Comme pour ajouter l’insulte à l’injure…

S’il nous fallait encore d’autres indices du faible niveau d’estime et de déférence de la communauté des nations et des institutions internationales à l’égard de notre pays, la semaine dernière nous en aurait offert deux occasions précises pour nous en faire une démonstration. Coup sur coup, deux faits notoires sont venus illustrer mes propos. D’une part, les Nations Unies viennent de déployer une nouvelle mission au pays, sans attendre même un semblant de ratification de sa démarche. D’autre part, un officier d’une organisation financière internationale s’est permis de venir faire la leçon à l’opposition politique, avec l’appui tacite mais intéressé des autorités du pays. Celles-ci n’ont pas semblé comprendre que la myopie politique qui semble servir leurs intérêts pour le moment, ne peut conférer qu’un avantage passager sur ses adversaires. En permettant à des étrangers de s’immiscer dans des démarches auxquelles elles ne sont pas conviées et qui ne les regardent pas, il n’est pas dit qu’ils ne pourront pas prendre la position inverse éventuellement, au gré des intérêts changeants. Il faut dire que nous ne nous aidons pas du tout et que nous ratons d’excellentes occasions de mettre en exergue, l’opposition à cette occupation du pays qui ne dit pas son nom. Le 15 octobre dernier marquait la fin, le départ enfin de la MINUSTAH. Après treize longues années d’occupation, sous prétexte de garantir la sécurité internationale mise en danger par des troubles en Haïti, après treize années de tourisme militaire, entre autres formes de tourisme, sous prétexte de stabiliser une situation politique exacerbée au préalable par des interventions étrangères hostiles au gouvernement en place, après treize années d’imposture politique internationale, la MINUSTAH partait la semaine dernière, sans tambours ni trompettes, dans l’indifférence assourdissante d’une grande majorité de la population. J’aurais aimé voir partir le dernier bataillon de la MINUSTAH sous les huées et les quolibets d’une population enfin libérée de leur présence indésirable et inopportune. J’aurais aimé entendre les lambis résonner à travers le pays et voir les gens «bat chalbari»’ après leur dernier soldat, pour que tous, ils se souviennent qu’ils n’étaient pas bienvenus sur la terre d’Haïti, en tant que soldats d’une force étrangère d’occupation. On aurait pu leur offrir comme cadeau de départ, les larmes des veuves, des veufs et des orphelins qui ont perdu les leurs, à cause du choléra qu’ils nous ont importé par négligence, pour qu’ils se souviennent longtemps encore des stigmates de leur passage et de leurs souillures sur la terre d’Haïti. Mais elle est partie la MINUSTAH, sans bruit, sans compte, sans demander son reste, à la cloche de bois. Elle laisse au pays, une épidémie encore à combattre, des mères et des femmes enceintes qui devront assumer seules la charge d’élever des enfants que des pères géniteurs auront abandonnés. Une cohorte d’abusés (es) sexuellement viendra allonger la liste de ceux et de celles à qui ces soldats auront causé des torts, en raison des sévices qu’ils leur ont fait subir. La société civile du pays et tous ceux et celles qui ont milité et œuvré pour qu’arrive ce jour, auront raté l’occasion de signifier à la face de l’ONU et des membres de cette organisation, leur désaccord sur cette présence qui nous a été imposée pour les mauvaises raisons, sous de faux prétextes. Dans les Amériques, s’il est un pays qui aurait pu subir une mission de stabilisation ou d’interposition pour sauvegarder la paix interne et externe, c’est bien la Colombie, pays d’où vient Luis Alberto Moreno, actuel président de la Banque Interaméricaine de Développement (BID). Ce pays a passé les cinquante et deux dernières années à s’entredéchirer dans une guerre civile qui a fait, selon le secrétaire des Nations unies, 260 000 morts, 45 000 disparus et 6 000 000 de personnes déplacées. L’ONU et l’OEA se sont bien gardées, durant ces 52 ans, d’y envoyer des troupes militaires ou des forces d’interposition, de peur sans doute d’essuyer des pertes humaines considérables dans les rangs des forces qu’elles y auraient dépêchées. Il faut dire aussi, que la Colombie n’est pas une savane où l’on peut s’aventurer sans crier gare, sans y être invité. De même, regardons le jeu de massacre qui s’opère