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La dédollarisation intempestive : un autre couac du gouvernement Moïse/Lafontant

Le gouvernement Moïse/Lafontant, une fois de plus, vient de commettre une autre bourde politique, en l’occurrence, sur la scène nationale. Il en pleut, paraît-il, ces derniers temps. Les jours précédents, le point d’orgue c’était la dénonciation de la Représentante Spéciale du Secrétaire général des Nations Unies et Cheffe de la MINUJUSTH, Mme Susan D. Page, en raison de sa déclaration quant aux plaintes déposées devant la justice, relativement au dossier PetroCaribe. Le gouvernement en a fait toute une crise. Il a même rappelé son ambassadeur à l’ONU, M. Denis Régis, pour consultation et, pour faire bonne mesure, le président a boycotté une réunion de l’ONU sur le dossier du financement de l’éradication du choléra en Haïti, à laquelle il était attendu. Maintenant, la dernière trouvaille de ce gouvernement consiste en la publication d’un arrêté rappelant l’obligation de l’utilisation exclusive de la devise monétaire nationale, la gourde, sur tout le territoire et les risques encourus par les contrevenants à cette loi.

En effet, en Conseil des ministres le 28 février 2018, un arrêté présidentiel a été pris et publié avec diligence, intimant au public en général et aux commerçants en particulier, qu’à partir du 1er mars 2018, donc au lendemain de cet arrêté présidentiel, « toutes les transactions commerciales locales doivent être désormais réglées en gourdes ». En conférence de presse, le 2 mars, les différents canons du gouvernement ont exprimé avec force, le bien-fondé d’un pareil arrêté qui ne faisait que rappeler les exigences de la loi qui remonte à 1989, de l’avis du président de la Chambre de députés, M. Gary Bodeau. Mais au fait, cette loi était-elle vraiment appliquée au pays depuis sa promulgation sous le gouvernement du Général Prosper Avril ?

Bien avant cette loi, aussi loin que je reporte mes souvenirs, il était courant de se référer au dollar U.S, même quand le salaire était payé effectivement en gourdes, en Haïti. Dans les années soixante-dix, un instituteur était payé environ 40 dollars par mois, soit 200 gourdes. Un capitaine des FAd’H était payé 200 $ par mois, soit 1 000 gourdes. C’était au temps où la gourde avait une valeur fixe de 5 gourdes pour 1 dollar U.S, un temps révolu depuis que l’économiste Marc Bazin, en tant que ministre des Finances du pays, avait jugé plus opportun d’appliquer un régime de change flottant pour la gourde, par rapport aux autres devises internationales. Depuis lors, notre gourde ne flotte plus, elle coule à pic. En 30 ans, sa valeur au change est passée de 5 gourdes pour un dollar à environ 66 gourdes (taux du jour, 13-03-2018, Radio-télé Métropole Haïti) pour le même dollar, soit une dévaluation de 1 220 %. Dans les boutiques, dans les supermarchés, dans les magasins, dans les hôtels et dans les restaurants, les prix pour les biens et services sont facultativement exprimés et payés en dollar et/ou en gourde. Toutefois, le meilleur prix est certainement en dollar, la gourde étant si volatile que les commerçants se protègent généralement en anticipant un peu sa dévaluation future. Le public, en général, a appris depuis longtemps à fonctionner sur ces deux registres, et tout roule, pour le moment. Il y a un nombre non négligeable d’emplois liés à cette situation. Les cambistes de rue sont légion, de même que les maisons de change formelles et informelles. Les bureaux de transferts qui fleurissent partout au pays remettent la majorité des montants transférés en monnaie forte, en dollar U.S, et les bénéficiaires les écoulent progressivement, au fur et à mesure de leurs propres besoins et en fonction de ce taux flottant de la gourde auquel on les a habitués de longue date. Alors, quelle mouche a piqué le gouvernement pour rappeler brusquement l’application de cette loi dans toute sa rigueur, sans préavis, au lendemain même de la publication de son arrêté présidentiel, soit le 1er mars 2018 ? Serait-ce une diversion tactique ?

En fait, il est louable de s’efforcer d’appliquer cette loi du pays. D’ailleurs, il en est de même pour toutes les lois promulguées par l’État. Encore faut-il qu’elles soient applicables. Dans les pays évolués, lorsque les lois se révèlent d’une applicabilité difficile ou impossible, eh bien, ce sont les lois qui sont abrogées ou amendées, pour mieux les adapter au seuil de tolérance de la population à laquelle elles sont destinées. Par exemple, pendant des décennies, le Canada avait criminalisé la consommation, la détention et la commercialisation du cannabis. Cela a entraîné l’enregistrement d’un nombre considérable de citoyens avec un dossier criminel relié à cette infraction. Eh bien, ce pays, dans sa sagesse, a tout simplement modifié cette loi pour décriminaliser l’usage, la détention et la commercialisation du cannabis. Il encadre ces activités pour en faire un meilleur contrôle. De toute façon, son interdiction était vouée à l’échec. De même, l’arrêté présidentiel du 28 février, dans son approche ex-cathedra, un peu « point barre », sans consultation préalable et sans l’appui des grands utilisateurs de dollars en Haïti, ressemble à s’y méprendre à un autre coup d’épée dans l’eau, un geste pour la galerie, sans aucun souci quant aux modalités pratiques de son application.

