accueilActualitéCoup d'oeil sur le monde

Haïti : Une nation sans mémoire ?

 

Il semblerait que les colons français, versés dans la magie, auraient jeté un sort maléfique au peuple haïtien, à cause de leur défaite en 1803, un sort pareil à un démon, que les milliers d’évangélistes haïtiens n’arrivent pas encore à exorciser, une malédiction semblable à un mauvais Loa que les vodouisants, jusqu’ici, sont incapables de dompter.  La preuve, c’est notre triste réalité, marquée par la misère occasionnée, pas seulement par des désastres naturels, mais surtout par des catastrophes humaines, engendrées par nos politiciens irresponsables et incompétents. Et comme résultats : l’économie nationale accuse des pertes considérables. Le dicton : « nou manje manje bliye », traduit bien l’état d’amnésie du peuple haïtien.  Dans ce contexte, je considère comme un devoir civique et patriotique de vous rappeler quelques-uns de ces tristes évènements politiques.

 

  • En 1986, on fut témoin d’une révolution victorieuse mais précoce contre le régime dictatorial et sanguinaire des Duvalier.  Malheureusement, les célébrations furent éphémères car le vide de leadership et la soif de justice de la masse populaire pour les plus de 50 000 victimes des actions criminelles et mortelles des macoutes, s’étaient manifesté par des pillages,  des barbaries voire des scènes de cannibalisme. La chasse aux tontons macoutes ou « déchoucage » causa des pertes matérielles et surtout en vies humaines regrettables.  On dirait qu’on n’avait rien appris des dégâts économiques des dernières vingt années de notre guerre d’indépendance avec la politique de « koupe tèt ! Boule kay! » La soif de vengeance prit le dessus sur la nécessité de juger les criminels.  Et parfois, les règlements de compte, l’avarice, le vol se masquèrent sous forme de « déchoucage », causant ainsi des victimes innocentes, majoritairement dans la masse populaire.  S’il est vrai que quelques petits macoutes reçurent la peine capitale, les vrais bourreaux exécuteurs de Fort-Dimanche et les méchants assassins duvaliéristes, comme le chef du service d’intelligence : Colonel Albert Pierre et le chef des tontons macoutes : Rozalie Adolphe, avaient pris la fuite avec la complicité du Conseil National de Gouvernement (CNG).  Une courtoisie du général Henry Namphy. Malheureusement, les groupes de « déchouqueurs » n’avaient pas compris l’importance de désarmer les macoutes et de les juger, selon notre Constitution.  Cette innocence du peuple haïtien dans la politique lui coûtera très cher, plus tard, car les macoutes vengeront même les menaces de vengeance des anciens déchouqueurs sous le règne des putschistes.

 

  • En 1988, Après deux ans sous le CNG, une entité anti-démocratique et inconstitutionnelle établie par la classe politique et le haut État-major des Forces Armées d’Haïti, nous avons eu la première élection démocratique en Haïti.  Le Président Leslie François Manigat, après à peine sept (7) mois au pouvoir, fut renversé en juin 1988 par le général Henry Namphy, grâce à un complot macabre qu’il organisa avec le Colonel Jean-Claude Paul. Trois mois plus tard, ce fut le tour du Général Prosper Avril de s’accaparer du pouvoir.  Le peuple criait vive General Avril dans les rues. Il arriva comme un grand libérateur pour cette masse illettrée et désorientée.

 

  • En 1990, quand finalement le peuple se débarrassa du Général putschiste Prosper Avril, en mars 1990,  il laissa lui aussi une rivière de sang après lui, à cause de ses exactions et crimes commis contre le peuple haïtien.  C’était juste un bourreau qui succéda à un autre bourreau. Parlant du Général Namphy, les plus grands héritages qu’il ait pu laisser au peuple, furent les tragiques souvenirs des cris à l’aide qui arrivèrent aux oreilles sourdes du général, quand des paisibles citoyens haïtiens furent lâchement assassinés par les militaires macoutes à la ruelle Vaillant, le 29 novembre 1987, et les supplications des fidèles catholiques massacrés dans les enceintes de l’église St-Jean-Bosco.