en Syrie. On condamne, on menace, mais l’on ne s’aventure pas outre mesure sur ces terres broyées par une guerre civile qui a grandement contribué au déferlement de réfugiés qui s’abat sur l’Europe. Selon l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme, en six ans, cette guerre en Syrie aura causé la mort à 465 000 personnes. On attendra encore longtemps la mission de paix et d’intervention de l’ONU dans cette partie du monde. En comparaison à ces convulsions nationales d’envergure, leur potentiel de déstabilisation régionale et de menace aux pays environnants, l’on conviendra que le dossier d’Haïti, c’était de la petite bière. La MINUSTAH était venue en 2004, en force supranationale, sans demander ni notre avis ni notre consentement. C’était hier, c’était il y a treize ans. Aujourd’hui, elle est repartie de la même façon, comme elle était venue. Sans faire de bilan, sans assumer ses responsabilités devant l’histoire et devant les victimes qu’elle laisse derrière elle. Si elle accepte de mauvais gré et après moult dénégations, sa culpabilité dans l’éclosion de l’épidémie du choléra au pays, elle est encore loin d’assumer ses responsabilités devant les victimes et face au pays. Mais voilà que sans demander l’autorisation à qui que ce soit, l’ONU s’octroie une autre mission en Haïti, celle de continuer à renforcer la PNH et d’appuyer la Justice cette fois-ci : la MINUJUSTH. À cela, les Haïtiens n’ont pas eu leur mot à dire non plus. Le bon président Jovenel Moïse a été informé de la chose et la mission est déployée sur le territoire du pays depuis le 16 octobre, bien avant qu’il n’ait eu l’idée de convoquer le Parlement à l’extraordinaire pour cette semaine, afin de bien vouloir ratifier ce fait accompli. Comme insulte suprême à un pays dit souverain, dirigé par un Président élu et sanctionné par un Parlement dont les membres ont été élus par un peuple supposément souverain, on n’en fait pas pire. La Caravane passe. Le Parlement peut bien rouspéter, mais qui s’en soucie ? Cela va être une lettre à la poste, une simple formalité pour une institution qui est censée être un des centres de pouvoir du pays mais que l’on traite comme un vassal. Et vlan ! Après cette gifle assenée en pleine face à notre Parlement et à la Présidence par cette façon cavalière de l’ONU, arrive en tournée le président de la BID. Dans tous les pays normaux du monde, ces personnages font généralement bien attention à ne pas déroger à des conventions établies de non-intervention dans les affaires de politiques internes des pays. On prend des gants blancs et on tient de rigueur une langue de bois, afin de respecter consciencieusement les règles de non-ingérence politique. Mais pas en Haïti, ce n’est pas nécessaire de prendre autant de précaution. Luis Alberto Moreno, a pris en charge cette institution en 2005. C’est donc un vieux routier des relations avec les États et ce n’est pas un impair accidentel, lorsqu’il affiche son parti-pris envers un gouvernement et son mépris envers l’opposition politique. Pour Haïti, peu importe ce qu’il dit ou fait, cela ne porte pas à conséquence. Il peut même s’arroger le droit de conseiller à l’opposition de rentrer dans les rangs et de monter à bord de la Caravane du Changement. La BID qu’il préside apporterait des bonnes nouvelles pour ceux et celles qui se hâteraient d’y grimper. Elle contribuera 1 milliard de dollars U.S, sonnants et trébuchants à cette entreprise du gouvernement, qui s’appelle la Caravane du Changement. Les absents n’auront sans doute pas droit à la galette. Et re-vlan ! Peu importe si l’entreprise caravanière est peu documentée et si peu de gens en connaissent la structure opérationnelle réelle. Quelques notes anecdotiques suffiront, comme ces tracteurs qui pourrissaient dans les champs et qui auraient été retrouvés et réhabilités à peu de frais, pour être remis en service, au bénéfice des plus défavorisés. Personne ne sait combien de ces machines ont été ainsi retrouvées ni combien a coûté leur réparation. C’est comme les nombreux kilomètres de routes asphaltées à 140 000 $ le kilomètre. Les miracles financiers pleuvent. Les techniciens des organisations financières internationales, généralement si pointilleux dans leurs analyses de dossiers et si exigeants quant au respect des protocoles de projets et de leur montage financier, tout d’un coup ont une