant que leur force, lorsque canalisée d’un seul tenant, sur des adversaires plus faibles mais Ô combien plus rusés, aurait pulvérisé en un rien de temps ces petites brutes qui les effraient tant et qui les ont longtemps tenus en échec.

Le problème, c’est qu’on n’est jamais sûr de l’impavidité de la masse du peuple, face aux attaques sournoises et répétées d’une oligarchie rusée, insidieuse et pleine de ressources pour parvenir à ses fins.  Il arrive un moment où le comble est atteint et où plus rien ne peut endiguer le déferlement de la colère des pauvres.  Prenez garde que n’arrive bientôt ce jour, car alors rien ne les arrêtera, tant qu’ils n’auront pas obtenu satisfaction pour toutes leurs revendications passées, présentes et mêmes à venir.  Sur le passage vengeur de cette houle humaine – même les siens ne seront pas toujours à l’abri – aveuglée qu’elle puisse être parfois et ne distinguant pas aisément l’ami de l’ennemi.  Alors, gare aux regrettables dommages collatéraux.

L’expectative dans laquelle nous vivons aujourd’hui est un moment de calme devant une situation explosive que le Président a le devoir de désamorcer.  Il est heureux qu’il ait pris le temps d’y réfléchir et d’étudier ses options politiques car son choix pourrait être porteur de promesses de changement ou déclencher la mise en marche de forces qu’il pourrait alors ne plus contrôler.  Le pouvoir de sa verve de campagne, multipliant promesses après promesses non tenues, pourrait être émoussé et rendu ineffectif sur une population désabusée par ce qu’elle considèrera comme des mensonges à répétition.  Elle pourrait ne plus se laisser compter des fables et demander désormais des preuves sur pièces, à tout venant.  Car désormais, seuls les résultats compteront à ses yeux.  Elle voudra avoir accès immédiatement à l’électricité 24 sur 24, à des soins de santé de qualité, à une éducation de qualité pour ses enfants, à un emploi décent donnant droit à un salaire équitable, à tout ce dont elle avait toujours rêvé mais auquel elle n’a jamais eu droit jusqu’aujourd’hui.  Les reculades précipitées comme celles auxquelles on assiste depuis quelque temps au Parlement, risquent de ne plus suffire pour contenter un peuple qui commencera à demander des comptes sur tout et à tout le monde.  Je plains alors ceux qui auront la charge de lui expliquer qu’elle va devoir attendre encore un peu, que Paris ne s’est pas construite en une nuit.  Foutaise qu’elle leur dira alors, car elle ne voudra plus attendre ni entendre raison.  Comme le disait fort à propos, Abraham Lincoln : ‘’on peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps’’.  Lorsque celui-ci se réveille de sa torpeur et décide de prendre sa destinée en mains, plus rien ne pourra s’y opposer, et ultimement, il gagnera son combat, de haute lutte, s’il lui faut s’y résoudre.  Alors, malheur à tous ceux et à toutes celles qui se trouveront en travers de son chemin car ils pourraient tous être balayés comme des fétus de paille, emportés par la vague des revendications populaires, longtemps en souffrance.  Dans ces cas extrêmes, il est très rare que cela se passe sans casse.  Malheureusement, on n’est pas encore parvenu à faire des omelettes sans casser des œufs.

Pierre-Michel Augustin

le 31 juillet 2018

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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