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Les réalités du pays sont de plus en plus difficiles, et pourtant…

Les nouvelles ne sont pas bonnes du tout au pays. Le Président était parti à la recherche de financement pour ses projets, du gros financement, de quelques milliards de dollars U.S. au moins, pour que cela vaille le coût de ce long déplacement officiel par un si haut personnage, accompagné d’un tel aréopage de conseillers et d’autres dignitaires. Le Président y a consacré toute une semaine de son précieux temps. Il a même visité des grandes compagnies d’énergie électrique, entre autres, pour conforter et consolider ses idées, en vue de propulser le pays sur les rails de la modernité. Il a tout fait cela mais en pure perte, semble-t-il. Taiwan ne pourra sans doute pas offrir ce que le Président attend de son gouvernement, en retour de sa loyauté manifeste envers elle. Il n’est pas revenu tout à fait bredouille mais ses nombreuses et coûteuses attentes seraient loin d’être comblées, paraît-il.

Lors de son retour au pays, samedi dernier, au Salon diplomatique de l’aéroport Toussaint Louverture de Port-au-Prince, le Président a discouru à satiété, sans rien dire de concret vraiment. Après huit jours de discussion et de visite officielle, le Président nous rapporte la mise sur pied d’une commission ministérielle de haut niveau, pour convenir des modalités d’une coopération bilatérale à établir entre les deux gouvernements. Cette importante commission devra remettre son rapport dans un délai assez court. Il y a bien aussi, attachée à cette visite, l’offre d’une contribution de 4,5 milliards de dollars taiwanais, pas U.S, ce qui équivaut à environ 150 millions de dollars US car le cours du Nouveau Dollar de Taiwan (NT$) se négocie à environ 30 dollars taiwanais pour 1 dollar U.S. (exactement 29,6789). En fait, cette offre était connue bien avant le départ du Président Jovenel Moïse à Taïpei et sa visite n’a rien changé au montant global qui avait été offert. Alors, qu’est-ce qui justifiait ce déploiement à grands frais pour nos finances ? Avec 150 millions de dollars, on n’arrivera certainement pas à financer la construction et la mise en opération d’une centrale électrique avec une capacité de 800 mégawatts. Imaginons un peu, le barrage de Péligre, avec ses trois turbines de 15,5 mégawatts chacune, au pic de sa production, n’a qu’une puissance installée d’environ 47 mégawatts. Ce qu’il se propose de réaliser, c’est à peu près 17 fois Péligre et cela, dans un délai ne dépassant pas 14 mois. Du rêve ! De la douce folie, dirait-on ? Quant au reste de la longue liste des priorités du gouvernement, il ne servirait à rien de penser à les financer toutes, à même cette contribution généreuse mais limitée de nos amis Taiwanais dont on ne connaît pas encore les « conditionnalités ».

À son retour au pays, le Président Jovenel Moïse a renoué avec son habituelle litanie de promesses. Il en a sorti d’ailleurs quelques nouvelles : sur tout le Champ-de-Mars et ses environs, les résidents et les habitués du plus grand parc urbain du pays pourront bientôt bénéficier de l’internet à haut débit et gratuitement, s’il vous plaît ; on rouvrira aussi une autre fois le Ciné-Triomphe pour que rayonnent les arts de la scène et tous nos artistes de talent. Mais personne n’est contre la vertu, Monsieur le Président, pourrait-on lui répondre. Le hic a toujours été le financement nécessaire à la fois pour revamper nos institutions mais aussi pour leur entretien et leur fonctionnement. Le pote-boure, sans réfléchir sur les coûts à moyen et à long termes, nous a toujours causé des gueules de bois, au lendemain de nos euphories populistes, et des réveils douloureux pour ceux et celles appelés à écoper pour payer la facture.

