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La saison des miracles du gouvernement…

Nous avons été choyés la semaine dernière car nous sommes allés de surprise en surprise, dans un peu tous les domaines à la fois.  Personne n’avait cru en la possibilité réelle d’une victoire de la Russie sur les champions en titre de la Coupe du monde de football, sauf peut-être le Président Vladimir Poutine, pourtant l’Espagne est belle et bien sortie du tournoi par des joueurs russes qui n’en revenaient pas non plus.  Le Président Trump effectuait une autre pirouette politique de 180 degrés pour calmer la tempête qu’il avait lui-même suscitée.  Il suspendait la mesure présidentielle qui ordonnait la séparation des mères de leurs enfants et en publie une autre pour réunir les enfants des demandeurs d’asile avec leurs parents, tout en rejetant la responsabilité de cette décision malheureuse sur le compte des Démocrates qui s’opposent à l’érection de son mur tout le long de la frontière mexicaine.  À noter qu’au préalable, il avait pris cette mesure inqualifiable et condamnée presque partout à travers le monde, pour décourager et pénaliser les demandeurs d’asile qui oseraient traverser la frontière et entrer en terre américaine.  Sur la scène locale, on a eu plus que notre lot habituel de merveilleux.  De vrais petits miracles se seraient opérés sans qu’on y porte vraiment attention, à cause peut-être de l’hystérie de la Coupe du Monde qui nous tenaille.

D’abord, le déficit budgétaire, appréhendé pour la fin de l’exercice 2017-2018, se serait évaporé, un peu comme neige au soleil.  S’il faut en croire le ministre de l’Économie et des Finances, Monsieur Jude Alix Patrick Salomon, qui était allé déposer au Parlement, le budget révisé de l’exercice en cours, ce serait plutôt un excédent budgétaire que l’on contemplerait aujourd’hui, en lieu et place d’un déficit appréhendé.  Mieux encore, il serait d’importance, cet excédent.  D’où viennent alors ces petits prodiges fort opportuns que personne n’osait plus espérer ?  Mystère… mystère !  En fait, ces miracles ne sont pas encore enregistrés, à proprement parler.  Le gouvernement s’attend à recevoir quelque 220 millions de dollars d’aide budgétaire, du Fonds Monétaire International (FMI), comme récompense pour sa courageuse disposition à éliminer prochainement les subventions aux prix du carburant et pour ses efforts diligents et efficaces, paraît-il, pour collecter les factures d’électricité auprès des abonnés de l’ED’H.  Si mes calculs sont corrects, la réception de 220 millions de dollars U.S. reviendrait à une injection de 14 740 000 000 de gourdes environ.  Tout un pactole, n’est-ce pas ?  Mais, même avec cette cagnotte, cela équivaudrait, tout au plus, à effacer le déficit appréhendé.   Pour faire passer les revenus de l’année, de 144 milliards à 165 milliards de gourdes, tel que le prévoit le budget 2017-2018 révisé à la hausse, cela prendra une autre injection miraculeuse de 21 milliards de gourdes dont je ne sais pas encore la provenance.  Mais on fera les comptes en octobre prochain, lorsque les données définitives seront dévoilées, ainsi que la ventilation de leur provenance.  Ah, quel St-Thomas je fais, homme de peu de foi !

Mieux encore, le ministre de l’Économie et des Finances a déposé également le budget 2018-2019, dans les délais qui lui étaient impartis.  Il y prévoit une autre augmentation qui fera passer les revenus de l’État à environ 175 milliards de gourdes.  Il base l’augmentation du prochain budget, entre autres, sur une série de relèvements de charges fiscales et de surtaxes que plusieurs applaudiront.  Une surtaxe sur le tabac et sur l’alcool, il n’y a pas grand monde qui y trouveront à redire, sauf peut-être les amants de la dive bouteille d’alcool fin et les fumeurs impénitents qui ignorent obstinément toutes les campagnes qui les avertissent des dangers du tabagisme.  Un meilleur contrôle de nos douanes à la frontière avec la République Dominicaine et un élargissement de la liste des produits ciblés pour ce faire, cela non plus n’éveillera pas beaucoup d’opposition dans la population, ni auprès de la gente économique locale, sauf peut-être auprès de nos contrebandiers bien placés, habitués au laisser-faire de l’État, de vrais bandits légaux par excellence.

