Prévoir et planifier : des fondamentaux essentiels pour gouverner

Si « gouverner c’est prévoir », comme le disait Émile de Girardin, ce journaliste et homme politique français du 19e siècle, la planification rigoureuse est l’enfance de l’art en matière administrative. Celles et ceux qui aspirent à gouverner le pays devraient garder en mémoire ces vérités fondamentales pour mener à bien leur ambition. Ils se doivent de prévoir les difficultés qui les attendent au détour et de planifier les politiques qui leur permettront de les surmonter. Rien ne saurait être laissé au hasard, pas même l’inattendu. Aussi est-il indispensable de s’assurer des ressources nécessaires pour appliquer les politiques, en vue de résoudre les problèmes conjoncturels certes, mais aussi ceux qui découlent même des systèmes en place et qui reviennent régulièrement sur le tapis. Ce sont là des défis auxquels se butent toutes les administrations. Le gouvernement Moïse/Lafontant n’y fait pas exception. L’été dernier, le gouvernement provisoire, en étudiant la situation financière du pays, était arrivé à la conclusion que la subvention de l’État au prix du pétrole à la pompe grevait considérablement le budget du pays et creuserait un déficit d’exercice de l’ordre de 6 milliards de gourdes. Pour résoudre ce problème, il décida alors de prendre le taureau par les cornes et de réduire de façon significative, le montant de cette subvention. C’était là, une décision politiquement impopulaire mais qui exigeait une bonne dose de courage et d’abnégation car le gouvernement Privert/Jean-Charles était sûr d’essuyer le courroux de tout le monde, tout en faisant un cadeau au prochain gouvernement qui aurait hérité alors d’une meilleure situation financière, sans avoir à porter l’odieux de la mesure de correction. À défaut de l’éliminer complètement, cette décision avait le mérite de baisser le déficit considérablement et de permettre au prochain gouvernement, quel qu’il soit, de bénéficier de coudées plus franches. Ce fut un tollé général. Le public qui dépend du transport en commun protesta contre l’augmentation des tarifs des courses quotidiennes. Les syndicats de chauffeurs s’alarmèrent de la tension avec les passagers qui en résulterait. Les députés surfèrent sur l’impopularité de cette décision qui allait frapper le portefeuille de leurs commettants. Les sénateurs également. Les économistes, pour la plupart, voyaient bien la pertinence de cette décision mais ne pouvaient pas s’empêcher de noter au passage, qu’elle aurait un impact important sur l’économie du pays, étant donné le caractère transversal de ce bien stratégique de consommation, sur tous les secteurs économiques du pays. Les chefs de partis politiques qui n’en demandaient pas tant, de tous les partis politiques en lice soit dit en passant, trouvèrent la décision abominable et exigèrent son rappel purement et simplement, faute de quoi, le gouvernement risquerait un vote de censure au Parlement. Celui-ci était prêt à sauter sur cette occasion pour se débarrasser une fois pour toutes du Président Privert. Le gouvernement provisoire aurait pu faire la sourde oreille et objecter qu’il y allait des intérêts supérieurs du pays ou qu’il n’était pas assujetti à aucune interpellation du Parlement, étant donné son statut provisoire et son unique mandat de tenir des élections générales acceptables, tout en expédiant les affaires courantes. Il choisit néanmoins d’obtempérer devant cette désapprobation générale. Et ce qui devait arriver, arriva. Le déficit appréhendé s’est concrétisé, et aujourd’hui, il faudra se serrer la ceinture beaucoup plus fort pour écoper tous ensemble, non seulement ce déficit budgétaire d’exercice mais également le déficit accumulé au cours des années de gâchis administratifs des gouvernements Martelly/Lamothe et Martelly/Paul. La planification est la règle générale de toute bonne administration disais-je au tout début. Certes, l’Énoncé de politique générale du gouvernement Moïse/Lafontant, c’était l’expression de sa volonté politique et la présentation de ses priorités d’action. Encore fallait-il dès lors, concilier cet