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Carnaval bancal, mardi gras et coups bas…

S’il y a une activité qui mobilise beaucoup de gens et qui suscite l’adhésion d’une majorité de la population en Haïti, c’est bien le carnaval. Jeunes et vieux, citadins comme paysans, tout le monde s’y retrouve un peu. C’est le temps des folies, le temps de la débauche et de la satire sociale et politique. Autrefois, c’était aussi le temps de se remémorer et de se représenter certaines de nos fresques historiques, de se payer la tête de certains de nos gouvernants affublés d’un égo démesuré où de travers que l’on monte en épingle. C’était le temps de la caricature et de l’expression artistique débridée, s’exprimant dans nos masques, dans nos meringues carnavalesques et dans nos danses pas toujours chorégraphiées et souvent très expressives. Je me souviens encore des déhanchements évocateurs de Ti Simone, malgré mes cheveux gris. Pourtant cela ne date pas d’hier. Mais quand il nous manque de tout, même de l’essentiel, lorsque l’urgence ne peut même pas être traitée et qu’il nous faille quêter l’aumône d’autrui pour atténuer la misère de nos plus que nombreux nécessiteux, quand nous peinons même à gérer nos ordures, m’est-il permis de me questionner sur la pertinence et l’à propos de consacrer des fonds publics pour la tenue de carnavals à travers les villes, villages et hameaux du pays ?
Pendant des décennies, nous avons organisé nos carnavals sans nous donner vraiment une structure définie, habilitée à le faire, sans normes précises, un peu comme toutes les grandes activités publiques que nous organisons. Pour avoir une petite idée de l’amateurisme avec lequel nous réalisons cette grande messe culturelle, à quinze jours de la tenue de l’évènement, le Comité organisateur du carnaval national pour 2018 ne connaissait pas encore le budget qui lui serait confié pour l’entreprendre. En effet, Loop Haïti rapportait dans un article le 30 janvier dernier, que le budget du Carnaval 2018 venait enfin d’être dévoilé, à la suite d’une rencontre tenue ce jour même. Il est établi à 180 millions de gourdes et est financé comme suit : 100 millions de gourdes par l’État et 80 millions de gourdes par le secteur privé. Aucun montant n’était encore alloué spécifiquement pour chacun des départements. À noter que l’an dernier, le budget de cette activité se chiffrait à 240 millions de gourdes, soit une diminution de 25 % du budget actuel par rapport à celui de 2017. Une telle décote lance définitivement un message plus ou moins clair de la part de nos gouvernants :
ou bien l’investissement public dans cette activité ne rapporte pas les dividendes escomptés,
ou bien le carnaval ne vaut pas la peine d’être autant financé par l’État parce que le financement privé devrait s’en charger
ou bien l’État n’a plus les moyens de le soutenir autant qu’il le voudrait.

Je parie sur la troisième option. La subvention de l’État par rapport au financement total demeure importante, de l’ordre de 60 %, et le secteur privé se charge des 40 % restants.
Un tel investissement de l’État devrait normalement rapporter au moins 100 millions de gourdes au pays, pour qu’il soit à coût nul, financièrement. Un ex-ministre de la Culture en 2012, M. Dupuis, expliquait avec candeur, lors d’une conférence de presse tenue le 3 septembre 2012, que le Carnaval des Fleurs de juillet 2012 avait réussi l’exploit inégalé dans les annales de nos carnavals, d’être financièrement rentable et d’avoir rapporté à l’État un montant net de 35 millions de dollars U.S. À l’en croire, la nouvelle formule aurait le mérite de nous permettre de renflouer facilement les caisses de l’État. On n’aurait qu’à la répliquer plusieurs fois par an. Toutefois, malgré cette extraordinaire prestation, même le ministre Dupuis n’a pas osé poursuivre dans cette veine, malgré son surprenant exercice imaginatif de comptabilité, à l’époque. Des observateurs avisés avaient alors vite fait de dénoncer les artifices de calcul du ministre. Ce n’était évidemment que de la frime, comme les nombreux milliers d’emplois que le président d’alors avait créés en un tour de main, sans que personne ne s’en soit rendu compte, même pas son ministre de l’Économie et des Finances d’alors, ni non plus la grande foule des jeunes chômeuses et chômeurs, désespérément en quête d’un job, au point de risquer d’aller boire leur honte en Dominicanie ou de s’exiler jusqu’au Chili, pour avoir l’espoir d’un travail, une lueur d’avenir au bout de leur tunnel.
