Les cycles de nos crises sociales et politiques

On ne sait pas encore, paraît-il, comment éviter des cyclones. Évidemment, je parle de ces furies qui dévastent nos régions régulièrement, soufflant des vents violents et déversant des trombes d’eau qui transforment nos petits paradis en des îles d’enfer. On ne sait pas non plus comment prédire les tremblements de terre. Les séismes, comme ce Goudougoudou de 2010, surviennent sans prévenir, paraît-il, et rasent tout ou presque tout sur leur passage. On ne peut rien y faire, paraît-il. «Se pa yon fatalite, men se pare pou n pare» nous dit l’ingénieur-géologue, Claude Preptit, dans une annonce que l’on tourne en boucle dans les stations de radio au pays. Remarquez que je répète « paraît-il » car je ne suis pas tout à fait convaincu que l’on ne puisse absolument rien contre les soubresauts de la Nature. Peut-être qu’on ne soit pas encore parvenu à harnacher ces forces, pour le moment. Mais, la récurrence de nos crises sociales, cela, je pense, nous pouvons l’éviter, pour peu qu’on le veuille vraiment et qu’on s’y applique résolument. Les signes avant-coureurs sont là. Presque tous les experts en économie pointent du doigt ce budget comme un irritant qui peut devenir une torche allumée près d’un baril de poudre. La convulsion sociale s’annonce à grands renforts de manifestations de rue, émaillées de casses provoquées ou pas. L’on sait pertinemment que le bouleversement social n’est pas exactement la meilleure condition pour la relance d’une économie déjà rachitique. Nous savons aussi que nous n’avons pas les moyens de nous permettre un autre cycle de «rache manyòk» (à Dieu ne plaise). Tout devrait donc nous conduire forcément à des discussions, orageuses peut-être, mais de simples discussions entre nous, entre des gens de bonne volonté, pour convenir des politiques à établir et à prioriser, afin de remédier aux problèmes auxquels nous faisons face. Ces signes avant-coureurs, ces champignons qui surgissent de partout, ne poussent pas de façon aléatoire. Ils nécessitent un terreau fertile, sous-jacent, qui alimente leur éclosion. Et ce terreau est là, bien en évidence devant tout le monde. Les employés de la fonction publique qui réclament des arriérés de salaires ne sont pas une fiction et leurs revendications salariales, à tout le moins, sont à la fois justes et raisonnables. Le président a beau répété qu’il n’en est pas responsable mais ce n’est pas le cas, que ce soit juste au nom de la continuité de l’État. Certains de ces arriérés de salaires remontent au temps des gouvernements de Martelly. D’autres relèveraient aussi de la période de son administration, ne lui en déplaise. Au final, l’État est redevable et responsable de payer ses employés, quelle que soit l’administration qui a négligé de faire face à ses obligations. Si l’administration politique au pouvoir est par nature provisoire, l’État, lui, est permanent. De plus, plusieurs secteurs de la population en général qui ne peuvent pas se payer un voyage de santé à l’étranger, même quand cela se résume à traverser la frontière pour se rendre dans un hôpital dominicain, réclament d’avoir accès à des soins courants de santé. Parfois, cela veut dire simplement pouvoir accoucher à l’hôpital pour nos femmes enceintes, avoir accès à une dialyse trois fois par semaine pour nos déficients rénaux, à défaut de quoi, c’est la mort. On ne parle pas de chirurgie cardiaque ou cérébrale. Rien de vraiment très pointu. De la médecine de base. Cela veut dire aussi avoir du personnel qualifié dans ces hôpitaux généraux, présent pour les accueillir et les soigner. Cette situation risque de s’aggraver car récemment, la République Dominicaine menaçait de fermer rigoureusement la porte de ses hôpitaux publics, à tous les Haïtiens qui viennent en profiter, fermant ainsi à double tour cette soupape hospitalière. Ces signes avant-coureurs, c’est aussi l’indice de chômage qui ne fléchit pas, la cherté de la vie, non plus. Presque tout concourt donc à une situation dangereusement explosive, au niveau social. On devrait donc s’attendre à des mesures d’apaisement social, à des politiques d’apaisement social et à des postures des décideurs publics qui tendraient vers cette accalmie souhaitée. Mais qu’avons-nous à la place? Tout le contraire. D’un côté comme de l’autre, nous jouons aux pyromanes, indifférents à l’environnement général qui se dégrade à vue d’œil et qui nous menace tous. Pour commencer, le gouvernement, l’autorité établie de la Nation soumet au Parlement une proposition de budget que presque tout le monde désapprouve et juge incompatible avec la situation et les besoins prioritaires actuels du pays. Des syndicats de travailleurs, des associations patronales, des Chambres de commerce, des plateformes politiques, des organisations