Mais un autre miracle est également survenu la semaine dernière.  Le Premier ministre et son cabinet ministériel étaient convoqués au Parlement.  Certains s’attendaient à ce qu’il ignore, une autre fois, nos Honorables députés.  Du haut de sa superbe et surtout, à l’abri du bouclier de la majorité parlementaire que détient le gouvernement, on s’attendait à ce que le Premier Ministre, Jack Guy Lafontant, ne daigne pas se présenter à la Chambre basse pour répondre à cette convocation.  Quelques autres sparages stériles de l’opposition, pensait-on.   Mais non, il y est allé, comme un César s’aventurant dans les contrées gauloises, s’attendant à écraser ces seize (16) fanfarons de députés de l’opposition.  Mais, surprise !  Le voici plutôt comme un chrétien dans la fosse aux lions.  Sa majorité parlementaire n’a pas été le bouclier impénétrable qu’il escomptait pour parer les coups de l’opposition.  Il a dû même essuyer l’affront de voir ses cinq derniers protégés éconduits du Parlement et interdits de s’exprimer sur quelque sujet que ce soit dans cette enceinte, pendant le temps qu’ils y étaient.  Même qu’à court d’arguments, le président de la Chambre des Députés, l’Honorable Gary Bodeau, n’a pu que se réfugier derrière la mise en place d’une commission sans doute, pour se donner le temps d’inventer une parade pour défendre l’indéfendable.  Une commission pourquoi? Pour constater une évidence ?  Depuis quand a-t-on besoin de mener une enquête pour des cas de flagrants délits ?  En effet, il était clair et limpide que le gouvernement avait péché en nommant de façon cavalière, sans respect pour les procédures en usage dans ces circonstances, cinq nouveaux ministres, sans préalablement soumettre leur dossier au crible parlementaire.  S’il l’avait fait et que, malgré tout, nos Honorables parlementaires n’avaient pas été en mesure de déceler les failles dans leurs dossiers, on aurait pu plaider que le Premier Ministre s’était trompé de bonne foi et que la responsabilité de cette bourde importante incombe davantage à son entourage qui devrait compenser pour ses lacunes.  Car, tout compte fait, le Premier ministre est encore un novice, en matière d’administration publique, on s’en rend bien compte.  Mais, il avait opté de préférence pour l’arrogance du potentat.  Le voilà donc aujourd’hui à devoir répondre de ses frasques, et mal pourrait lui arriver.  On ne sait jamais !  Le Président a beau s’accommoder de son homme de paille providentiel, mais un homme de paille reste un homme de paille.  Cela devrait pouvoir se remplacer facilement.  Il doit en pleuvoir dans ce bercail.  Surtout qu’advenant quelques déboires, comme une mesure d’austérité extrême que l’on voudrait confondre avec une mesure de rectitude administrative et qui serait mal perçue par la population, il faudrait peut-être faire du lest, un peu.  Et voilà tout désigné le bouc-émissaire, même si c’est encore un peu prématuré et que l’on préfèrerait attendre à décembre prochain, lorsque cela risque vraiment de sentir le roussi.

