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Telle une berceuse du FMI

Je suis toujours un peu surpris, lors des déclarations officielles ou de la publication de résumés de rapports de la part des représentants des institutions internationales partenaires du gouvernement haïtien. Ces gens-là ont un art consommé dans la présentation d’une réalité déformée, quand cela fait leur affaire, bien sûr. Par exemple, un « canard boiteux » devient facilement un « volatile à la démarche un peu claudicante », un mensonge éhonté pourrait facilement devenir une « petite liberté avec la vérité » sinon « une vérité alternative. » Et quand on rate ses objectifs de départ, cela devient une « réussite partielle ». Tout est dans la façon de présenter les choses. On peut bien les comprendre. Après tout, nul n’a envie d’encourir les foudres d’un Président chatouilleux qui pourrait prendre la mouche parce qu’on aurait la mauvaise idée de dire tout haut et publiquement quelques grenailles de vérité, comme l’avait appris, à ses dépens, la Cheffe de la MINUJUSTH, au début de l’année.

On a su récemment, que M. Chris Walker, une autorité du Fonds monétaire international (FMI), était de passage en Haïti pour une évaluation du Staff Monitored Program (SMP). Il y a séjourné un bon moment paraît-il, assez longtemps pour évaluer l’état de nos finances et les mesures en cours pour le strict respect dudit programme. Il paraît qu’il en est ressorti, comblé. Il me semble ne pas avoir entendu parler de son arrivée ni de son séjour. À peine ai-je su qu’il était dans nos murs et qu’il dirigeait une première mission d’évaluation, qu’il était déjà parti, non sans avoir produit un rapport dont un sommaire succinct nous est parvenu. Quelle discrétion ! Dans les pages du Nouvelliste, édition du 21 juin, sous la rubrique économique figure une page avec quelques extraits de ce rapport publié par un communiqué du FMI. « Dans les déclarations du chef de cette mission, M. Chris Walker, trois éléments importants ont été notés : une légère croissance du PIB atteignant environ 2% ; les politiques économiques mises en œuvre par les autorités dans le cadre du Staff monitoring program devraient catalyser la mobilisation des ressources externes fournies par les partenaires techniques et financiers d’Haïti ; les réformes structurelles entamées par Haïti devraient être poursuivies en vue de soutenir la croissance économique et réduire la pauvreté. » (Le Nouvelliste)

Le communiqué du FMI daté du 21 juin est un peu plus élaboré et dit aussi ce qui suit. « Sur la base des résultats préliminaires, les perspectives de croissance économique restent plutôt bonnes : les activités économiques se sont légèrement accélérées sous l’impulsion de l’investissement public, et la croissance du PIB devrait s’établir ainsi, à environ deux pour cent pour l’année fiscale en cours. L’inflation en moyenne annuelle reste contenue en dessous de quinze pour cent. Le déficit du compte courant extérieur de l’année en cours devrait se maintenir à un niveau relativement élevé, à environ quatre pour cent du PIB, en raison des importations liées aux investissements et de l’augmentation des prix internationaux des produits pétroliers et des céréales, les deux principales importations du pays. »

Une analyse de la déclaration de M. Walker me plonge dans une certaine perplexité. D’abord, l’investissement public prévu pour cet exercice et auquel il confère une grande capacité d’accélérer les activités économiques est extrêmement faible. Il s’agit d’environ 58,88 milliards de gourdes, soit 878,8 millions de dollars U.S. Or, de ce montant, seulement 21,5% proviendra du Trésor public, soit 18,9 milliards de gourdes, équivalant à 282,4 millions de dollars U.S. (67 gourdes pour un 1$ USD). Tout le reste est donc aléatoire et relève de la générosité de bailleurs étrangers. Encore faut-il que l’État trouve ce montant pour pouvoir investir sa partie car on n’oubliera pas qu’il avait déjà accumulé un « manque à gagner » important au cours des six premiers mois de l’exercice. S’il veut équilibrer les comptes ou réduire le déficit budgétaire, au terme de l’exercice financier en septembre prochain, il sera tenté peut-être de ne pas investir toute la cagnotte prévue. Comment peut-on accélérer les activités économiques avec un levier aussi faible et aussi discrétionnaire ? Il suffirait d’un léger frémissement de la situation économique globale, pour que bien de partenaires gardent leurs réserves pour faire face à leurs propres difficultés. Cela n’augure pas très bien à ce chapitre car le grand voisin du Nord semble avoir décidé de secouer un peu la baraque économique mondiale.

Le rapport mentionne ensuite une inflation à doubles chiffres, et on se félicite d’être parvenu à la contenir à moins de 15%. Tout un exploit, en effet. Si l’on croise cette donnée avec celle de l’augmentation réelle des salaires, nous tombons, dans les faits, dans une diminution accélérée du pouvoir d’achat de la population. De toute façon, le gouvernement s’était fixé un objectif de 13,4% en moyenne annuelle d’inflation et de 11,4% en fin de période. On est rendu en juin, au ¾ de l’exercice, et nous sommes à un peu moins de 15%. Alors, de quoi se félicite-t-on au juste?

Lors de la présentation du budget courant, le gouvernement tablait sur une croissance du PIB de l’ordre de 3,9 % (réf. Exposé des motifs du budget 2017-2018, page 5) M. Walker et les experts de sa mission l’établissent plutôt à environ 2% maintenant. Là aussi, le gouvernement est en train de rater son objectif, et par près de 48,71%, s’il vous plaît. Pourquoi alors applaudir cet échec ronflant ? Allez comprendre quelque chose ! Moi, j’y perds mon latin, pour le peu qu’il m’en reste encore.

