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« Écoles Amies des Enfants »

« Écoles Amies des Enfants » : un modèle potentiel pour soigner l’école haïtienne et dynamiser l’économie rurale

En Haïti, tous les enfants ont droit à une éducation gratuite de qualité, quel que soit leur statut socioéconomique.  Ce droit leur est garanti par l’article 31-1 de la Constitution. Cependant, les enfants haïtiens ne fréquentaient l’école que lorsque leurs parents pouvaient payer les frais de scolarité.  Avec la récente application du Programme de Scolarisation Universelle Gratuite et Obligatoire (PSUGO), la fréquentation scolaire est passée de 50 pour cent en 2005 à 83 pour cent en 2012 – un début de changement positif louable.

 

Si les enfants vont de plus en plus à l’école, la qualité de l’éducation reste encore lamentable. Seulement 15 pour cent des enseignants sont qualifiés.  L’entrée des élèves est tardive – entre 8 et 12 ans – avec un taux de redoublement de 15 pour cent en moyenne – ce qui fait accroître le taux d’élèves surâgés (65 pour cent).  Ce taux élevé de surâgés reste l’un des plus grands défis du système scolaire. Il limite le nombre de places disponibles dans les écoles, affecte l’efficacité interne du système, décourage les élèves et favorise le décrochage scolaire.  En effet, plus de la moitié des enfants haïtiens en école fondamentale n’atteindront pas la 6ème année.

 

Bien que ces problèmes soient répandus dans l’ensemble du pays, ils sont beaucoup plus prononcés dans les régions rurales que dans les régions urbaines.  Le résultat de cette marginalisation profonde des familles rurales et de leurs enfants est souvent l’abandon de la campagne et de l’agriculture pour les bidonvilles surpeuplés dans les zones urbaines, afin de gagner leur vie.  Souvent, ces enfants se retrouvent en domesticité ou vivent dans les rues, continuant un cycle sans fin de pauvreté et d’inégalité sociale. Cela prive Haïti d’une énorme ressource potentielle qui doit être récupérée si le pays doit se développer.

 

Au cours de l’année académique 2013-2014, les responsables ont mis en place un programme accéléré pour les enfants les plus surâgés, afin qu’ils terminent le premier cycle de six ans en trois ans. Cependant, plus de 90 pour cent des participants au programme ne se sont pas présentes ou ont échoué à l’épreuve finale et obligatoire de la 6e année.  Selon M. Pierre Jolivert, un enseignant chevronné qui supervise un district rural de 100 écoles dans le département du Sud, le manque de confiance des élèves dans leur préparation était la principale raison de leur absence ou de leur échec à l’examen.  Cela n’est pas surprenant puisque, selon les rapports, le curriculum scolaire n’était pas bien adapté à ce programme et les enseignants et les directeurs n’étaient pas correctement formés. Le fait de ne pas se présenter à l’examen final est aussi le couronnement d’un processus de désengagement découlant probablement des redoublements répétés et d’autres inégalités sociales et économiques, y compris la faim et la malnutrition, auxquels ces enfants sont confrontés.  En outre, les étudiants qui abandonnent, citent souvent le manque d’encadrement comme l’une des principales raisons. La plupart des parents des participants au programme n’avaient pas les compétences requises pour les encadrer académiquement. De plus, interrogés sur leurs attentes concernant leur éducation, plus de 60 pour cent d’entre eux (90 pour cent chez les surâgés en domesticité) préféreraient apprendre un métier tout en restant à l’école. Le programme accéléré n’a pas pris ces faits en conséquence.

 

Il est essentiel que les mesures de redressement apportées à ces problèmes soient fondées sur des données probantes et qu’elles soient adaptées à la population et à l’environnement pour qu’elles soient des solutions efficaces et durables.  Elles doivent aborder non seulement la qualité de l’éducation que ces enfants reçoivent en classe, mais aussi continuer à éliminer les frais de scolarité, encadrer solidement les enfants et leur fournir des services médicaux et sociaux, y compris une cantine scolaire nutritive ainsi qu’une formation professionnelle.  En fait, compte tenu du contexte essentiellement rural / agricole de cette population, cela pourrait être l’occasion de stimuler et de nourrir leur intérêt en agriculture moderne et de les former en fonction de leur intérêt comme cadres de la nouvelle génération de professionnels agricoles haïtiens.

