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Le Président Jovenel Moïse en voyage à Taiwan

Le Président Jovenel Moïse, accompagné de la Première dame, sa femme Martine Moïse, ainsi que d’un important aréopage de trente personnes, semble-t-il, est parti en visite officielle à Taïwan, le 26 mai dernier et ne sera de retour au pays que le 2 juin prochain. Le journal Le Nouvelliste a appris qu’il emmenait avec lui toute une liste d’épicerie qu’il entend soumettre au gouvernement taïwanais, avec l’espoir que celui-ci pourra les financer ou l’aider à les réaliser. Cette visite officielle tombe à point nommé. D’une part, la conjoncture économique et financière du pays n’est pas des plus souriantes. D’autre part, malgré bien de promesses d’appui budgétaire, pas grand-chose n’a effectivement atterri. De sorte que le gouvernement se trouve pris un peu à la gorge. La gourde dégringole, tandis que le dollar caracole et se négocie à 67,50 gourdes pour un malheureux dollar U.S. La Banque de la République d’Haïti va encore brader une partie de ses réserves en devises fortes pour faire surnager un peu la gourde. Mais on nourrit peu d’espoirs de succès de cette énième tentative. Il est bruit que cela va brasser un peu en cas d’augmentation des prix du carburant, ce qui paraît inéluctable. Il faut donc tenter quelque chose, et la visite à Taïwan s’inscrit dans cette perspective.

Le Nouvelliste fait état des items suivants, inscrits dans la longue liste d’épicerie du gouvernement :

  • « Produire et distribuer 1 000 mégawatts d’énergie électrique, générée à partir de barrages hydrauliques, de stations éoliennes, solaires et de groupes thermiques au gaz ou à la biomasse;
  • Construire un téléphérique reliant Labadie à la Citadelle Laferrière;
  • Construire et asphalter 4 000 kilomètres de routes, à raison de 100 kilomètres par an par département, pendant quatre ans;
  • Reconstruire le boulevard du bord de mer de la ville du Cap-Haïtien;
  • Reconstruire l’aéroport Toussaint Louverture à Port-au-Prince;
  • Relancer les travaux de construction de la cité administrative et mettre en place le système incitatif approprié pour la reconstruction de la ville de Port-au-Prince;
  • Reconstruire l’aéroport international de Port-au-Prince ;
  • Reconstruire le terminal de l’aéroport international de Cap-Haïtien ;
  • Construire l’aéroport international des Cayes, des aérogares régionales aux Gonaïves, à Belladère, à Ouanaminthe, à Anse-à-Pitre, au Môle St-Nicolas, à Petit-Trou-de-Nippes, à Hinche, à Jérémie et à Port-de-Paix;
  • Construire des infrastructures portuaires (débarcadères et ports) à travers le pays pour faciliter une meilleure circulation des personnes, des biens et des marchandises
  • Et enfin, réaménager le littoral des villes vulnérables et exposées. »

Bref, tout moun ap jwenn. C’est un vrai programme de gouvernement, adressé au Gouvernement de Taïwan par le Président haïtien, pour une mise en chantier à brève échéance. Un plan Marshall, quoi. Tout comme lors de la présentation de ce programme de gouvernement au Parlement haïtien, par le Premier Ministre actuel, M. Jack Guy Lafontant, on ne s’est pas donné la peine de quantifier précisément le financement requis pour sa réalisation. Ce n’est sans doute qu’un détail banal dont on s’occupera en temps et lieu.

De toute évidence, le Président de la République d’Haïti semble penser que le temps est venu pour Taïwan de passer à la caisse, après le grand jeu diplomatique qu’il s’est efforcé de mettre au point pour promouvoir la reconnaissance de l’autre République de Chine aux Nations Unies. La diplomatie des affaires, c’est un peu cela aussi. C’est du donnant donnant. Après tout, Haïti a tourné le dos à la République Populaire de Chine, la grande Chine, contrairement à ses voisins jamaïcains et dominicains qui l’ont embrassée et qui en ont engrangé les bénéfices, en conséquence. Cela doit valoir son pesant d’or. Et dans la situation actuelle du pays, on ne peut plus attendre la semaine des quatre jeudis pour cueillir les dividendes ni se contenter des miettes, à coup de 150 millions de dollars promis déjà par Taïwan. Si l’on devait se satisfaire de si peu, le Président n’aurait alors aucune justification pour cette grande traversée, accompagné de tout son monde, et à grands frais pour la République. Mais le temps presse et la population, en désespoir de cause, harcelée par la misère aggravée par les prébendes de toutes sortes de ses élites, n’attendra pas indéfiniment, et elle entend le faire savoir à ses gouvernants. Il faut donc faire pression et tenter d’impressionner les dirigeants de cet autre pays ami, pour l’inciter à sortir la bourse, à ouvrir tout grand son coffre-fort, au lieu de minutieusement et parcimonieusement insérer quelques doigts dans son gousset, de temps à autre.