âme poétique et versent dans le lyrisme. On invite même des partenaires d’affaires de l’État, dans le domaine de l’énergie électrique, à avoir une conscience patriotique et à oublier, pour une fois, l’évangile du rendement sur investissement qu’on a toujours prêchée. On aura tout entendu. En 2004, lorsqu’elle était venue sauvegarder la paix publique en Haïti, l’ONU s’était donné le mandat de renforcer la police nationale, les institutions de l’État et de favoriser la stabilité politique. Treize ans plus tard, s’il est vrai que la PNH s’est renforcée au long des années, aujourd’hui la solidité de cette institution n’est pas à toute épreuve car elle n’est pas à l’abri d’une vassalisation politique, comme en témoignent des tentatives récentes de mettre son état-major sous influence politique. En 2004, certes, il y avait des zones de non-droit créées en raison d’un coup d’état fomenté pour décapiter un pouvoir politique avec lequel l’international n’arrivait plus à s’entendre, et qui s’enfargeait de plus en plus dans ses propres erreurs. Mais aujourd’hui, treize ans plus tard, le peuple est encore régulièrement dans les rues à manifester contre un gouvernement qui fait la sourde oreille à ses revendications légitimes. Il est régulièrement bombardé de gaz lacrymogène et copieusement arrosé d’eau «grattée», quand les Forces de police ne lui tirent pas dessus avec des balles en caoutchouc, si ce ne sont pas des balles réelles. Alors, où sont les grands progrès réalisés par la présence et l’accompagnement de la MINUSTAH. Allez demander aux résidents de Martissant si les bandits de Grand-Ravine ne leur causent plus une grande inquiétude. Tout comme, allez demander aux citoyens qui manifestent contre le gouvernement dans d’autres quartiers de la capitale, s’ils sont plus rassurés aujourd’hui, quand des véhicules non immatriculés conduisent des hommes armés qui tirent des rafales d’armes automatiques dans leur direction. Treize ans après, le vernis de succès, dont se félicite l’ONU pour son intervention en Haïti, ne trompe pas grand monde. La structure de pouvoir qu’on essaie d’imposer à une partie importante de la société haïtienne ne fait pas vraiment recette et accumule des bourdes, les unes après les autres. Les bouées de sauvetage qu’on ne cesse de lui jeter ces derniers temps, avec le passage de Kenneth Merten et de Luis Alberto Moreno, avec la résurrection du Core Group, ne suffisent plus à lui permettre de surfer sur le mécontentement grandissant de la population. Ce gouvernement, à peine vieux de 8 mois, est déjà à bout de souffle et à court d’expédients. Il en est rendu à ne pas reconnaître une insulte, même quand on la lui sert en personne et en pleine face. Le Président de la République aurait rallié l’opinion publique derrière lui, s’il avait pu signifier à ses interlocuteurs à l’ONU qu’il ne saurait accepter l’avènement et le déploiement d’une nouvelle mission de l’ONU au pays, sans avoir discuté au préalable de sa mission, de ses moyens et des modalités de sa réalisation. On s’inquiète aujourd’hui d’une éventuelle mise en tutelle du système judiciaire par la MINUJUSTH. La sauvegarde de l’intégrité des institutions du pays est une des responsabilités du Chef de l’État. À l’évidence, dans ce cas patent, il ne s’en est pas préoccupé. De même, il aurait probablement coupé l’herbe sous le pied de l’opposition, s’il avait pu prendre de la hauteur et de la distance par rapport à cette déclaration de Moreno à l’endroit de ses adversaires, en indiquant au responsable de la BID, poliment mais sans détour, qu’il se réservait les appels à la collaboration à l’endroit de ses adversaires de l’opposition car cela fait partie de ses attributions de chef d’État et ne relève pas de la compétence des institutions financières étrangères. Malheureusement, nous avons si longtemps pataugé dans ces eaux de la honte que nous ne nous rendons même plus compte de leur puanteur. Notre faculté d’en être froissé est tellement émoussée, que nous ne ressentons même plus la gifle. On la confond allègrement avec une tape amicale. Le ressort qui fait qu’on réagit spontanément à un geste vexatoire semble être brisé. Je me demande parfois, si cela se répare avec le temps, si cela se réapprend avec l’effort.
Publier le : 28/10/2017   Auteur : Pierre-Michel Augustin

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