Pendant la semaine passée en Asie, le Président s’était éloigné des bruits de fond lancinants qu’il ne pouvait ne pas entendre derrière les rideaux de ce qui reste du Palais National, tout le temps qu’il était au pays. Des grèves par-ci, des menaces d’autres grèves par-là, la grogne environnante et grandissante de son peuple aux abois, ses conseillers qui lui soufflent à l’oreille d’augmenter les prix du carburant et de maintenir le salaire minimum au plus bas possible, il s’en était éloigné, le temps d’une petite semaine de virée chinoise. Peut-être que ce moment de répit a pu lui permettre de recentrer ses perspectives et de mieux apprécier les menaces qui planent à l’horizon. Après tout, si les recommandations à l’austérité financière n’ont pas donné les résultats escomptés avec le Président Daniel Ortega au Nicaragua ni avec le Premier Ministre de la Jordanie, Hani Al-Mulki, qui les ont suivies à la lettre ou presque, peut-être que les conseils des experts du Fonds monétaire international ne sont pas si sages, après tout. Ces derniers ne sont jamais là lorsque cela sent le roussi pour leurs élèves les plus appliqués, jamais là pour aider à éteindre les brasiers sociaux qu’inspirent leurs mesures d’austérité et de taxation aveugle et régressive.

La lueur vacillante, au bout du tunnel politique dans lequel le pays est engagé, semble venir de la tentative de l’opposition, pour une énième fois, de se concerter afin de mieux se préparer à aller aux urnes aux prochaines échéances. Faire cavalier seul et bande à part, cela n’a définitivement pas été la trouvaille du siècle, aux dernières élections, et l’opposition dite démocratique semble s’en être rendue compte, enfin. Mais, entre le constat d’échec et la décision de mieux se préparer sur une base concertée, il y a un monde de différence et surtout beaucoup d’obstacles à surmonter. Le défi le plus évident et non le moindre reste la capacité des différents acteurs de l’opposition à accepter de jouer en équipe, dans un rôle qui n’est pas nécessairement celui d’être la tête d’affiche, rôle auquel tout le monde croit être destiné.

Mais déjà le processus s’annonce laborieux. Les coups de gueules et les ultimatums intempestifs des uns, de même que les maladresses et les inconvenances des autres, ne vont pas aider à le faciliter. En outre, le gouvernement ne ratera aucune occasion de semer des pelures de bananes (c’est le cas de le dire) et de créer la bisbille au sein de ses adversaires. Un financement électoral opportunément distribué par exemple, dans une situation de grande précarité financière généralisée, une nomination à un poste quelconque, tout peut être un levier pour créer la confusion dans les rangs de l’opposition et fragiliser le début de rassemblement de ses forces éparses. Le gouvernement a déjà tenté le coup et cela a marché à fond. Parlez-en à la Fusion, à l’OPL et même à Pitit Dessalines. Sur des débris de partis qui volent en éclats, champignonnent des nouvelles « particules » qui espèrent réinventer la roue et dans la discorde, retrouver le chemin de la victoire. Le virus de la division et de la balkanisation sévit furieusement dans leurs rangs. Mais, par chance, on est encore à quinze ou seize mois de la première échéance électorale pour un test sur la validité de la démarche en cours dans le secteur de l’opposition dite démocratique, avec une possibilité d’amendement et de rodage de l’exercice, pour le test final en 2021. Il y a donc un espoir d’un réveil politique de la population, aiguillonnée par les nombreux ratés de ce gouvernement, avec l’appui et l’éclairage d’une opposition concertée, plus avisée politiquement et socialement plus sensible à la misère sans nom à laquelle le quart de la population est en proie tous les jours que Dieu met.

Mais ce n’est qu’un espoir car rien n’est gagné, pour l’opposition comme pour le gouvernement. Celui-ci détient encore les leviers de contrôle de l’agenda politique et l’initiative des actions qui pourraient bien déboucher sur des avenues positives pour la population. Le moindre succès de sa Caravane du Changement pourrait se convertir en dividendes électoraux, multipliés par la propagande gouvernementale et par ses appuis importants dans l’oligarchie nationale et dans la communauté internationale. Imaginez un moment que le passage de la Caravane dans l’Artibonite, l’an dernier, aurait affiché, comme résultat cette année, une augmentation significative de la récolte de riz dans ce département. Imaginez un moment qu’en retour de la maigre augmentation du salaire minimum de 15 gourdes par jour de l’an dernier, les employeurs du secteur de la sous-traitance et du secteur manufacturier en général auraient produit, comme ils l’avaient fait miroiter, une augmentation significative de nouveaux emplois. Il suffirait alors d’une légère embellie du côté financier pour lui permettre de régler les arriérages salariaux non payés de nombreux fonctionnaires de l’État, pour juguler leur grogne. Il suffirait de faire un peu de lest au niveau du salaire minimum pour éteindre les braises allumées dans ce secteur aussi. On n’aurait pas assez de lauriers pour tresser des couronnes afin de saluer ces miracles fabuleux d’une politique qu’on qualifierait alors de visionnaire. Et qui sait, tout compte fait, peut-être passerait-on l’éponge sur une augmentation des prix du carburant sur lesquels le gouvernement n’a pas vraiment le contrôle, après tout ?

