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Haïti : le mariage forcé entre émigration et occupations

Après le premier janvier 1804, Haïti fut considérée comme un refuge, un asile pour tous les esclaves, hommes et femmes, qui voulaient vivre dans la paix et la dignité. Du président Alexandre Pétion (1806-1818), en passant par Jean Pierre Boyer (1818-1843), les invitations encourageant les noirs esclaves et libres aux États-Unis à émigrer n’avaient pas manqué. Sous le gouvernement de Géffrard (1859-1867), entre 8 mille à 13 mille Noirs américains, incluant libres et esclaves, émigrèrent vers Haïti, la seule nation libre du continent américain, dirigée par des Noirs. Le président Lincoln lui-même, en 1863 considérait l’annexion de l’Ile-à-Vache comme destination idéale pour déporter les Noirs libres et anciens esclaves, comme solution aux problèmes de couleur et d’inégalité qui sévissaient aux États-Unis.

En effet, à cause de notre tradition de pays hospitalier et généreux envers nos visiteurs, Haïti avait connu un influx d’immigrants parmi lesquels : des Syriens, Libanais, Italiens, Allemands et Juifs, du dix-neuvième jusqu’au début du vingtième siècle. Mais, comment expliquer par la suite les exodes d’immigrants haïtiens qui voyagent, parfois au péril de leur vie, pour travailler, se réfugier ou s’installer dans des pays pour lesquels Haïti représentait autrefois un modèle dans la région ?

La réponse la plus simpliste dont certains historiens malintentionnés et analystes politiques paresseux abusent trop souvent, c’est qu’Haïti l’a bien mérité. Les troubles politiques, les conflits internes et chroniques, les problèmes sociaux, le manque de discipline de nos compatriotes dans le travail, l’analphabétisme sont aussi des arguments avancés pour comprendre le phénomène d’émigration qui affecte autant de familles haïtiennes depuis plus d’un siècle. Cependant, quand on analyse la situation en profondeur et sans esprit discriminatoire, l’origine de nos problèmes migratoires n’est pas le fruit du hasard ou d’une négligence banale. En fait, notre statut de pays indépendant, d’anciens esclaves et rebelle de caractère nous a valu une place sur les échiquiers des grands pays riches, militairement puissants et surtout impérialistes, comme nos voisins nord-américains. Nos relations avec les États-Unis peuvent apporter beaucoup plus de lumière sur ce point.

Après le traité de Paris en 1898, les Espagnols avaient cédé les territoires de Porto-Rico, Guam, Philippines et Cuba aux États-Unis. Immédiatement après, les compagnies Américaines s’installèrent à Cuba et commencèrent à exploiter les ressources de cette île voisine, comme par exemple le commerce du sucre de canne. À l’époque, il fallait une forte main-d’œuvre pour couper la canne-à-sucre. Malheureusement, les répressions sanglantes, les camps de concentration érigés par les Espagnols contre les Cubains qui réclamaient leur indépendance prirent une tournure génocidaire, réduisant considérablement une grande partie de la population civile. Il fallait trouver une main-d’œuvre massive et a bon marché. Mais où ?

Bizarrement et soudainement, une grande vague de travailleurs journaliers haïtiens, appelés « braceros » sont allés travailler dans les champs de canne-à-sucre à Cuba à la même époque. De 1913 à 1931, seulement dans la zone Orientale de Cuba, on y comptait près de 30 à 40 mille braceros haïtiens recensés. Pour une vue globale de cet exode entre 1901 et 1935, environ un demi-million d’Haïtiens auraient visité ou travaillé comme braceros à Cuba. Les Américains avaient utilisé les prétextes de troubles politiques pour envahir et occuper Haïti en 1915. Un an après, ils avaient occupé la partie est de l’île. En 1919, les Américains avaient officialisé et régulé le travail de nos braceros en République Dominicaine. Une autre vague d’émigrés abandonnèrent nos champs en Haïti au profit des compagnies sucrières américaines. Ils étaient 28 258 braceros haïtiens en 1920 et 52 657 en 1935. Même après le départ des Américains du pays en 1934, les gouvernements haïtiens continuèrent à recevoir de l’argent des Dominicains au nom du travail inhumain et esclavagiste de nos frères braceros. Le dernier paiement de 2 millions de dollars américains remonte au 18 janvier 1986, quelques semaines avant la chute de Jean-Claude Duvalier.

Sur le point de troubles politiques, l’accession au pouvoir de François Duvalier en 1957 avait causé le départ en exil d’une première vague de plusieurs centaines de citoyens haïtiens éduqués vers les États-Unis, la France et le Canada. Quelques années plus tard, nos exilés et réfugiés augmentèrent en nombre avec Jean-Claude Duvalier, héritant le pouvoir à vie de son père. Une deuxième vague d’exilés suivit, parmi eux un grand nombre de paysans et cultivateurs qui abandonnèrent l’agriculture. Les répressions des tontons macoutes, qui allaient terminer en 1986, forcèrent plusieurs milliers de nos compatriotes à s’aventurer en mer pour atteindre les côtes américaines. Les « boat people » comme on nous appelait, marquèrent une nouvelle phase dans l’exode migratoire. Les forces militaires formées par les Américains et serviles à leurs intérêts, organisèrent des coups d’État à répétition jusqu’au renversement du président Aristide en 1991. Les « boat people » furent trop souvent refoulés en Haïti. L’embargo de 1991-1994 provoqua un autre exode de plus de 100 mille Haïtiens vers les États-Unis et la République Dominicaine.

