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L’État-major des nouvelles FAD’H : le ver est dans la pomme

D’entrée de jeu, je signale mes biais.  Je ne suis pas un partisan de la remobilisation de l’armée d’Haïti. Mes raisons pour cette prise de position sont nombreuses et je les ai déjà notifiées dans le cadre de certains de mes articles parus dans les colonnes de cet hebdomadaire.  À titre de rappel sommaire et pour le bénéfice des lecteurs occasionnels de Haïti-Progrès, je m’y oppose pour des raisons pratiques et économiques (on a beaucoup d’autres priorités plus urgentes actuellement), pour des considérations politiques (les Forces Armées d’Haïti ont causé trop de torts au pays pour qu’on les remobilise de sitôt) et finalement, pour des considérations financières (le pays n’a pas les moyens de se payer une armée professionnelle significative qui lui coûterait de 500 millions à 1 milliard de dollars U.S par an).  Lors de la remobilisation officielle des FAD’H par le président Jovenel Moïse en novembre dernier, j’avais joint ma voix à tous ceux et à toutes celles qui s’y étaient également opposées pour des raisons diverses, y compris celles que je viens de mentionner.  Mais la publication de la liste des membres l’État-major de cette nouvelle armée est venu renforcer mon opposition à cette remobilisation des FAD’H.

 

Une armée, dans sa définition classique, c’est une institution très hiérarchisée, constituée de plusieurs unités militaires, souvent regroupant différents corps militaires (l’infanterie, la marine, les forces aériennes).  Sa première mission est la défense du territoire national et la protection des frontières terrestres, maritimes et aériennes contre les principales menaces appréhendées.  L’armée peut aussi être employée comme un levier de support à des grands travaux d’infrastructure nationale et comme moyens additionnels d’intervention de l’État en cas de désastres naturels, pour porter secours à une population sinistrée et pour remettre rapidement en état de fonctionnement, des infrastructures endommagées. Toutefois, cette dévolution de tâches civiles à un corps d’armée n’est que ponctuelle et à l’occasion de situations extraordinaires.   Faire croire à une inversion des priorités de mission est tout simplement fallacieux.

L’État-major de l’armée regroupe des officiers supérieurs qui doivent pouvoir conseiller le Chef d’État-major sur l’état des troupes, sur les moyens dont elles disposent et leurs capacités de se déployer pour effectivement atteindre les objectifs de leur mission fondamentale, dans tel délai imparti.  Ces officiers supérieurs sont des diplômés d’académie militaire avec parfois des études pointues en certaines spécialités.  Actuellement, les Forces Armées d’Haïti compteraient quelque 400 membres ayant été formés en Équateur ces récentes années.  Cet effectif pour le moment constitue à peine un bataillon, ce qui est une unité militaire pouvant compter de 300 à 1 200 membres avec des spécialités réparties en matière de communication, de logistique, de tactique, d’infirmerie et d’armement.  Il est généralement sous les ordres d’un officier au grade de lieutenant-colonel.  La brigade militaire, toujours selon la terminologie militaire moderne, regroupe un effectif de 7 000 à 8 000 membres.  L’État-major des FAD’H remobilisées nous présente un aéropage avec des titres de général et de colonel, de G1, G2, G3, G4 qui ne semblent pas correspondre à une capacité objective de cette institution militaire.  Comment peut-on distribuer de tels grades sans qu’ils soient appuyés sur les attributs et les capacités militaires correspondants?  Cela me fait penser aux standards haïtiens en désignation des commodités d’hébergements, baptisés « hibiscus » au lieu de « étoiles » par l’ancienne ministre du Tourisme, ce qui en avait fait sourire plus d’un.  Dans les faits, tout le monde se perdait en confusion, un « hibiscus » ou deux ou trois ne correspondait à aucune standardisation internationale reconnue dans le domaine.  Peut-être que pour nos généraux G1, G2, G3 ou G4, c’est pareil.  Ce serait une nomenclature haïtienne pour les grades et les unités militaires.  Une escouade pourrait devenir un bataillon, et au lieu d’être normalement sous les ordres d’un caporal, elle serait confiée à l’expertise d’un capitaine ou, pourquoi pas, d’un général ?  Bref, il faut avoir un peu le sens de l’improvisation et adopter une certaine flexibilité dans les notions qui peuvent être dynamiques, après tout.