Mais déjà, on sonne le halali, jusque dans les rangs des partisans de la première heure du Président.  Un d’entre eux, et non le moindre, l’ex-maire de la métropole du Sud, l’iconoclaste Gabriel Fortuné, pour ne pas le nommer, ne fait pas dans la dentelle pour descendre en flammes notre Premier ministre, comme il nous en a donné l’habitude lorsqu’il ne porte pas quelqu’un dans son cœur.  La multiplication des gaffes du Premier ministre en conférence ou en point de presse, surtout sa toute dernière bourde concernant l’insécurité galopante à la capitale et ses faubourgs qui ne serait qu’une lubie qui n’existerait que dans la tête des journalistes et des opposants, ne devrait pas l’aider à se tirer de ce mauvais pas.  Même le Président a dû intervenir pour rectifier le tir.  Et quand cela arrive, ce n’est pas une bonne nouvelle pour celui que l’on a dû rescaper.  Il se révèle ainsi un maillon faible, peut-être trop fragile pour la lutte plus féroce qui s’annonce à l’horizon.

Toutefois, comme nos averses estivales, les miracles se sont estompés assez rapidement et n’ont pas dépassé le périmètre comptable.  Il est en effet plus facile de louvoyer dans la comptabilité imaginative que de guérir effectivement les maux sociaux, politiques et économiques qui nous affligent pour de vrai.  Le « lève-toi et marche » est plus difficile à réaliser que le passe-passe des pseudo-magiciens qui nous tirent facilement un billet ou deux d’un chapeau que l’on croyait vide mais qui recelait un double-fond, celui de la communauté internationale qui pourvoit, en finale, le manque-à-gagner providentiel, la bouée qui fera flotter le gouvernement jusqu’au prochain pépin.  Monseigneur Saturné, qui est un homme de foi, ne s’y laisse pas tromper.  Il demande des comptes et exige des preuves.  À juste titre, car c’est à l’aune de la diminution de la cherté de la vie, de l’amélioration des conditions de vie des plus mal pris de notre société que l’évêque de Jacmel mesure la marche vers le développement et le progrès social.   Sans doute qu’avec plus de moyens disponibles on peut faire plus, comme l’évoque si bien le ministre de la Communication, M. Guyler C. Delva, dont la nomination est aujourd’hui contestée par le Parlement, faute d’avoir obtenu décharge pour un mandat antérieur.  Mais davantage de moyens pour faire plus pour qui ?  Sera-ce encore au bénéfice de celles et de ceux qui ont toujours su se mettre à l’ombre du pouvoir, ou de ceux qui en tirent les ficelles et qui pratiquent, avec un art consommé, la ventriloquie politique ?   Telle est la vraie question qui a mis en rogne notre Président, au point de sermonner sans le tact habituel réservé à ce genre d’entrechat, les princes locaux de l’Église catholique, réunis dans la Conférence épiscopale, à l’occasion de la commémoration du 75e anniversaire de la consécration du pays à Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours, le 27 juin dernier.

Mieux que les miracles bon marché qui émerveillent les foules aux fêtes foraines et auxquels on peut avoir droit une fois à l’occasion, il y a des signes qui marquent, à tout coup, une dégradation progressive des choses.  Lorsque l’on brusque, à tort ou pour une chiquenaude, un représentant des Nations Unies, ce n’est déjà pas très bon signe car ces institutions ont la mémoire longue et la revanche retorse.  Lorsque l’on n’arrive plus à assurer la sécurité publique et qu’à la capitale même se multiplient des zones de non-droit, on descend encore d’un cran dans la respectabilité et dans l’estime de ses supporteurs étrangers.  Après tout, c’est le minimum.  Ils ne veulent surtout pas devoir intervenir directement et se salir les mains en les mettant à la pâte.  Mais, lorsqu’en plus, on se met à dos le Vatican et ses représentants locaux, il n’est pas rare de voir rebondir dans sa cour, le boomerang que l’on avait lancé inconsidérément à tous vents.  À cet égard, l’ex-président Aristide en connaît un rayon et pourrait offrir quelques doctes consultations sur ce sujet épineux.  Il faut alors prendre bien garde à l’endroit où il va frapper, car le choc en retour risque de faire mal, plus souvent qu’autrement, et ce, durablement.

Pierre-Michel Augustin

le 3 juillet 2018

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