Dans l’intervalle, nos marchés publics flambent de temps en temps, comme c’est le cas aujourd’hui encore avec le « Marché en fer » de Port-au-Prince qui est consumé totalement devant un service de pompier inexistant et incapable d’intervenir efficacement pour contenir le brasier. Pour un service d’urgence aussi important et stratégique qui coûterait environ 10 millions de dollars U.S pour le doter et le rendre opérationnel à la capitale, nous attendons patiemment que le Canada veuille bien nous en faire cadeau, alors que nous trouvons des fonds pour financer des jours de bamboche carnavalesque à travers tout le pays.
Pendant ce temps, nous quémandons l’aide de la Corée pour relocaliser des centaines de familles qui s’étaient réfugiées dans des grottes et dans des abris de fortune depuis le passage de Matthew en 2016. Pourtant, il suffisait de moins de 10 millions de dollars U.S pour le faire, alors que l’an dernier nous avions opté pour injecter des montants importants pour la tenue du carnaval dans la ville des Cayes, en plein dans le grand Sud, sans penser à nos infortunés concitoyens sinistrés.
La démarche aberrante des responsables de l’État me sidère régulièrement. Je n’arrive pas à croire mes yeux ni mes oreilles, lorsque je vois, en direct, le Président de la République et la Première Dame, tchatcha en mains, encourager le personnage Sweet Micky, ex-président d’Haïti qui leur promet de ne pas dire des obscénités devant eux, par respect pour leur fonction importante mais qu’il ne se privera pas de le faire, après avoir passé leur stand, en dépit des mises en garde du Comité du Carnaval et d’autres autorités en la matière. Dans les faits, ce personnage a effectivement tenu parole, à peine eut-il laissé le voisinage immédiat du chef d’État et de sa femme, ciblant délibérément et publiquement deux journalistes vedettes, ses deux victimes favorites, en toute impunité. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi les autorités de l’État peuvent laisser aller les choses à ce point et espérer que les honnêtes citoyens du pays, eux, se conformeront et respecteront la loi, quand elles choisissent de ne pas l’appliquer sur certains autres citoyens qu’elles estiment être au-dessus de ces mêmes lois.
De même, il n’y a pas si longtemps, des prélats, du haut de leur chaire, ne manquaient pas une occasion de flageller les dérives de certains gouvernants dont les orientations politiques et sociales ne leur revenaient sans doute pas. Il en était de même de toute une kyrielle d’observateurs de la scène politique et sociale du pays, des acteurs de ladite société civile qui se disaient pourtant inquiets pour leur sécurité physique, à l’époque, mais qui ne rataient pas une occasion de manifester leur bravoure et de prendre la parole pour dénoncer et vilipender, souvent à juste titre, telles actions qu’ils jugeaient alors inacceptables. Mais où étaient-ils quand le Révérend Simoly a été sacrifié ? Où étaient-ils, quand un directeur d’école a été tabassé à Martissant, dans son établissement et détenu plusieurs jours en prison indûment, alors que certains de ses collaborateurs ont perdu tout bêtement leur vie, lors de ce dérapage ? Où sont passés les combattants sans peur et sans reproches qui faisaient de la lutte contre la corruption, entre autres, un de leurs blancs destriers qu’ils enfourchaient invariablement? Même l’ex-président Martelly reconnaît publiquement dans ses propres mots qu’il y a eu certainement vols, détournements et abus de la caisse publique, dans le dossier PetroCaribe. Même le président Jovenel Moïse l’avoue publiquement qu’il a agi pour faire bloquer l’enquête sénatoriale en cours. Mais personne ne dit rien. C’est correct de refuser de faire la lumière sur ces crimes financiers et économiques. C’est correct aussi de commettre sciemment une entrave à la justice. L’essentiel aujourd’hui serait d’éviter de tomber dans la persécution politique. Au diable donc, ces quelque malheureux milliards de dollars prétendument dilapidés. Cela ne vaudrait sans doute pas la peine de bouleverser la quiétude de ceux et de celles, des personnes de bonnes familles sociales et politiques en général, qui en auraient profité pour faire fortune. La paix sociale de ces gros bonnets serait tout ce qui compte pour le redémarrage de l’économie et pour remettre le pays sur les rails du développement.