 

  • En janvier 1991, après le coup d’État raté du Dr Roger Lafontant, le peuple, dans sa naïveté, prit les rues pour dénoncer ce nouveau coup d’état.  Malgré les balles meurtrières des Forces Armées d’Haïti, le peuple cria victoire quand le Général Hérard Abraham conduisit le Dr Lafontant ou Pénitencier national.  Avant qu’il puisse confesser ses crimes ou dénoncer les militaires et politiciens devant un tribunal, on assassina froidement le Dr Lafontant dans sa cellule.  Le peuple, toujours dans ses élans vengeurs, interpréta cette injustice comme une forme de justice.  Grosse erreur. Les mêmes militaires macoutes et certains secteurs de la bourgeoisie se serviront du coup d’état du Dr Lafontant pour réussir un autre coup contre le Président Jean Bertrand Aristide. Tout comme ils l’avaient fait contre l’ancien Président Leslie Manigat, il leur suffisait de sept mois pour monter et exécuter leur plan machiavélique.  L’oppression macoute et militaire, face à la réaction populaire, fut brutale. Plusieurs milliers de morts. Sans compter les disparus, les blessés et les prisonniers non-enregistrés.

 

  • En 1994, après trois ans d’embargo économique et d’isolement politique, comme mesure de vengeance contre la junte militaire mais qui affecta terriblement les plus pauvres, certains investisseurs durent fermer leurs usines à cause de la rareté du carburant.  Le peuple haïtien s’appauvrissait pendant que les militaires s’enrichissaient. Finalement, avec une force étrangère de 20 milles soldats américains, l’ancien président rentra en Haïti pour finir le mandat de 5 ans. Il ne lui en restait que quelques mois après avoir passé 3 ans en exil.  Encore une autre fois, l’instinct de vengeance fut plus naturel chez nos politiciens. Au grand mépris de notre Constitution qui défend l’occupation du territoire haïtien par des forces armées étrangères, et faisant fi de ses propres convictions anti-impérialistes et soi-disant nationalistes, le leader « lavalassien » commença rapidement à se venger.  Les soldats des Forces Armées d’Haïti furent démobilisés et les anciens membres de la milice duvaliériste FRAPH furent pourchassés comme des pintades sauvages. Les malchanceux furent achevés avec le « supplice du collier » ou « père Lebrun ». Entre-temps, la majorité des anciens militaires des Forces Armées d’Haïti avaient décidé de garder leurs armes comme compensations personnelles et similairement les ex-militants de FRAPH cachèrent leurs armes pour la prochaine vengeance.

 

  • En 2004,  l’année qui marqua 10 ans du régime lavalassiens, les pro-duvaliéristes avec certains bourgeois qui se sentaient menacés par le pouvoir en place, organisèrent un deuxième coup contre le président Aristide. Une sorte de déjà-vu.  Des hommes en tenue militaires, certains des anciens soldats des Forces Armées d’Haïti, pensèrent qu’il était temps de se venger. En dépit de leurs financements, de quelques progrès au Cap-Haïtien, le succès espéré tardait encore.  Cette fois, en guise d’un retour accompagné par des marines américains, le départ forcé du Président Aristide fut assuré par des forces spéciales américaines. Une autre victoire ou une vengeance ? À vous d’en juger !

 

  • En 2006, les forces de la gauche, se réclamant « pro-lavalassiennes », avaient qualifié de frauduleux les résultats officiels des élections.  Elles refusèrent d’aller au second tour en exigeant une victoire immédiate en faveur de leur candidat, l’ancien président René Préval. Ils cassaient et détruisaient tout sur leur passage.  Ils envahissaient des espaces privés comme par exemple l’hôtel Montana. Face à l’anarchie, la communauté internationale, en complicité avec le Conseil Électoral, avaient décidé de déclarer M. René Préval, vainqueur des élections.  Un grand succès pour la gauche. Un résultat très démocratique selon l’OEA et l’ONU mais inconstitutionnel, selon nos lois.

 

  • En avril 2008, les forces de la droite voyant le pouvoir incliné vers les lavalassiens firent usage de leurs fortunes et de leur contrôle du marché, pour tenter un coup d’État économique contre le président Préval.  Sans annonce aucune, certains produits de premières nécessités devenaient rares et très chers. La gauche décida de réagir en prenant les rues pour saccager, piller et brûler plusieurs entreprises de la capitale. Des actes destructeurs et vengeurs contre le marché noir et la hausse des prix des produits (comme le riz).   Une bataille gagnée pour la gauche qui oublie la force de la rancune des bourgeois qui contrôlent tout et ne pardonnent jamais. Une autre vengeance était à l’horizon.