 

En effet, Haïti importe actuellement plus de 50 pour cent de sa nourriture. Le pays étant très jeune sur le plan démographique – près de 70 pour cent des Haïtiens ont moins de 30 ans – la population devrait doubler d’ici 2073, selon les experts.  En plus, l’âge moyen d’un agriculteur est estimé à 49 ans. Il est donc impératif qu’Haïti crée les systèmes et forme les cadres qui peuvent aider à assurer sa sécurité alimentaire demain. Cela pourrait également encourager les jeunes hommes et femmes à rester dans leurs communautés et aider à construire une économie rurale dynamique qui pourrait soulager la pression sur les villes qui ne peuvent plus absorber de migrations.

 

Les données suggèrent de plus en plus que le modèle « écoles amies des enfants » ou « community schools » aux États-Unis, utilisé à succès un peu partout dans le monde et prôné par l’UNICEF, pourrait contribuer à redresser les écoles fondamentales d’Haïti et à placer les enfants sur la voie du succès, prêts à contribuer au développement du pays. Ce modèle propose une « stratégie d’amélioration où les écoles s’associent aux organismes communautaires et aux administrations locales pour mettre l’accent sur la qualité de l’éducation, les services sociaux et de santé, le développement des jeunes et des collectivités et l’engagement communautaire.  Bien que l’approche soit appropriée pour les élèves de tous les milieux, ces écoles desservent des populations où la pauvreté crée des obstacles à l’apprentissage, et où les familles ont peu de ressources pour compléter ce que les écoles typiques fournissent ». Elles desservent les enfants ainsi que les adultes et forgent des partenariats avec des organisations ou des professionnels capables de leur fournir certaines ressources comme la formation professionnelle pour aider à améliorer l’apprentissage des élèves. Ils ont aussi une participation parentale robuste qui renforce les familles et favorise des communautés saines. Lorsqu’elles sont bien mises en œuvre, les « écoles amies des enfants » améliorent les résultats scolaires et contribuent à répondre aux besoins éducatifs des élèves peu performants dans les écoles où les taux de pauvreté sont très élevés. Elles peuvent également améliorer d’autres résultats tels que le comportement et l’absentéisme.

 

Des éléments de ce modèle sont mis à l’essai dans le district rural que M. Jolivert supervise dans deux écoles qui desservent principalement les enfants les plus démunis. Une école publique, l’École Nationale Mixte de Camp-Perrin (ENM), essaie une association de parents pour encadrer ses élèves.  La deuxième école, l’École Père Gérard, qui est administrée par les Missionnaires Oblats à Mazenod, dessert principalement les enfants en domesticité. Cette école a mis en place une petite ferme agricole où les étudiants sont initiés à la production alimentaire locale.

 

Les deux écoles ont de bons dossiers scolaires. Selon M. Jolivert, tous les enseignants de l’ENM sont bien formés et diplômés, ce qui est rare dans un système où seulement 15 pour cent des enseignants sont qualifiés pour enseigner.  Le taux de réussite des étudiants aux épreuves officielles est élevé dans les deux écoles. Entre 80 et 100 pour cent de leurs élèves réussissent aux épreuves officielles constamment, même si ENM est logée dans un bâtiment en parpaings, surpeuplé d’élèves et inachevé.  Le bâtiment est sans électricité stable ou eau courante et mal adapté à l’enseignement. Malgré le succès de ces deux écoles, plus de 90 pour cent des plus surâgés participant au programme accéléré en 2013-2014 ont également échoué / ne se sont pas présentés aux épreuves.