dites de la société civile et même le Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire, sans parler de Monsieur et Madame tout le monde qui se donnent la peine de s’exprimer sur les nombreuses lignes ouvertes, presqu’à l’unanimité, tout le monde trouve à redire de ce budget que d’aucuns taxent même de «Criminel». Le Parlement, où le gouvernement détient une majorité dans les deux Chambres, a fait fi de toutes les recommandations d’amendement, à l’exception d’une taxe forfaitaire de 10 000 gourdes, applicable aux nombreux membres de la diaspora qui viennent passer du temps au pays chaque année. Il ne faudrait vraiment pas scier inconsidérément la branche sur laquelle tous ces élus sont bien confortablement assis pour remplir leur caisse, lorsque vient le temps des élections, ce qui arrive invariablement. Ces bougres pourraient avoir une dent contre tous ces élus de toutes les chapelles politiques, et s’en souvenir à la prochaine échéance. Alors, on a fait du lest cette fois-ci, avec cette mesure. Mais rien d’autres. Allègrement, dans un geste de défi, le gouvernement publie dans Le Moniteur, sans état d’âme, le budget tant dénoncé par la population. Fallait-il s’attendre à un retour au calme dans la Cité, à la suite de cette décision? On aurait pu s’attendre au moins à des explications du gouvernement pour tenter de convaincre ses adversaires et le public en général, du bien-fondé de certaines mesures fiscales impopulaires. Je suis enclin à penser que la diaspora se plaindrait peut-être mais accepterait de contribuer un montant forfaitaire additionnel à la taxe sur les transferts d’argent, s’il lui était expliqué, avec arguments à l’appui à quoi servirait cet argent. Par exemple, s’il s’agissait de contribuer à l’avènement de l’électrification générale du pays, au remplacement des appuis budgétaires des pays amis qui diminuent, au reboisement général du pays, je ne suis pas sûr qu’il y aurait autant de levées de bouclier de la part de nos compatriotes d’outre-mer. Certes, il y en aurait. Il y en aura toujours. Mais la pilule serait plus facile à faire avaler. Au lieu de cela, le président et ses alliés ont opté pour le passage en force, pour le mensonge, les accusations frivoles, pour des montages en épingle des incidents plus ou moins fortuits, pour des invectives, pour la menace et pour l’incitation aux actes criminels. Tout cela est une fuite en avant qui risque de déboucher sur une confrontation d’autant plus malheureuse encore qu’elle pourrait être évitée, avec un peu de maturité politique, un peu de sens de leadership, une conscience plus aiguë de sa responsabilité devant la Nation. La semaine dernière, en réponse à la manifestation populaire, massive, dans les rues de Port-au-Prince et aussi de certaines villes de province, le gouvernement a répondu d’abord par une tentative d’explication trop tardive pour faire contrepoids aux attaques de ses adversaires qui le décrivent comme un budget anti-peuple. Pour faire bonne mesure, le Président a aussi accusé tous ceux qui s’opposent à son budget comme étant des partisans de la corruption qu’il veut éradiquer du pays. Ses alliés n’ont pas tardé à reprendre cet argument. L’ex-sénateur Edwin Zenny, de passage aux États-Unis, n’y est pas allé de main morte. Il accuserait cinq familles bourgeoises haïtiennes de tenir le pays en otage et appellerait à leur exécution. Rien de moins. Il a cité nommément, la famille Rouzier, la famille Vorbe qui extorqueraient des sommes exorbitantes à l’État pour une facture mensuelle d’électricité vendue à l’ÉDH. Jovenel Moïse en rajoute une bonne couche. «Le président Martelly, son mentor, avait connaissance de ces dérives mais avait opté de se taire. Mais lui, il va les dénoncer. La place de tous ces gens est en prison.» C’est dans ce climat de défiance, après avoir obtenu la consécration ultime de se faire photographier, lui et sa femme, la Première dame de la République, Martine Moïse, en compagnie du couple présidentiel américain, après avoir présenté une image très différente de la réalité haïtienne à l’ONU, comme si les autorités de la planète n’avaient pas d’autres sources d’informations sur ce qui se passe au pays, que le Président rentra en Haïti, le vendredi 22 septembre et entreprit de se payer un bain de foule impromptu dans les rues de Port-au-Prince. Il était entouré de ses gardes de corps mais aussi d’un important effectif des corps de police et de quelques survivants armés, de ce qui fut autrefois, les Forces Armées d’Haïti. Ils se sont désignés Force de Réserve du Pays. Parallèlement, devait se tenir une contre-manifestation que ses responsables ont eu la sage idée d’annuler, pour éviter des dérapages et des confrontations toujours possibles. C’est dans ce cadre inquiétant et sulfureux que le président