énoncé avec les réalités économiques et financières dont il devait tenir compte pour le réaliser car, dès la mise en place du comité de passation de pouvoir, la nouvelle équipe politique avait la possibilité de prendre connaissance de tous les détails des dossiers menés par le gouvernement provisoire et d’obtenir un état des lieux clair, dossier par dossier, ministère par ministère. C’était alors le moment de dénoncer les écarts trouvés et de déclarer haut et fort, l’impossibilité d’agir selon des priorités annoncées par le nouveau chef d’État. Ce n’est qu’en fonction de cette nouvelle donne, qu’un budget rectificatif devrait être élaboré dans un deuxième temps, pour qu’enfin les feuilles de routes puissent être préparées, à la fois pour en tenir compte, pour corriger la situation et pour finalement essayer de faire atterrir certains pans de l’Énoncé de politique qui pourraient encore être réalisés, dans l’état actuel des finances et du contexte politique et social du pays. Au lieu de cette séquence dans la planification du gouvernement actuel, on a eu droit à un méli-mélo, une improvisation qui laisse un peu tout le monde dans l’expectative. Il y a bien eu des rencontres de travail des comités de passation de pouvoir mais les émissaires du gouvernement actuel et les porte-paroles du nouveau Président se sont tus sur l’état des lieux qu’ils ont reçu des différents responsables du gouvernement provisoire d’alors. Je ne suis pas sûr que l’équipe politique de Jovenel Moïse ait tenu compte non plus des rapports du comité de passation de pouvoir, pour rédiger l’Énoncé de politique générale qui a été une vraie table garnie pour Parlementaires. Dans ce document important, il y avait des promesses pour tout le monde et le gouvernement était plus que généreux avec ceux qui devaient adopter son Énoncé de politique et ratifier le cabinet ministériel proposé. Pour paraphraser un autre sénateur au langage pittoresque: «Tout moun jwenn,» du moins en promesses. Pourtant, on savait déjà dans quel état se trouvaient les finances du pays. Puis vinrent les feuilles de routes des ministères. Là encore, ce fut un exercice fictif qui ne semble pas s’appuyer pas sur l’état réel des lieux. Les parlementaires non plus, en tout cas pour la plupart, n’y étaient pas plus intéressés. Il leur suffisait de savoir quelle serait la part qui leur était dévolue, qui était réservée à leur circonscription respective et sur laquelle ils pourraient faire un certain kilométrage politique devant assurer leur réélection éventuellement. On n’a toujours pas encore présenté le budget rectificatif mais les commandes politiques sont déjà couchées sur les feuilles de route. Entre-temps, les députés sont partis en vacances le lundi 8 mai, à ce que je sache, sans avoir pu étudier et voter le budget rectificatif qui permettrait au gouvernement de mettre en œuvre son programme par le biais des feuilles de route sectorielles. Pendant ce temps, le Président, lui, ne chôme pas. Sa Caravane du Changement est lancée en mai, sans regarder à la dépense (297 millions de gourdes dont 197 millions pour sa sécurité, le temps du lancement), après le carnaval de solidarité aux Cayes, décrété unilatéralement et réalisé à grands frais en février (240 millions de gourdes). Il prévoit l’augmentation de la production agricole dans la Vallée de l’Artibonite sans prendre la précaution de faire voter une loi pour protéger son écoulement local, au moyen de barrières tarifaires contre le dumping hostile de produits étrangers sur le marché. Il prévoit plein d’autres dépenses pour le gouvernement dont la remobilisation d’une armée avant la fin de l’année 2017 mais dont on ne connaît ni les coûts d’opérations, ni l’état des infrastructures devant accueillir et entraîner son effectif. L’on comprendra que les coûts pour la remise en état de fonctionnement de ces facilités, sans parler de la taille et de la mission de cette FAD’H nouvelle mouture, sont aussi une immense inconnue dans cette équation. Pour faire bonne mesure, le Président, au gré de ses déplacements et de ses discours, ajoute la facture de la construction du nouveau Palais