Dans les corps de professions avec un certain degré de technicité et d’études avancées, le fait de ne plus être actif dans le domaine pendant un certain temps, généralement cinq ans, entraîne une déqualification qui nécessite une mise à niveau plus ou moins étendue de ces professionnels pour être habilités à performer à nouveau dans leur spécialité.  On peut facilement penser qu’un colonel d’armée, reconverti en agriculteur ou en homme d’affaires depuis 24 ans, sans avoir profité d’une mise à niveau plus ou moins intensif, aura certainement perdu la main, si l’on peut le dire ainsi.  Les armes ont beaucoup évolué, leur capacité aussi, de même que leur technicité.  Les fusils M-1 sont remisés dans les musées militaires, depuis longtemps.  Aujourd’hui, les sentinelles humaines sont remplacées par des « drones » qui repèrent leurs cibles électroniquement et transmettent leur localisation exacte, virtuellement.  Bref, le monde a changé, la façon de défendre les territoires et de protéger les frontières aussi.  Donc, nos vaillants militaires d’il y a un quart de siècle environ, plus habitués aux parades sur le Champ-de-Mars à Port-au-Prince et sur les places d’armes des localités jadis placées sous leur « protection », sont probablement complètement déphasés aujourd’hui, pour la plupart.

Une institution hiérarchisée doit pouvoir compter sur un respect strict de la discipline, des autorités établies, des lois et des institutions du pays.  En premier lieu, les titulaires des postes de commandes, donc les membres de l’État-major de cette armée, doivent bénéficier d’un crédit absolu en ces matières, devant leurs compatriotes.  Ils ne peuvent donc souffrir d’aucun écart, d’aucune suspicion de dérogations à ces règles cardinales dans une armée rebâtie pour servir la nation et réputée résolument en rupture définitive avec ce genre de travers qui nous ont valu tant de désordre, de morts à l’occasion de nombreux coups d’État dont elle s’était rendue coupable dans le passé, jusqu’à l’ultime cas qui aura entraîné sa démobilisation.  Mais voilà, le Bureau des Avocats Internationaux (BAI) est formel.  Le colonel Jean Robert Gabriel, à tout le moins, récemment nommé assistant-chef d’État-major, avait été condamné par contumace le 16 novembre 2000, dans le cadre du procès relatif au massacre de Raboteau.  Selon Me Mario Joseph, le jugement a été publié dans le journal officiel, Le Moniteur du jeudi 23 novembre 2000.  Cette condamnation ne saurait être pourvue en Cassation, paraît-il.   Par ailleurs, la plupart des membres de cet État-major sont réputés avoir fait partie de cette armée qui avait réalisé ce coup d’État en septembre 1991.  S’ils l’ont fait une fois déjà, pourquoi ne le feraient-ils pas une énième fois ?

Généralement, la bonne volonté ne suffit pas pour bien faire.  Il faut une bonne dose de savoir-faire, de compétence tout court pour mener à bon port, même les meilleures idées au monde.  L’expérience dans le domaine n’est pas à dédaigner non plus.  Le président Moïse qui est un civil, aurait pu s’entourer de militaires susceptibles de le conseiller sur la démarche à entreprendre et les bonnes manières pour cette remobilisation de l’armée.  Par exemple, son allié, le sénateur Youri Latortue, ex-militaire, aurait pu lui être d’un bon conseil, malgré le fait qu’il soit pressenti comme un concurrent pour la prochaine élection présidentielle en 2021 ou 2022.  Il aurait pu se rabattre sur l’ex-colonel Prosper Avril, lui-même bombardé président par suite d’un coup d’état militaire aux dépens de son supérieur, le général Henri Namphy.  Juste un peu de jugement aurait pu nous éviter des considérations goguenardes de nos voisins, lorsque ceux-ci nous regardent avec des yeux amusés dans nos démarches toutes gauches.  Lorsqu’un capitaine haïtien rencontrera son homologue américain qui, lui, sera frais émoulu de West Point, les deux évolueront probablement dans deux mondes complètement différents.  D’ailleurs, c’est un peu pareil pour plusieurs de nos professionnels dans d’autres champs de compétence.  En effet, la ministre de la Santé ne se plaignait-elle pas tout récemment de ces nombreuses facultés de médecine et d’écoles d’infirmières dont bon nombre ne seraient même pas certifiées par les autorités académiques de l’État.  Il en sera peut-être autant de nos futurs militaires dont les membres de l’État-major sont des déclassés dont l’instruction militaire et l’expérience du métier des armes ont été suspendues depuis 24 ans et qui n’ont pas eu le bénéfice d’une mise à jour sur les nouvelles informations, les nouvelles techniques militaires et de nouveaux armements disponibles non plus.  Après le foisonnement des écoles «bòlèt», on aura droit sans doute aussi à des militaires «bòlèt», juste assez utiles pour exercer une répression envers leurs concitoyens, préalablement désarmés de préférence, pour ne pas courir de risques indus.