Mais, si au contraire le gouvernement persiste dans le déni de ses erreurs, pourtant évidentes pour tout le monde, et continue de les faire passer pour des succès que tout le public en général aurait mal compris, alors il est permis de croire que l’échiquier politique pourrait basculer en faveur de l’opposition à moyen terme. Si, en plus, le gouvernement en rajoute une couche et force l’établissement d’une armée qu’il ne peut pas payer par ses propres moyens, d’un CEP permanent que toute l’opposition réprouve, qu’il politise la Police nationale malgré la condamnation quasi-générale, alors, n’importe quoi peut arriver d’ici aux élections. Car, à l’évidence, il ne pourra pas jouer sur tous les tableaux en même temps. Il ne pourra pas augmenter les prix du carburant et plaire en même temps aux usagers qui devront passer à la caisse. De même ne pourra-t-il pas subventionner les prix à la pompe et satisfaire aux exigences du Staff Monitored Program qu’il a signé avec le Fonds monétaire international pour se mériter une prime de quelques dizaines de millions de dollars d’appuis budgétaires, en septembre prochain. Il ne pourra pas augmenter substantiellement le salaire minimum et parallèlement consolider ses appuis dans la classe des entrepreneurs. Il lui faudra faire un choix. C’est pile ou c’est face. Et il risque de perdre quel que soit le choix. Il lui reste seulement la possibilité de mitigation des dégâts à encourir. Et cela, c’est un travail tout en délicatesse, tout en nuance, tout en marketing politique. C’est d’ailleurs ce qui se profile déjà à l’horizon dans le camp du gouvernement. Politiquement, l’on campe déjà Martelly en opposition à une éventuelle décision du gouvernement d’augmenter les prix du carburant. Ce faisant, le pouvoir espère ainsi récolter une partie de la population en désaccord avec cette politique. On lui ferait croire tout simplement que cette décision est strictement attribuable au leadership actuel de Jovenel Moïse mais que le PHTK de Michel Martelly n’y est pas solidaire. Foutaise que tout cela. Mais ils ne perdent rien à tenter le coup. On trouvera bien quelques illuminés pour gober cela, même si c’est un peu grossier.

En définitive, la grande inconnue dans cette équation politique reste la capacité de l’opposition à taire ses divergences, à les transcender pour, ensemble, proposer à la population une alternative crédible et positive, quant aux perspectives d’amélioration de ses conditions de vie immédiates et de redressement du pays à long terme, pour le diriger vers un État émergent à l’horizon 2030. En 2021, il nous restera encore à peu près une décennie pour le faire. C’est très court comme échéance, mais je me dis que c’est peut-être encore possible, si on s’y met tous résolument à la tâche et s’y l’on arrête de folâtrer chemin faisant. Si d’autres ont pu le faire avant nous, c’est qu’il est possible de relever ce défi. Les réalités d’Haïti sont de plus en plus difficiles, il est vrai. Aujourd’hui, même la collecte des vidanges s’avère une tâche colossale pour nos municipalités. Ne parlons pas de la sécurité publique quand prolifèrent de plus en plus des zones dites de non-droit, en provinces comme en plein cœur de la capitale. Mais que l’on pense au Rwanda de Paul Kagame, au Vietnam, au Panama, à Cuba et même à la République Dominicaine, pourquoi pas, tous ces pays sont autant d’histoires à succès dont on peut s’inspirer et dont nous pourrions tirer des leçons à retenir et surtout à appliquer, sur le chemin de la rédemption du pays.

Pierre-Michel Augustin

le 5 juin 2018

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