national, du nouveau Palais de justice et du Parlement. J’oubliais la construction d’un nouvel aéroport international tout neuf, juste en face de l’aéroport international Toussaint Louverture jugé désuet, tel que l’avait prévu le gouvernement de Martelly/Paul, pour la bagatelle somme de 300 millions de dollars américains à emprunter de la Chine. Mais tout à coup, le gouvernement s’est rendu compte, la semaine dernière, qu’il lui faudra peut-être des fonds pour payer la facture de sa liste d’épicerie. Il découvre alors avec stupéfaction qu’il n’a pas nécessairement les moyens de ses ambitions et qu’il n’avait pas compris clairement ce que les représentants du gouvernement provisoire s’évertuaient à expliquer. Par exemple, dès le mois de novembre 2016, le Président Privert avait annoncé que les dégâts de l’ouragan Matthew allaient amputer l’équivalent de près de 2,7 milliards de dollars américains du produit intérieur brut (PIB) du pays et qu’il faudrait consentir beaucoup d’efforts pour recapitaliser en priorité le Grand Sud, afin d’éviter une catastrophe dans cette région. Mais on n’avait probablement pas compris l’avertissement, sauf peut-être le sénateur Salomon qui avait courageusement condamné l’initiative présidentielle de tenir un carnaval de 240 millions de gourdes dans la ville des Cayes, alors que 800 000 personnes dans le Grand Sud étaient rendues très vulnérables par le passage du cyclone dans cette région. Pour rebâtir l’armée, comme sous le gouvernement Martelly/Lamothe, le président Jovenel Moïse comptait bien sur la MINUSTAH pour nous laisser les armes, les munitions et les bases qu’elle occupait sur notre territoire. Du coup, la nouvelle FAD’H serait un peu «Pèpè» mais qu’à cela ne tienne. L’essentiel, c’est que le pays soit doté à nouveau d’une armée car sans armée, il n’y a pas de pays, pense-t-on. Pour ce qui est de la payer régulièrement par la suite, on verra bien au moment venu. Dieu et la communauté internationale y pourvoiront sans doute. Le Président du Sénat ne voulait pas être en reste et rater l’occasion de faire partie des grands démarcheurs pour la résurrection de la FAD’H. Il a demandé officiellement à la MINUSTAH de faire don de ses équipements au pays. Il en a glissé deux mots aux responsables brésiliens qui lui auraient laissé entendre qu’ils n’y voyaient aucun problème, pourvu qu’on leur soumette une offre raisonnable d’achat desdits équipements. Après tout, l’armement coûte cher. En outre, il y a tout de même des limites à être généreux avec l’argent des contribuables, surtout par les temps qui courent au Brésil. On vient de découvrir également la semaine dernière, un aperçu de la vulnérabilité générale du pays. Après une fin de semaine de pluies torrentielles, de Port-au-Prince jusqu’à Tiburon, c’est déjà l’état d’urgence. L’aéroport Toussaint Louverture est inondé et des passagers se retrouvent les pieds dans l’eau, leurs bagages sur la tête, pendant que quelques employés de l’aéroport tentent d’écoper l’eau à la main, avec des sceaux, avant l’arrivée des sapeurs-pompiers. D’autres compagnies aériennes ont jugé plus prudent d’atterrir en République dominicaine. En dernière heure, on apprenait que les dégâts s’étendent au Plateau Central où on déplorerait quelques pertes de vie, des destructions de domiciles et des têtes de bétail emportées par les eaux et que la vielle du Cap-Haïtien est également inondée. Et ce n’est que la saison pluvieuse, ce n’est pas encore la période des ouragans. Comme pour le carnaval, on attendra sans doute à la dernière minute pour commencer à s’y préparer. Comme on peut le voir, s’il y a des lacunes majeures dans ce gouvernement, c’est bien l’expérience dans l’art de gouverner et le sens de la planification. On pourrait lui accorder le crédit de vouloir bien faire et de vouloir s’atteler à résoudre certains problèmes importants du pays que le Président considère comme plus prioritaires. Cependant, à l’évidence, je suis porté à croire que ce gouvernement s’y prend mal et que les ministres, pour la plupart de vertes recrues, ne savent tout simplement pas comment s’y prendre ni par où commencer. On