En définitive, et à bien y penser, le président Jovenel Moïse se remobilise tout simplement une milice.  Pour une telle institution, point n’est besoin de règles strictes et de conventions militaires internationalement reconnues.  Il suffit d’être totalement dévoué à la personne du commandant en chef, en l’occurrence, le président lui-même, et à défaut, ses affidés.  Dans tous les pays démocratiques du monde, l’État-major choisi par le chef de l’État est normalement ratifié par le Parlement élu avant d’être installé dans ses fonctions.  Tel ne fut pas le cas pour cet État-major qui a été installé par le ministre de la Défense nationale, M. Hervé Denis, sans autre forme de procédure.  Les règles en usage, de même que le protocole, tout tombe.  C’est très simple en effet, même un peu simplet.

Si pour cette administration Moïse/Lafontant à laquelle nous avons confié aveuglément le pays, tout voum se do, cependant, tel n’est pas toujours le cas dans le reste du monde.  Nos militaires d’opérette, tout hauts gradés qu’ils puissent être, ne pourront pas invoquer l’ignorance des conventions internationales en matière d’engagement militaire.  Leur grade et leur position dans la hiérarchie de leur institution feront foi de leur compétence présumée et de leur connaissance en la matière.  Toute dérogation à ces conventions internationales leur vaudra les sanctions correspondantes, le cas échéant.

Pour se prémunir contre les dérives éventuelles de cette nouvelle armée, il faudrait que les autres institutions de l’État fassent valoir leur point de vue sur la question, à qui de droit, au public en général et aux représentants des pays étrangers, en ce qui les concerne.  Il importerait, par exemple, que le Parlement haïtien fasse valoir que l’État-major de cette nouvelle armée n’a pas reçu son aval, et qu’en conséquence, les actes posés par ses membres ne sont pas revêtus de l‘autorité que leur conférerait une telle sanction.  Il importerait également que le pouvoir judiciaire statue sur sa reconnaissance de cet État-major installé sans égards pour les autres pouvoirs reconnus par la Constitution.  De même, il est clair que la communauté internationale ne s’est pas montrée favorable à la remobilisation de cette nouvelle armée, ni disposée à son financement ou à son entraînement.  Encore faudrait-il qu’elle s’assure que, par un jeu de vase communiquant, l’État ne provoque pas une attrition délibérée de postes budgétaires stratégiques, pour favoriser ceux du financement de cette armée, en comptant sur cette communauté internationale pour suppléer à ce manquement, subventionnant ainsi cette armée par contournement.

Je réitère une fois de plus mon opposition à la remobilisation des FAD’H.  Pour ma part, je considère que cette décision est prématurée et surtout mal avisée.  Pire encore, de la manière dont on a procédé, j’estime que le gouvernement a erré et a vicié les fondements même de cette institution.  On ne peut pas reconstruire une nouvelle armée avec des personnalités de l’ancienne institution qui a été tellement décriée que le pays a dû s’en amputer entièrement.  On ne peut pas faire exprès, en plus, de choisir des criminels convaincus et condamnés par nos tribunaux, pour faire partie de son instance décisionnelle supérieure, son État-major, au mépris de tous ceux et de toutes celles qui ont été victimes de l’ancienne FAD’H, de tous ceux et de toutes celles qui s’y opposent en raison de la façon dont on a opéré cette remobilisation, bien que ceux-ci se réclament parfois d’en être des partisans.  Quand on reconstruit à neuf, il vaut toujours mieux se débarrasser des débris qui encombrent le terrain, afin de s’assurer qu’aucun déchet ne vienne mettre en péril la solidité du nouvel édifice.  Et si jamais on soupçonne qu’il y a un ver dans la pomme, il vaut toujours mieux prendre tôt les grands moyens, si l’on ne veut pas perdre toute la récolte sur laquelle on peut avoir bâti beaucoup d’espoirs en vain.

Pierre-Michel Augustin

le 20 mars 2018

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