C’est cela, le plan du Président Jovenel Moïse, et c’est ce qui explique peut-être sa démarche d’aujourd’hui car, généralement, ces voyages officiels n’interviennent que lorsque les fruits sont mûrs. Cela voudrait dire que des équipes techniques s’étaient attelées à la tâche de négocier des ententes au préalable, d’attacher les ficelles qui traînent, d’établir des conditionnalités (c’est le nouveau jargon en cours), de sorte qu’il ne resterait plus au Président, qu’à venir officiellement reconnaître le travail accompli et apposer une signature protocolaire, pour couronner le tout. Sans quoi, à quoi servirait-il d’avoir des ministères sectoriels, avec un personnel pléthorique sinon compétent, spécialisé dans leur domaine respectif, quand c’est le cas ? À quoi servirait un ministère des Affaires étrangères avec des gens présumément rompus aux arcanes des négociations diplomatiques, lorsque c’est le cas, si ce n’est pour les mettre à contribution quand le pays en a besoin ? S’il fallait que le Président et son entourage s’occupent de tous ces détails et du « nitty-gritty » de toutes les négociations d’État, le pays pourrait faire une belle économie en renvoyant tout ce monde de fonctionnaires à des tâches plus utiles et plus urgentes comme : le ramassage des ordures qui s’empilent dans nos villes ou le reboisement de nos bassins versants dont la terre arable vient envaser régulièrement nos littoraux, après avoir sali les rues de nos villes et encombré nos canaux d’évacuation.

Tout comme nos voisins, la Jamaïque et la République Dominicaine, Haïti avait un choix à faire, pour promouvoir ses intérêts d’État, entre maintenir ses relations de longue date avec Taïwan et établir des relations avec la République Populaire de Chine. En optant pour la République Populaire de Chine, ce choix impliquait une seule condition préalable : la reconnaissance exclusive de Pékin, au détriment de Taïwan que la Chine continentale considère comme une province rebelle, faisant encore partie de son territoire et actuellement en situation de sécession. La tendance lourde, de nos jours, est une désaffection progressive de plus en plus de pays de tous les continents, à l’égard de Taïwan. De plus en plus de pays africains changent d’allégeance et établissent des relations diplomatiques, reconnaissant ainsi officiellement une seule grande Chine, aux dépens de Taïwan. Il en est de même en Amérique latine et dans les Caraïbes. Dans le cas de Cuba, Pékin est un allié et un partenaire important, déjà de longue date, et pour des raisons d’orientations politiques évidentes.

Il semble donc qu’il y ait une contradiction entre le discours de nos récents chefs d’État, quant à l’avènement d’une diplomatie des affaires, dans nos relations avec d’autres États du monde, et la «realpolitik» qu’ils mettent effectivement en œuvre. Dans les faits, nous maintenons des liens sous-productifs avec un État en concurrence par rapport à un autre qui, lui, promet déjà une coopération d’une taille nettement supérieure et plus en lien avec nos priorités de développement. Au départ, Pékin s’engagerait à financer à hauteur de 342 millions de dollars environ, la reconstruction et la modernisation de l’aéroport international Toussaint Louverture. Des démarches en ce sens avaient été engagées sous la présidence de Michel Martelly et confirmées financièrement sous la présidence provisoire de Jocelerme Privert. Le seul problème qui restait à résoudre, c’est que, dans l’état actuel des relations diplomatiques entre Haïti et la Chine, il ne serait pas possible d’obtenir un prêt avec taux d’intérêt dit concessionnaire, condition privilégiée qui ne serait disponible que si les deux pays entretenaient des relations diplomatiques formelles, à l’exclusion de la reconnaissance de l’entité taïwanaise. De plus, Pékin, par le truchement d’entreprises chinoises de construction, avait manifesté son intérêt pour la reconstruction de la capitale d’Haïti. Un vidéo en ce sens circule sur la toile avec force descriptions audiovisuelles des réalisations à faire pour une cité administrative moderne. Des délégations auraient même rencontré le maire de Port-au-Prince et auraient obtenu son soutien pour promouvoir ce projet, avec un financement de l’État chinois, bien sûr, pour un montant global d’environ 3,5 milliards de dollars U.S. Depuis le temps qu’Haïti peine à attirer des investissements étrangers, pour une fois qu’un pays, même pas reconnu comme un de ses nombreux amis, se propose de l’aider, il me semble qu’on devrait y prêter une oreille plus attentive car il n’est pas dit que les conditions des relations internationales nous seront toujours favorables. Lorsque les milliards de la coopération internationale de la République Populaire de Chine seront tous engagés chez nos voisins plus futés pour avoir su profiter des occasions qui s’offraient à eux, il sera peut-être trop tard pour changer nos fusils d’épaule et pour s’inviter à une table qui aura été déjà desservie. Peut-être qu’il restera encore des miettes dont on devra alors se contenter.

Le bilan des démarches du Président Jovenel Moïse dans ses nombreux voyages ne semble pas très reluisant, jusqu’à présent. Il est déjà allé en France où le Président Emmanuel Macron a daigné le recevoir à l’Élysée. Le Président haïtien avait alors promis au Président français qu’il allait défendre de toutes ses forces, la reconnaissance du français (et non du créole), comme une des langues officielles de la CARICOM. Le résultat se fait encore attendre, dans un sens comme dans l’autre. On lui aurait promis, probablement en échange, l’équivalent de quelque 40 millions de dollars d’aide budgétaire, une pitance qui n’est pas encore arrivée. Il faut dire aussi que son statut de président de la CARICOM jusqu’en juillet prochain ne lui permettait pas, comme il l’avait sans doute espéré, de modifier à sa guise, les statuts de ce regroupement de pays, sur ce dossier. Il est allé également en Espagne où il a entonné la même rengaine : Caravane du Changement, lutte contre la corruption et développement local accéléré pour qu’Haïti devienne un pays émergent au tournant de 2030. Mais, rien n’y fit. Il a même surenchéri un peu, en condamnant avec force, la déclaration d’indépendance de la Catalogne et en réaffirmant son alignement sur l’intégrité d’une Espagne indivisible. Cela lui a valu sans doute la visite intéressée de la Reine d’Espagne, Sa Majesté Letizia Rocasolana, la semaine dernière, et qui s’est soldée par la tournée de petits projets locaux et l’annonce de la construction d’un hôpital dédié à la population haïtienne mais qui serait stratégiquement construite et gérée en République Dominicaine, non loin de la frontière entre les deux pays, plus précisément, à Jimani. Du moins, c’est ce que rapporte le Listin Diario, dans sa parution du 25 mai 2018. Avouons que c’est plutôt maigre comme retombées des dévoiements de notre politique diplomatique traditionnelle d’appui à l’autodétermination des peuples en lutte pour leur autonomie, sinon leur indépendance pure et simple. Remarquez qu’on ne devrait pas tenir trop rigueur à l’Espagne, étant donné le sort réservé aux nombreux hôpitaux offerts au pays et abandonnés ou sous-financés par l’État haïtien.

Toujours est-il que le Président s’est envolé dans une autre initiative dont il semble avoir le secret. Il ne semble pas que le ministère des Affaires étrangères y soit associé puisqu’il était en délégation au Chili pour tenter de résoudre les nombreux problèmes de documentation de nos ressortissants dans ce pays. De même, le ministre Antonio Rodrigue était attendu à la réunion du G-7 au Canada, à la fin de ce mois, à titre de porte-parole de la CARICOM, puisqu’Haïti en assume la présidence tournante jusqu’en juillet prochain. Il devrait y présenter les risques auxquels les pays membres de ce regroupement sont exposés, en raison de leur vulnérabilité face aux changements climatiques. Il y a là peut-être un problème de coordination des agendas pour expliquer que le Chancelier haïtien ne soit pas de la tournée présidentielle en Asie. Toutefois, il aurait été d’une grande importance que les experts des différents domaines évoqués dans les activités proposées par le Président pour être développées et financées par le gouvernement de Taïwan, soient partie prenante de la préparation des accords et des ententes à survenir, afin d’éviter d’autres duplications inutiles, comme la reconstruction de l’aéroport du Cap-Haïtien, par exemple. C’est quand même une dépense superflue quand on doit refaire un aéroport qui nous a coûté 40 millions de dollars et qui a été récemment mis en opération, sous le gouvernement du président Martelly.

Espérons que cela vaille le coût des dépenses de per diem, de billets d’avion et de séjour de cette équipée, car ces grandes virées soutirent généralement une fortune au trésor exsangue du pays. Avec une délégation de trente membres, cela va coûter un bras au trésor public. À cet égard, il me semble que c’est un vrai carrousel qui ne s’essouffle pas au pays. Depuis quelques temps, les présidents haïtiens semblent avoir pris goût aux voyages et aux séjours à l’étranger. Juste un peu de faste pour changer le train-train ordinaire de la grisaille locale. Si seulement, on s’inspirait de la gouvernance ordonnée et programmée de nos hôtes, pour la plupart, de la propreté de leur environnement, de leur gestion tranquille des affaires publiques et politiques ! Mince consolation, mais ce serait quand même cela de pris en retour de la mirobolante facture encourue.

Pierre-Michel Augustin

le 29 mai 2018

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