le sait bien, les chemins de l’enfer sont pavés de bonnes intentions qui aboutissent parfois à l’opposé des résultats escomptés. L’an dernier, le pays a connu une année tranquille avec le gouvernement provisoire qui avait réussi à éteindre des foyers d’incendies sociaux, tout en essayant de remettre de l’ordre dans le fouillis financier dont il avait hérité. Lorsqu’on avait découvert que le gouvernement Martelly/Paul avait un arriérage de huit mois de paiement des livraisons de pétrole du Venezuela, le gouvernement provisoire s’était ingénié à trouver les moyens de payer la facture de plus de 80 millions de dollars à ce pays frère qui vit aujourd’hui des moments difficiles. Lorsque nos amis de la Communauté internationale qui tenaient tant à l’aboutissement des élections, ont retiré leur financement pour contraindre le pays à avaliser la parodie de 2015, il avait trouvé le moyen de réaliser, largement de façon autonome, des élections relativement potables, même si d’aucuns croient que l’actuel CEP n’a pas été aussi crédible et impartial qu’on l’aurait espéré, surtout après avoir changé les procédures d’évaluation des échantillons de procès-verbaux des élections présidentielles de novembre 2016. Assainir les finances publiques et mettre de l’ordre dans l’administration générale du pays auraient exigé plus de temps pour le gouvernement provisoire, plus de support de la part du Parlement, un peu plus de compréhension et d’appuis de nos amis de la Communauté internationale et une Dame Nature beaucoup plus conciliante pour nous épargner les affres de ses ouragans dévastateurs. Lorsque le Commissaire Danton Léger avait voulu interdire le départ de certains responsables des deniers du pays pour leur demander des comptes, certains secteurs du grand public avaient poussé des hauts cris. On y avait vu une démarche de persécution politique. Il avait dû retraiter pour ne pas faire tanguer la barque du gouvernement. L’ex-Premier ministre de facto, Evans Paul, y alla même d’une de ses phrases chargées de menaces à peine voilées : « se konpoze ou dekonpoze. Kreyol pale, Ayisyen konprann. » On avait si bien compris que l’on se garda bien de mettre en force l’interdiction de départ pour certains potentats, sans toutefois rappeler la mesure officiellement. Certains en avaient profité pour aller se mettre à couvert et attendre le retour de temps plus propices au « kase fèy kouvri sa. » On peut s’étonner aujourd’hui que ceux qui dénonçaient la persécution politique il y a un an se tiennent à carreau aujourd’hui devant la reprise de cette même mesure par l’actuel Commissaire de ce gouvernement. Si gouverner c’est prévoir, l’amateurisme est loin d’être une vertu cardinale pour réussir à gouverner un pays pauvre en ressources, criblé de dettes et handicapé par une accumulation de problèmes de toutes sortes. Même les politiciens chevronnés et armés des meilleures intentions courent le risque de ne pas réussir ce pari. Si l’on choisit de faire confiance à des novices en la matière, car il faut bien commencer un jour quelque part pour acquérir une expérience utile, encore faudrait-il que ceux-ci veuillent bien se donner la précaution de s’entourer de gens mieux informés et plus imbus du fonctionnement de la machine administrative, afin de s’assurer de livrer la marchandise attendue. Autrement les risques sont trop grands, surtout avec autant de requins à l’affût des faux pas et des ratés du gouvernement, pour l’assaillir et le mettre en pièces. Par-dessus tout, il faudrait se garder une petite gêne et ne pas prendre le bon peuple pour une valise, en essayant de lui faire prendre des vessies pour des lanternes. Tout le monde a vu qui a gaspillé l’argent du pays ces récentes années et comment on s’y est pris. Au jeu des contre-vérités lancées à tout vent, certaines données demeurent d’autant plus indiscutables qu’elles sont encore fraîches dans la mémoire des gens et qu’une commission sénatoriale vient de les souligner pour le public. Pierre-Michel Augustin 7 mai 2017
Publier le : 13/05/2017   Auteur : Pierre-Michel Augustin

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