Par ailleurs, M. Walker et les experts de la mission d’évaluation n’ont pas pu trouver d’autres moyens pour enrober, avec délicatesse, un autre raté économique du gouvernement. Ils concèdent volontiers dans leur rapport que le déficit budgétaire courant devrait atteindre 4% du PIB. Autant que je m’en souvienne on visait plutôt 3% du PIB, au grand maximum, dans les engagements du gouvernement. Mais, tout est relatif. Il faut savoir faire la part des choses, face à des élèves studieux mais qui ratent leurs examens. On n’a qu’à pondérer les résultats, n’est-ce pas?

Malgré tous ces ratés, on se surprend à lire, toujours dans le communiqué du FMI, que « les perspectives à moyen terme sont généralement favorables, liées au potentiel de croissance plus rapide d’Haïti que pourrait générer la mise en œuvre envisagée des réformes structurelles, mais (que) les risques pesant sur les prévisions sont significatifs. L’activité économique devrait continuer à s’accélérer en 2019 sous l’effet conjugué des investissements publics et privés. » En d’autres termes, à défaut de constats solides de progression, l’on verse allègrement dans la projection positive, dans un « jovialisme économique », si toutes les conditions favorables se trouvaient fortuitement réunies. Bref, du rêve. De la douce utopie. Pourquoi ne pas mettre Paris en bouteille, à condition de la miniaturiser un peu, pendant qu’on y est ?

Donc, si telles sont les conclusions du rapport, le gouvernement devrait pouvoir compter sur une aide budgétaire de l’ordre de 220 millions de dollars, d’ici à la fin de l’exercice, puisque « les performances réalisées par les autorités, dans le cadre de leur programme (SMP), ont été en ligne avec les objectifs fixés pour le premier trimestre de 2018 … (et puisque) tous les repères structurels pour fin mars 2018 ont été mis en œuvre, à l’exception d’un seul, qui a été réalisé avec un léger retard. » Soit dit en passant, s’agissant de l’augmentation des prix du carburant ou de la collecte intégrale des comptes à recevoir de l’ED’H, aucun de ces repères structurels n’est encore mis en œuvre, au moment du rapport de FMI. Alors en ce qui a trait au léger retard, c’est plutôt vague et imprécis à souhait.

Pour le versement de l’aide budgétaire attendue avec impatience par le gouvernement, on verra bien, car ce ne serait pas la première fois que les bailleurs de fonds internationaux font miroiter bien des promesses pour inciter les États dépendants à prendre certaines mesures économiques drastiques, sans jamais livrer totalement la marchandise. Cela ne s’applique pas seulement à Haïti. C’est un remède de cheval appliqué, presque sans discrimination et sans état d’âme, à presque tous les peuples assez mal pris pour devoir recourir à cette aide. Les Grecs, les Nicaraguayens et les gouvernements de bien de pays d’Afrique pourraient en attester.

Ce qui importe le plus, c’est que la population n’est pas dupe, bien qu’elle soit assoupie pour le moment, investie qu’elle est dans un tournoi de football international par procuration, par Brésiliens et Argentins interposés. Elle se rend bien compte que ses conditions de vie se détériorent à vue d’œil, n’en déplaise aux experts du FMI avec leurs constats à l’eau de rose. Ce qui lui importe le plus, c’est qu’elle sait qu’elle aura à faire face bientôt à des dépenses quotidiennes, aggravées par l’augmentation du prix du pétrole qui se répercutera inévitablement sur son panier de provision, sur ses coûts de déplacements, sans pour autant que les bénéfices engrangés par l’État viennent améliorer son accès à des services de base.

« Les politiques économiques solides, mises en œuvre par les autorités dans le cadre du programme devraient contribuer à la mobilisation des ressources externes des partenaires techniques et financiers d’Haïti » dixit toujours M. Walker dans son rapport au FMI. C’est ce qu’on souhaite de tout cœur pour atténuer la misère qui accable le tiers très vulnérable de la population. « La mission du FMI et les autorités se sont accordées sur les mesures budgétaires pendant l’année fiscale en cours, afin d’atteindre les objectifs du programme. Ces mesures devraient permettre de créer l’espace budgétaire nécessaire au financement des programmes sociaux et d’accroître les investissements publics, en particulier dans les secteurs de la santé, l’éducation et les services sociaux. Ces mesures devraient également contribuer à contenir le déficit budgétaire à un niveau soutenable, tout au long du programme, limitant ainsi le besoin de recourir au financement de la banque centrale. » (sic). Autant de bons vœux que l’on souhaite tous voir se réaliser, comme à Noël ou au Jour de l’An. On a pris bien garde de souligner les conditionnalités obligatoires, les purges économiques, les « lavements Gillette » que le bon peuple aura à endurer, chemin faisant, sur la route de son calvaire, pendant que d’autres pourront profiter d’une aide à l’investissement privé et d’autres bonbons économiques pour les soutenir dans le grand effort auquel ils s’astreignent pour remettre le pays sur la voie du développement. Peut-être que, l’espace d’un apaisement social, on assistera à une nouvelle floraison de programmes bidon de Ti-Manman Chérie, de Ti-Papa Chouchou, de ONA-Fanm et d’autres attrapes de ce genre. Juste le temps de faire oublier que l’électricité 24/24 est encore en chemin, que les marchandes dont les marchés qu’ils fréquentaient ont flambé avec leurs étals et leurs marchandises et que les promesses qu’on leur avait faites n’étaient justement que des promesses et que le carnaval de la Caravane du Changement n’est pas encore parvenu à régler tous les problèmes qui tissent la trame de notre quotidien.

Pierre-Michel Augustin

le 26 juin 2018

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