Dans l’intervalle, pendant que nous courons les carnavals et que certains s’esclaffent à gorge déployée devant les grivoiseries de certains, les quolibets des autres, quand ce n’est pas des agressions verbales en pleine émission radiotélévisée en direct, voire même des agressions physiques à l’endroit de quelques quidams qui auraient l’outrecuidance d’exprimer des opinions négatives envers le fils de l’autre, dans l’intervalle dis-je, nos parlementaires, eux s’organisaient une petite visite « de courtoisie » en République Dominicaine pour discuter, au plus haut niveau, en catimini, des grands dossiers transnationaux qui concernent les deux pays voisins. Selon le Listin Diario, une délégation de parlementaires haïtiens, dirigée conjointement par le président du Sénat, Joseph Lambert et le président de la Chambre des Députés, Gary Bodeau, rencontrait « mystérieusement », ces derniers jours, le président dominicain, Danilo Medina. Pour discuter de quoi, d’après vous ? Rien n’a filtré des échanges privés du président dominicain avec les deux présidents du Parlement haïtien. En public, et en présence des autres membres de cette délégation parlementaire, on aurait discuté, entre autres, des rapatriements de nos compatriotes vers le pays et de l’augmentation du coût des visas vers la Dominicanie, sans plus. Cette délégation aurait pris sur elle de négocier des adoucissements de la politique du gouvernement dominicain envers nos compatriotes, bien sûr, sans rien offrir en échange, à part notre amitié indéfectible, cela va de soi. Les négociations diplomatiques sont généralement du ressort de l’Exécutif, plus précisément du Président de la République mais, comme ce dernier était soit au carnaval soit occupé à distribuer de la machinerie lourde aux administrations municipales, les Parlementaires ont sans doute cru bien faire, en entreprenant cette démarche à sa place, pour protéger les intérêts supérieurs de la nation.
Toujours est-il que le carnaval est sans contredit un acquis culturel important que l’on aurait avantage à mieux préparer pour un marketing touristique et économique effectif du pays. À cet égard, l’an dernier, à pareille époque, le Parlement devait plancher de toute urgence sur une proposition de loi pour encadrer cette activité d’envergure. On l’attend encore, comme bien d’autres lois qui devraient réglementer le fonctionnement de nos industries. Au Parlement comme ailleurs, on parle beaucoup mais on agit très peu. Et quand on finit par s’y atteler, le résultat est souvent bancal. C’est ce qui explique notre retard dans tant de domaines. On laisse le champ libre à l’improvisation d’État et aussi à l’arbitraire d’État. Et le carnaval ne fait pas exception à cette règle bien à nous. Nous finissons rarement ce que nous commençons. Nous laissons en plan des pans entiers de notre vie économique, politique et sociale. Aussi, nos institutions qui sont censées les réglementer ou les administrer sont, pour la plupart, ou bien inefficientes parce que sous-financées et mal dotées ou inopérantes parce que délibérément mal conçues et mal arrimées avec des lois cadres.

N’empêche que l’on est en droit de se demander quelle est la pertinence de consacrer autant de ressources et d’énergies à une entreprise comme le carnaval, lorsqu’elle n’est pas profitable pour le pays d’une part et d’autre part, lorsque tant d’autres secteurs, tant d’activités, beaucoup plus fondamentaux et essentiels au pays, sont laissés à l’abandon ou fonctionnent mal, tout simplement par manque de ressources ? N’y aurait-il pas lieu de décréter un moratoire sur cette entreprise, jusqu’à ce qu’elle soit bien encadrée d’une part, et d’autre part, jusqu’à ce que le pays ait les moyens de l’organiser assez adéquatement pour en obtenir les retombées recherchées?
Pierre-Michel Augustin
le 13 février 2018

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