déambulait à pied, lorsque survint une volée de galets en sa direction. Ce fut alors le branle-bas de combat : tirs nourris en l’air (heureusement), repli rapide et pas nécessairement en bon ordre, de tout l’aéropage gouvernemental. On a dû probablement évacuer également certains de ces ex-militaires d’un autre temps, en treillis de camouflage, qui ne pouvaient sans doute plus supporter de pareilles émotions. Ouf ! aucun décès à déplorer dans ce dérapage. Sans doute seulement quelques écorchures, certainement à l’amour-propre. En ce qui concerne les ex-militaires des défuntes FAD’H, ils n’en sont pas à leurs premières ni probablement à leurs dernières déceptions. Le Ministère de la Défense Nationale a vite fait de désavouer leur participation commanditée à cette expédition gouvernementale, pour monter un spectacle de support populaire au président de la République, et a pris ses distances publiquement de ces gens armés qui se réclament des FAD’H. Mais bref, on a évité le pire. Pour le moment, c’est ce qui compte le plus. Cette initiative du gouvernement aurait pu facilement virer au fiasco et en crise nationale au sommet de l’État, par pure forfanterie, par imprudente fanfaronnade. Mais c’était mal connaître notre président et sa propension à des démonstrations puériles. Dès le lendemain, le samedi 24 septembre 2017, il arpentait les rues du centre-ville de la capitale, dans un geste de défi suprême à tous ceux qui l’avaient forcé de prendre ses jambes à son cou la veille, car mal préparé alors pour la confrontation. Ce samedi, lui, il était prêt pour la parade. Voilà où nous en sommes, mesdames et messieurs. Mwen pa p kite pou w, se w pou kite pou mwen. À ce jeu-là, nous serons tous perdants, à terme. Au moment de mettre sous presse cet article, on ne peut rien prédire de ce qu’il adviendra prochainement au pays. Si les manifestations annoncées pour le lundi 25 et le mardi 26 septembre 2017 par les syndicats du transport et supportées par un large spectre de l’opposition au gouvernement, ont été annulées ou reportées, il semblerait que ce ne soit que partie remise. En effet, une coalition de plateformes politiques et d’organismes de la société civile a prévu de reprendre le collier, se refusant d’être à la remorque de quelques organisations syndicales, toujours susceptibles d’être soudoyées par le pouvoir en place, comme ce fut le cas, maintes fois déjà. Dans nos chaumières, on en fait des gorges chaudes cette fois-ci encore, sur la subordination des enjeux de la mobilisation par rapport à certains intérêts de regroupement syndical ou personnels. À cet égard, d’aucuns se questionnent sur la valse-hésitation et la confusion entretenue ces dernières heures par certains chefs syndicaux. Dans tous les pays du monde, le mouvement syndical peut être un allié important dans la mobilisation politique car il peut être une courroie stratégique de taille puisqu’il rejoint un nombre considérable de personnes liées par des intérêts économiques, sociaux et politiques très tangibles et identifiables. Toutefois, en aucun cas, il ne peut se substituer à une organisation politique véritable qui doit être à la fois le cerveau et le moteur de l’action politique, déterminant les stratégies à employer et le timing de leur exécution. C’est dans cette conjoncture que nous assistons ces derniers jours, à certains appels et prises de positions plutôt contradictoires. Par exemple, après avoir fait voter le budget, le président du Sénat, Youri Latortue, suggère déjà son remplacement précipité par un budget rectificatif. Certains sénateurs et députés, partisans du gouvernement, découvrent soudainement, à posteriori, des lacunes et des imperfections de ce budget qu’ils ont pourtant voté sans hésitation. On se positionne pour la suite des choses. Si jamais il y avait une débâcle, personne ne veut passer à la caisse en premier, pour payer l’addition. On se découvre brusquement, une civilité et une courtoisie très rares en Haïti, pour céder gentiment et avec empressement, sa place au suivant. Parions qu’il y en aura d’autres à s’ajouter à ce concert de conseils de modération et de recommandations à la conciliation, si jamais la grogne populaire devait persister et même forcer le gouvernement dans ses derniers retranchements. Ainsi, on peut penser au cardinal Chibly Langlois, à Rosny Desroches de l’Initiative de la Société Civile, à tous nos amis d’Haïti qui se fendront en quatre pour nous offrir des espaces de dialogue afin de parvenir à une entente démocratique et offrir à leur poulain, un délai de survie, une chance de compléter tant bien que mal ce mandat présidentiel qui s’annonce déjà très difficile, après seulement sept mois.
Publier le : 02/10/2017   Auteur : Pierre-Michel Augustin

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