 

  • En 2011, un candidat pro-macoute, pro-bourgeois, profita de sa popularité dans le monde de la musique et surtout de la comédie pour faire son entrée au Palais national.   Malheureusement, la voie des élections est compliquée dans la démocratie. «Chemen pouvwa chaje pikan» pourrait-on affirmer dans ce cas.  Le candidat M Joseph Martelly occupa la troisième place.  Ses partisans mirent les Cayes à feu. Imitant le succès de M. Préval, lors des élections de 2006, les forces anarchiques des « chimères duvaliéristes » obligèrent un changement des résultats officiels.  Un autre coup d’État contre les Manigat. Cette fois, ce fut contre Mme Manigat. On céda sa place de numéro 2 à M. Martelly qui fut déclaré victorieux au deuxième tour. Une décision bien calculée du Conseil Électoral pour éviter qu’on mette la capitale, Port-au-Prince, à feu et à sang.  

 

Nou bliye vit…

Faudrait-il se questionner sur les futures actions destructrices des forces politiques, opposées au pays ?  Est-ce qu’on doit être prophète pour prédire la réaction naturelle, quoique violente d’un peuple qui doit choisir entre crever de faim, mourir par balles ou tout simplement survivre?

 

Si nos ancêtres avaient survécu au feu nourri des canons de l’armée napoléonienne, c’est grâce à l’union fraternelle entre les différentes classes de la société haïtienne d’alors.  Ils n’auraient jamais pu vaincre une telle force militaire, sans mettre de côté leurs intérêts partisans et mesquins. Nous avons oublié les exploits autour de l’accomplissement de cette glorieuse mission que nulle colonie sœur des Antilles n’ait pu concrétiser : vaincre une armée professionnelle, forte de plus de 58 mille soldats de Leclerc et Rochambeau.  Nous oublions trop vite. En d’autres mots : « nou gen memwa poul ».  Car s’il est difficile de nous rallier contre des ennemis communs pour contrecarrer leurs projets macabres contre notre nation, il semble encore plus difficile de nous unir pour construire l’avenir de peuple jadis si fier, si brave.  

 

Les appels au marché noir, à la hausse des prix des produits essentiels à la survie de la population, au pillage, à la destruction et à la vengeance voyagent à la vitesse du vent à travers nos villes.  Quand il s’agit d’une manifestation pour revendiquer les droits de tout un peuple, de lutter pour un changement radical et positif, c’est une minorité qui répond positivement. Quelques mains suffisent pour bloquer un carrefour, couper une route, mettre le feu.  Cependant, il faut toute une communauté, toute une nation pour construire des routes, ériger des ponts, créer des entreprises, etc. Bref, si nous voulons réellement voir notre pays sur la voie du développement et du progrès, il faut que tous les Haïtiens, indistinctement, se mettent au travail : riches, pauvres, ingénieurs, agriculteurs, musiciens, tailleurs, vendeurs, revendeurs, exportateurs, importateurs, noirs, mulâtres.  Ou menm gran-nèg, toi bourgeois, moi malere, yo menm politiciens, sonje : Haïti se pou nou tout li ye !!!  Nou pa dwe travay nan konplisite avec politisyen kowonpi ki ap detui peyi a.  Notre mission, notre devoir et devise : c’est d’aimer et de protéger notre jadis glorieuse nation : Haïti.

Rodelyn Almazor

ingalmazor@yahoo.com

References:

  1. http://www.cidh.org/annualrep/88.89eng/chap.4c.htm
  2. http://news.bbc.co.uk/2/hi/americas/1202857.stm
  3. http://www.innercitypress.com/imf3haiti070918.html
  4. https://www.globalpolicy.org/component/content/article/186/34492.html
  5. https://www.reuters.com/article/us-haiti/haitis-government-falls-after-food-riots-idUSN1228245020080413
  6. Déjà-Vu the Collapse of Haiti: A Warning to World Leader By Amonnon Louis
  7. https://www.hrw.org/sites/default/files/reports/HAITI969.pdf

 

Related Articles

Check Also

Close
Close
%d bloggers like this: