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Le dilemme du gouvernement

Le gouvernement est aujourd’hui parvenu à un autre carrefour plutôt difficile. Après avoir signé, en février dernier, cet accord avec le FMI qui s’intitule « Staff Monitored Program (SMP) », qui le contraint à un exercice de rigueur budgétaire, d’élimination de certaines subventions et dont l’échéance pour une première évaluation arrive en septembre prochain, le voici obligé de se colleter avec l’augmentation du prix des carburants. Par ailleurs, c’est également le temps de revisiter les salaires minimums pour une autre période d’un an avec les différentes catégories de travailleurs, tout particulièrement celles qui œuvrent dans le secteur de la sous-traitance. Par-dessus le marché, le voici également obligé de rendre compte des résultats des activités entreprises à travers le pays, dans le cadre de cette Caravane du Changement, et d’expliquer quelles promesses il a pu réaliser parmi les si nombreuses qu’il a enchaînées, tant au cours de sa longue campagne électorale que durant ses premiers quatorze mois à la tête du pays. On en est rendu là et le peuple ne semble pas être très patient ni trop crédule non plus.

Les arguments des partisans du pouvoir ont une certaine logique, en ce qui concerne l’augmentation des prix du carburant à refiler aux consommateurs. Haïti ne produisant pas le pétrole et devant l’acheter au prix du marché, conformément à une loi déjà votée, semble-t-il, par le Parlement haïtien et qui remonterait à 1990 ou 1991, le gouvernement a donc le pouvoir d’ajuster les prix en conséquence, à la hausse comme à la baisse. Le problème, c’est que le prix du pétrole avait chuté dans les mois précédents mais que le gouvernement n’avait pas pensé alors à ajuster les prix à la baisse. De sorte que maintenant que le balancier va dans le sens inverse, il serait mal venu pour le gouvernement de se précipiter pour ajuster les prix à la hausse. Il faut jouer franc jeu car le consommateur n’est pas dupe et ne se laissera pas plumer sans crier à l’injustice, cette fois-ci. De plus, il se souvient encore très bien de la rhétorique populiste que l’actuel président avait servie à son prédécesseur qui avait, comme lui aujourd’hui, invoqué les mêmes arguments pour tenter d’augmenter, lui aussi, les prix du carburant. M. Moïse y avait vu alors un geste « criminel », et ses partisans au Parlement, tout comme les rares supporters du gouvernement provisoire, y trouvaient motif à renverser ce dernier pour éviter cet abus grave envers le peuple. Le gouvernement provisoire de Privert avait filé doux et rappelé la mesure, presto. Mais en deux ans, rien n’a vraiment changé, sinon que la situation de la population est encore devenue plus précaire et qu’elle aura donc d’autant plus de difficulté à encaisser une autre augmentation substantielle des prix du carburant qui ne manqueront pas de percoler jusqu’aux prix des produits de consommation essentiels. En effet, le carburant touche à tout : des tarifs de transport public au prix des légumes, en passant par les loyers, la facture de l’électricité, pour ceux qui en ont, les frais scolaires, tout. C’est, comme on se plaît à le décrire, un produit proprement transversal dans notre économie. Alors, que faire?

On aurait pu jouer avec les salaires minimums et faire un peu contrepoids en jetant du lest de ce côté. Un salaire minimum qui passerait, disons à 750 gourdes par jour, compenserait un peu pour une augmentation des prix à la pompe qui va affecter immédiatement l’ensemble des travailleurs qui doivent emprunter les « tap-tap » pour se rendre à leur travail. Il est vrai que la demande persistante des syndicats est de 1 000 gourdes par jour, mais dans une négociation, tout peut arriver. Une augmentation des salaires journaliers à 750 gourdes, j’imagine, pourrait être acceptable, tant pour les travailleurs que pour les entrepreneurs et les donneurs d’ordre internationaux. Après tout, un salaire de 750 gourdes pour un travailleur dans le secteur de la sous-traitance, c’est l’équivalent d’environ 11 dollars américains par jour, soit environ 1,38 $ l’heure, avec une gourde dont le cours se négocie actuellement à 68 gourdes pour un dollar américain. Pour un donneur d’ordre international, ce n’est même pas une pitance, c’est juste une obole. Mais pour nos entrepreneurs sur la scène locale, c’est une autre histoire. Et cette frange d’employeurs haïtiens est plus férocement attachée aux salaires de misère à distribuer à leurs ouvriers. Mais, déjà, le gouvernement semble avoir fait son nid sur ce sujet. Le président a déclaré publiquement qu’il ne faut pas s’attendre à une augmentation substantielle du salaire minimum. S’il faut se fier à sa démonstration de l’an dernier avec une augmentation de 15 gourdes par jour, il faudra s’attendre à un autre exercice similaire de sa part : juste un petit peu de saupoudrage sur les salaires. Cette fois-ci, on risque d’avoir un peu plus de brasse-camarade de la part des travailleurs, surtout s’ils doivent essuyer, en plus, une augmentation générale de leurs dépenses, en raison d’une correction drastique des prix à la pompe et au marché.

On aurait pu envisager une augmentation des prix du carburant, de façon segmentée. Le problème, c’est qu’on ne peut pas aisément moduler les prix à la pompe, en fonction de la catégorie des véhicules. Il y a en fait quatre types de véhicules en service au pays : les véhicules privés, les véhicules publics, les véhicules commerciaux de transport de marchandises et les véhicules officiels de l’État et des diplomates. Tous les propriétaires de ces véhicules accèdent à un seul et même prix à la pompe, comme c’est le cas partout ailleurs dans le monde. Toute la flotte de véhicules est subventionnée par un prix réduit, unique à la pompe. Jusque-là, il serait logique d’augmenter le prix subventionné du carburant pour le faire refléter la réalité du marché en ce qui concerne les véhicules privés, les véhicules des diplomates étrangers ainsi que les nombreux camions dominicains qui nous apportent des produits de la république voisine, tout en profitant de l’aubaine à la pompe au cours de leur passage sur notre territoire. Après tout, la République d’Haïti pourrait bien se passer de subventionner tout le monde, indistinctement. Elle n’en tire aucun avantage particulier. Tout au contraire, cela ne fait qu’alourdir son déficit budgétaire. Mais alors, comment opérer cette ségrégation à la pompe ? Il me vient une idée : peut-être pouvons-nous maintenir un seul prix à la pompe et ensuite rembourser tout simplement certains secteurs ciblés, en fonction de la catégorie de leurs véhicules et du service offert au public avec ceux-ci. Ainsi, un véhicule immatriculé selon un code spécifique au transport public aurait droit à un remboursement mensuel, établi au prorata de sa dernière déclaration d’impôt et ainsi de suite. Je divague peut-être, ne sachant pas exactement la capacité opératoire combinée de la DGI et de l’OAVCT (actuellement en grève, soit dit en passant). Cela prendrait une certaine logistique pour traiter ces demandes de remboursement et pour opérer rondement cet exercice. C’est à voir. Mais un tel programme, ce n’est certainement pas pour cette année en tout cas. Toutefois, l’échéance pour l’augmentation des prix du carburant, c’est le mois prochain.

Toujours est-il que le gouvernement ne pourra pas tout simplement repousser indéfiniment la correction éventuelle des prix à la pompe. C’est à la fois injuste pour les gagne-petit, pour l’État, de même que pour les contribuables qui se trouvent ainsi à subventionner, à même leurs maigres revenus imposés et surtaxés, des privilégiés repus et confortablement installés dans leurs bagnoles dispendieuses qui carburent à faible coût, en raison d’une subvention indue de l’État. De plus, les institutions internationales qui évaluent la performance du gouvernement, risquent de ne pas applaudir ce laxisme lorsque celui-ci viendra lui demander de bien vouloir lui prêter de l’argent ou lui faire un don, alors qu’elles lui avaient préalablement souligné des pistes à suivre pour éviter de dépenser de l’argent que nous n’avons pas et pour récolter sa juste part de taxes et d’impôt. Alors que faire?

D’une part, relever à sa juste valeur le prix des carburants à la pompe, c’est courir le risque plus que probable, d’une exacerbation de la grogne populaire. Il ne faudrait pas sous-estimer la mauvaise humeur d’une population qui manque de tout, même du primum vivere, et à qui l’on viendra imposer en plus un plus lourd fardeau financier. Parlez-en au président Daniel Ortega du Nicaragua, qui essuie aujourd’hui les foudres de son peuple pour avoir voulu relever certaines cotisations sociales. La colère de nos compatriotes serait d’autant plus justifiable et justifiée que les masses défavorisées réalisent de plus en plus qu’elles sont le dindon d’une farce, qu’elles sont celles à qui on demande tous les sacrifices, alors que d’autres continuent à s’en mettre plein les poches et à faire bombance et ripaille, à même les maigres revenus du pays.

D’autre part, mécontenter les bailleurs de fonds internationaux et leur donner un prétexte de nous faire un autre « filalang » lors d’une prochaine demande de prêt à long terme et à faible taux d’intérêt, ce n’est pas très judicieux, surtout quand nous sommes pressés de relancer l’économie et de diminuer la pression sociale. Le président a tant fait miroiter de promesses au bon peuple, qu’il aimerait pouvoir obtenir les moyens d’en réaliser une ou deux, afin de pouvoir pavoiser et dire qu’il fera mieux la prochaine fois, avec un peu plus de moyens à sa disposition. Bref, augmenter ou ne pas augmenter les prix du carburant, tel est le dilemme devant lequel se trouve aujourd’hui le gouvernement Moïse/Lafontant.

Quelle que soit sa décision, il risque de tomber de Charybde en Scylla. Kouri pou lapli, tonbe nan gran rivyè. Toutefois, le gouvernement ne pourra pas rester indéfiniment dans l’expectative. Il lui faudra prendre son courage à deux mains et agir pour le mieux. Il aurait pu s’éviter cette situation en limitant un peu les attentes soulevées par ses nombreuses promesses et en laissant au gouvernement provisoire précédent, l’odieux de l’initiative de remettre les pendules à l’heure dans ce domaine, lorsque ce dernier avait voulu le faire. Mais Jovenel Moïse, le candidat, avait plutôt misé sur le conjoncturel, le court terme, la facilité, et non le courage politique de dire et d’assumer une posture d’homme d’État responsable, face à la population.

Pour le président, il se pourrait que ce ne soit que le début des amères désillusions à venir. Déjà, dans ses récentes apparitions publiques, on ne se gène plus pour lui dire en pleine face que ses promesses ne sont que des fables et qu’on n’y croit pas. Tiens, juste à l’occasion de son discours pour la fête du Drapeau et de l’Université, la semaine dernière, on pouvait entendre des voix dans la foule lui crier : « se manti ». Et, il n’a que quatorze mois en exercice. Qu’en sera-t-il, lorsque viendra le temps des redditions de compte sur sa Caravane du Changement, sur le financement de nombreuses machines achetées à crédit pour ramasser les immondices qui ne disparaissent pourtant pas de nos rues, pour déblayer le canal de Bois-de-Chêne qui ne se désemplit pas, pour curer le lit de nos rivières qui continuent encore à déborder à la moindre pluie significative, comme par le passé ? Qu’en sera-t-il, lorsque l’usure précoce s’installera à demeure dans son gouvernement, faute d’avoir pu satisfaire les nombreuses attentes que ses promesses ont pu susciter auprès de tant de gens qui ont faim, tant de chômeurs qui aspirent à travailler, tant de travailleurs qui s’esquintent continuellement pour des salaires de misère ? Qu’en sera-t-il, lorsqu’on lui remettra régulièrement sous le nez et dans des chahuts, qu’il avait promis de mettre à manger sur toutes les tables, de mettre de l’argent dans toutes les poches et qu’il comptait le faire en harnachant nos rivières pour irriguer nos terres, en profitant des rayons du soleil pour dynamiser l’agriculture et remettre à flot notre tourisme ?

Peut-être qu’il nous sortira encore un autre lapin de son chapeau ou qu’une embellie économique internationale imprévue viendra à sa rescousse et lui permettra de remettre à flot son gouvernement. Peut-être bien. Mais en attendant, il faudra composer avec la conjoncture actuelle et avec les aléas qui accompagneront inévitablement son choix, quel qu’il soit. Gouverner, c’est également trancher les dilemmes et assumer les conséquences de ses choix. Mais gouverner à courte vue, sans prendre de la hauteur par rapport à la conjoncture, sans égard pour les intérêts supérieurs du pays, c’est souvent courir à sa perte et à des lendemains douloureux, pour le gouvernement comme pour toute la population.

Pierre-Michel Augustin

le 22 mai 2018

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