 

Compte tenu du succès académique des deux écoles, elles devraient élargir les projets pilotes en cours,  pour essayer et adapter d’autres caractéristiques clés des écoles « amies des enfants » qui sont pertinentes à la réalité des surâgés, y compris un encadrement scolaire solide pendant et après l’école, incluant des programmes d’apprentissage pratique et de mentorat, de santé et de nutrition / alimentation et de formation professionnelle, comme ces enfants l’espèrent, pour leur donner les connaissances et les compétences nécessaires sur le marché de l’emploi.  Étant donné la quasi- absence d’institutions visant la formation professionnelle dans le district, M. Jolivert pense qu’il faudrait un partenariat avec des professionnels performants de la zone pour former les élèves dans les domaines tels l’ébénisterie, la maçonnerie, la plomberie, la mécanique, la couture, etc… Il faudrait leur fournir aussi des compétences entrepreneuriales et techniques pour qu’ils soient capables de créer eux-mêmes des emplois. En outre, des efforts devraient être faits pour améliorer l’infrastructure de l’ENM, y compris le bâtiment, l’accès à l’électricité stable et à l’eau courante.

 

Le projet pilote de ferme scolaire devrait non seulement former les enfants intéressés pour des emplois dans le secteur agricole, mais aussi stimuler et nourrir l’intérêt de toute la population étudiante de l’école dans le secteur.  Les jeunes ruraux sont confrontés à des obstacles particuliers qui conduisent souvent à un scepticisme sur l’agriculture en tant qu’entreprise commerciale et économique viable, parce qu’ils assistent aux difficultés économiques de leurs parents en tant qu’agriculteurs disposant de peu d’outils ou de technologies modernes. Il faudrait aussi penser à fournir une formation agricole actualisée aux parents des élèves pour les aider à améliorer leurs compétences.  L’école pourrait chercher des partenariats avec des organisations agricoles dans le district pour aider à éduquer les enfants sur tous les aspects de l’agriculture, y compris la technologie. Le programme devrait aider les jeunes à voir les agriculteurs comme des innovateurs qui jouent un rôle central dans l’alimentation de leur pays et pas seulement comme des producteurs qui se battent pour arriver à joindre les deux bouts. La ferme devrait être une classe en plein jardin, entièrement intégrée à l’expérience académique, au programme de nutrition / alimentation et à la culture de l’école où les élèves apprennent à produire et à préparer les aliments ainsi qu’à apprécier l’impact qu’ils ont sur leur santé, leur communauté et l’environnement.  En cas de succès, ce modèle pourrait être étendu à d’autres écoles locales et, plus tard, à d’autres districts ruraux.

 

Le modèle écoles « amies des enfants » a le potentiel de révolutionner l’éducation de base, en améliorant considérablement la réussite scolaire des plus marginalisés du système scolaire haïtien.  En outre, l’éducation et la formation agricoles pour les enfants / parents pourraient leur donner une nouvelle vision de l’agriculture. Cela pourrait créer un environnement qui permet aux producteurs de prospérer et à Haïti de progresser vers l’élimination de la faim et de la malnutrition.  Enfin, cela pourrait aussi diminuer la pression croissante de la migration sur les zones urbaines en donnant aux jeunes ruraux une raison valable de rester dans leurs communautés et de contribuer à la construction d’une économie rurale dynamique.

Sandra Jean-Louis, MPA

 

Mme Jean-Louis est diplômée de l’Université de New York (NYU) Wagner School, avec une maîtrise en politique et en gestion. Avec plus de 20 ans d’expérience professionnelle, elle facilite les collaborations à impact dans les domaines de l’équité en santé et de la sécurité alimentaire entre les communautés, le gouvernement et le secteur privé.

jeanlouissandra@gmail.com

 

https://www.unicef.org/haiti/french/education.html

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http://www.alterpresse.org/spip.php?article20480#.WufRsm4vzIU

Croninger & Lee, 2001

http://planipolis.iiep.unesco.org/upload/Haiti/Haiti_Pacte_national_education.pdf

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http://alevelgeog.pbworks.com/w/file/fetch/69911270/SOTC_Haiti.pdf

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https://learningpolicyinstitute.org/product/community-schools-equitable-improvement-brief

https://learningpolicyinstitute.org/sites/default/files/product-files/Community_Schools_Effective_BRIEF.pdf

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