La communauté internationale, de plus en plus hostile à nos migrants, crée nos malheurs et en profite. Les coups d’État montés, ordonnés et parfois exécutés par leurs propres soldats, ont servi de prétextes pour les invasions militaires de pays étrangers en 1994 et 2004, suivies par l’occupation illégale onusienne. Leur doctrine : la démocratie par les armes et la stabilité politique par l’occupation. Comme il a été maintes fois démontré, ces occupations politiques et militaires n’ont pas aidé au développement du pays. Depuis 1994, l’année qui avait marqué la deuxième invasion américaine, on compte déjà différentes missions des Nations Unies : MANUH (1996-1997), MITNUH (1997), MIPONUH (1997-2000), MINUSTAH (2004-2017), MINIJUST (2017 à date). Toutes ces occupations militaires et politiques d’Haïti n’ont pas pu empêcher ni réduire l’exode d’immigrants haïtiens. Combien de milliers de cerveaux haïtiens bien calibrés nous a dérobés le Canada ? Pareillement, de 2015 à décembre 2017, près de 100 mille jeunes haïtiens ont fui le pays vers le Chili. Au Brésil, on y comptait déjà plus de 50 mille. Nos voisins Dominicains parlent de près d’un demi-million d’Haïtien chez eux dont la majorité se trouve en situation irrégulière. La liste des volontaires à quitter Haïti est trop longue, et celle des pays à nous souhaiter la bienvenue est déjà trop courte.

Nous avons passé un siècle à travailler dans les champs chez nos voisins, à construire leurs routes et ponts, à prendre soins de leurs bébés et vieillards, pendant que leurs filles et fils vont à l’école, créent des industries pour bombarder notre marché de produits de toutes sortes. Nous sommes les immigrants mal vus aux yeux de tous dans le continent américain mais exploités par tous. Quand ils ont besoin de nos travailleurs, on les accepte par centaines pour après les déporter en grand nombre. Ce faisant, les Chiliens et Brésiliens pourront se pencher pleinement sur l’éducation, l’innovation technologique, les recherches scientifiques, les jeux olympiques, la création artistique, voire l’exploration de l’espace. En gros, ces pays peuvent mieux planifier leur développement, pendant que nos migrants construisent leurs routes, leurs maisons, leurs écoles, leurs hôpitaux et nettoient leurs latrines. Pourquoi s’étonner quand ils utilisent toutes les épithètes merdiques pour nous décrire ?

Bref, pour nos compatriotes pauvres, désespérés, désillusionnés et incrédules qui parfois pensent que seule une occupation étrangère peut nous aider à résoudre nos problèmes de sous-développement, de pauvreté, de corruption, d’injustice sociale qui occasionnent ces vagues d’immigrants, je vous prie de vous ressaisir. Notre seul espoir, c’est surtout la fraternité et la solidarité entre nous, comme peuple soudé par la même conviction : Haïti aux Haïtiens. Point n’est besoin de vous rappeler qu’après les invasions à Cuba, en Haïti et à Saint-Domingue par les Américains, l’exode des braceros haïtiens avait commencé. Ensuite, la dictature, les répressions et coups d’État orchestrés par la gendarmerie haïtienne, formée et dirigée par les Américains, nous ont laissé l’héritage des « boat people ». Et enfin, c’est sous l’occupation onusienne actuelle, commandée militairement à tour de rôle par les Brésiliens et Chiliens, que nous constatons douloureusement des exodes de jeunes haïtiens vers ces deux pays occupants. Alors, croyez-vous encore que notre problème d’émigration en masse soit le fruit du hasard ?

Rodelyn Almazor

ingalmazor@yahoo.com

Journal Haïti Progrès

Jacmel Haïti

 

Références

“Imigração haitiana na mídia brasileira” (PDF). Oestrangeirodotorg.files.wordpress.com. Retrieved 2017-08-28.

http://www.miamiherald.com/news/nation-world/world/americas/haiti/article103920161.html#storylink=cpy

Mariana Longhi Batista Alessi. “A Migração de Haitianos para o Brasil” (PDF). Humanas.ufpr.br. Retrieved 2017-08-28.

https://sites.duke.edu/sugardocumentaries/history/

Needed but unwanted Haitian immigrants and their descendants in the dominican republic, Bridet Wooing and Richard Moseley-Williams

https://brasil.elpais.com/brasil/2015/03/15/internacional/1426460256_276696.html

Black Labor, White Sugar: Caribbean Braceros and Their Struggle for Power in by Philip A. Howard

Sidney Antonio da Silva. “Brazil, a new Eldorado for Immigrants? : The Case of Haitians and the Brazilian Immigration Policy” (PDF). Anthrojournal-urbanities.com. Retrieved 2017-08-28.

Arab and Jewish Immigrants in Latin America: Images and Realities edited by Ignacio Klich, Jeffrey Lesser

Brazil, a new Eldorado for Immigrants? The Case of Haitians and the Brazilian Immigration Policy1 by Sidney Antonio da Silva

https://www.newyorker.com/news/news-desk/haitian-migrants-turn-toward-brazil

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