Selon un article paru dans Le Nouvelliste sous la plume de Jean Daniel Sénat, pour M. Rénald Lubérice, Secrétaire général du Conseil des ministres : « le gouvernement n’a pas à consulter quiconque pour le respect de la loi. » Il doit savoir de quoi il parle, M. Lubérice, car il a l’autorité que lui confère sa fonction, en plus d’une solide formation académique en la matière, en tant que « Professor of political Science ». Sauf que : « la politique c’est l’art du possible », disait Léon Gambetta, ce grand tribun et homme politique français du 19e siècle. Et il avait bien raison. Déjà, reconnaissant cette imprudence, dans le camp du gouvernement, on commence à pédaler à reculons sur ce dossier en émettant, à la pièce, des exemptions qui auraient dû figurer dans l’arrêté présidentiel, dès le départ. Par exemple, le ministre de l’Économie et des Finances, M. Jude Alix Patrick Salomon, qui aurait dû avoir son mot à dire dans la rédaction de cet arrêté lors de ce fameux Conseil des ministres, le 28 février dernier, vient de se rendre compte qu’il devra aménager des exceptions à cette règle générale. Il s’est soudainement rappelé, en conférence de presse le 2 mars, qu’après tout, il serait insensé de priver la grande majorité de la population abonnée aux transferts de la diaspora pour leur survie, de recevoir, en devise forte, cette manne qui leur vient de l’étranger régulièrement et sur laquelle, le gouvernement récolte son prélèvement non négligeable au passage. De même, le Forum Économique du Secteur Privé, généralement un allié de ce gouvernement, vient de lui faire savoir son irritation dans une lettre plutôt sèche, avec plus une allure d’injonction que de demande polie d’explications. Il lui détaille dans le menu, les étapes à suivre et les interlocuteurs à bien vouloir consulter, afin d’établir un délai et les modalités raisonnables d’application de cet arrêté intempestif, par secteur d’activités, s’il vous plaît, si jamais cet arrêté finit par être appliqué un jour.

Et ce n’est pas tout. Le président de la Chambre basse, le député Gary Bodeau, un partisan bien connu du gouvernement, lui aussi critique vertement cette décision. S’il est convaincu qu’il est tout à fait normal d’exiger l’usage de la gourde en priorité sur le territoire haïtien, il déplore la démarche gauche du gouvernement et la méthode boiteuse utilisée. Il demande au gouvernement de prendre un moratoire sur l’application de cet arrêté et d’engager des négociations avec les partenaires du secteur commercial. Après tout, ceux-ci ont beaucoup d’intérêts en jeu. En 2017, les importations qu’ils ont effectuées au pays avoisinaient les 4,5 milliards de dollars U.S, et on n’improvise pas avec la gestion de trésorerie de tels montants.

On aura rarement vu un gouvernement haïtien, né sous des auspices aussi favorables, dilapider aussi rapidement un capital de sympathie qui lui était acquis par défaut. Après s’être mis à dos l’Organisation des Nations Unies en manifestant une susceptibilité de mauvais aloi sur une intervention, somme toute, judicieuse de la cheffe de la MINUJUSTH dans un domaine précisément ciblé par le mandat de la Mission qu’elle dirige, après avoir boudé de façon mal avisée une rencontre destinée à mobiliser des fonds pour combattre l’épidémie de choléra dont le pays est affligé, voilà maintenant qu’il s’en prend à un autre pilier de son gouvernement, le secteur privé sur lequel il compte pour relancer la création d’emplois dans le pays. À force de gesticulations politiques inconsidérées, ce gouvernement finira peut-être par créer le vide autour de lui. Les mouvements de grève qui commencent à faire mal à l’économie nationale, la gestion erratique des manifestations de rue par la police qui dérape trop souvent par les temps qui courent, des incendies incontrôlés par-ci, par-là, si en plus il fait monter la moutarde au nez des industriels et qu’il continue, de surcroît, d’indisposer la grande majorité de la population, nul ne sait à quelle déflagration sociale on pourrait assister? Mais, paraît-il, ce gouvernement, c’était le choix démocratique du peuple, le choix aussi de la communauté internationale ? Alors, soit. Mais quand viendra le temps de faire les redditions de compte à la population, on risque de voir la désillusion d’un peuple que l’on croit bon enfant, se transformer en un balayage en règle et pas toujours tranquille. Notre histoire nationale est jalonnée d’épisodes de ce genre. On en porte encore malheureusement les stigmates, et leurs séquelles expliquent largement notre état de sous-développement.

Pierre-Michel Augustin

le 13 mars 2018

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