Les perspectives à l’avènement de l’ère Jovenel Moïse

Je suis d’un naturel optimiste et en toutes circonstances, j’essaie toujours de voir les possibilités d’améliorer la situation, et pas seulement la moitié vide du verre. Dans le cas du gouvernement à venir de Jovenel Moïse, je vais également tenter d’entrevoir les possibilités de réussite. Je vais tenter de scruter à l’horizon, les perspectives de succès de son gouvernement, non seulement à la lumière des espoirs qu’il a faits miroiter au cours de sa campagne électorale, mais aussi des dispositions possibles de ses alliés externes. Dans un premier temps, la question primordiale est la composition de son premier gouvernement. Qui en sera le Premier ministre et qui seront les titulaires des portefeuilles ministériels? Qui seront ses conseillers principaux dans les grandes décisions macro-économiques, politiques et administratives, et quelles seront les directives majeures qui serviront de guide applicable dans les strates administratives inférieures qui seront les relais de ses politiques avec la population? Ils seront autant d’indicateurs importants du sérieux du gouvernement, dans la mise en œuvre d’un programme politique, ébauché à coup de slogans, au cours de la campagne. La terre, le soleil et l’eau, en conjugaison avec les ressources humaines dont disposent le pays, ne peuvent être mis en valeur que par des politiciens doublés de techniciens habiles, déterminés et dont l’intégrité ne sera pas remis en question par la population, et surtout pas par nos bailleurs de fond internationaux. La mise en valeur de nos terres cultivables passera inévitablement par leur irrigation, en mettant à profit l’eau de nos rivières, qui coule vers la mer sans avoir pu nous offrir ce service précieux. Une fois cela dit, il sera également nécessaire de mettre sur pied une politique d’encadrement de nos cultivateurs par des techniciens agricoles et des ingénieurs-agronomes, pour les accompagner, afin qu’ils puissent tirer un meilleur rendement de leurs terres. Aujourd’hui, toutes nos productions agricoles, sauf peut-être la filière de la mangue Madan Francique, sont menacées de maladies qui au mieux, les dégradent. Le petit-mil, le riz, la banane, l’igname, la noix de coco, le pois congo, le café, toutes ces denrées que nous produisons sont affligées de maladies ou d’une infestation quelconque qui diminuent considérablement le rendement à l’hectare de ces cultures et aussi leur valeur économique finale. Même la filière des arachides a connu son lot de problèmes, au point qu’elle a bénéficié récemment d’un subside en nature du gouvernement américain, sous la forme de plusieurs tonnes d’arachides produites aux États-Unis, données gracieusement au pays. Cela avait causé une commotion au marché local et perturbé profondément les producteurs haïtiens, au lieu d’aider la population, comme c’en était l’objectif. La conséquence de la non-résolution de ces problèmes mentionnés plus haut, se traduit inévitablement dans une production dont le potentiel est diminué de beaucoup, en raison du faible rendement à l’hectare d’une part et d’autre part, par une dépréciation de sa qualité et donc, de sa valeur commerciale. Ces problèmes résultent de la diminution, sinon la disparition totale de la couverture technique en amont, pour à la fois augmenter le rendement grâce à la préparation des sols pour la culture, l’encadrement et l’accompagnement des cultivateurs tout au long des saisons agricoles et par l’appui technique au moment des récoltes, de façon à optimiser la qualité de la production. Il faudra également envisagé un appui marketing et fiscal à nos producteurs locaux, afin de faciliter l’écoulement de leur récolte sur le marché local et une protection contre le dumping systématique de produits étrangers, pas toujours de meilleure qualité. Globalement, une grande perte survient aussi après la récolte, en raison de la capacité limitée des producteurs agricoles de stocker les denrées, de les conserver sur une plus longue période afin de pouvoir les commercialiser et les écouler à bon prix sur les marchés local et étranger. Là aussi, le gouvernement aurait son rôle à jouer pour fournir ces équipements pour le stockage, la conservation et la transformation des produits périssables. Comment le gouvernement PHTK de Jovenel Moïse s’attaquera-t-il à ces problèmes structurels et à qui confiera-t-il cette lourde tâche? Où en trouvera-t-il les moyens pour le faire ? Ce sont des questions importantes dont les réponses auront une conséquence immanquablement sur la suite des choses. Mais ceci n’est qu’un aspect dans la perspective d’un développement heureux et la concrétisation du programme politique, évoqué par le nouveau Président alors qu’il était en campagne, et réaffirmé lors de son discours inaugural. Il est clair qu’Haïti ne pourra pas voler de ses propres ailes dans l’immédiat, sans encourir des restrictions majeures et pénibles pour la population. Ce genre d’exercice entraîne généralement un mécontentement important des secteurs populaires, appelés à endurer les sacrifices nécessaires. Et qui dit mécontentement populaire, infère inévitablement à des bouleversements sociaux auxquels nous sommes trop souvent habitués, pour le plus grand malheur du pays. Mais peut-on exiger la paix sociale à des gens abonnés aux privations, à la misère et à la maladie, surtout s’ils ont l’impression que d’autres, entre temps, font fortune allègrement en faisant main basse, sans retenue, sur les maigres ressources du pays pour leur enrichissement personnel? Peut-on demander à la classe moyenne de se serrer la ceinture et de payer des taxes et des impôts quand ceux qui sont au sommet, ne le font pas eux-mêmes depuis des années, alors qu’ils brassent des affaires d’or? Les pays amis d’Haïti qui, devant l’évidence de l’administration financière douteuse des gouvernements Martelly, avaient resserré les cordons de leur bourse envers le pays depuis 2014-2015, évoquent maintenant le retour à leur générosité. L’Union Européenne ouvre le bal : 455 millions d’Euros sont promis pour aider Haïti d’ici à 2020, et 16 millions de ce montant seront décaissés dans les prochains jours, à titre d’appui budgétaire. Le Canada promet 91,2 millions d’aide au développement par le biais de la ministre de Développement international, madame Marie-Claude Bibeau, à l’occasion de sa présence aux cérémonies d’assermentation du Président Jovenel Moïse. L’ONU lance un appel de fonds pour aider 2,4 millions de nos compatriotes en proie à une «vulnérabilité nutritionnelle» - une expression édulcorante pour ne pas dire plus brutalement la famine - pour couvrir la période 2017-2018. Le ministre de l’Économie et des Finances du gouvernement démissionnaire, M. Yves Romain Bastien, annonçait lors d’une conférence de presse le 6 février dernier, qu’il avait signé un accord pour un prêt de 20 millions de dollars avec la BID et de 37 millions d’euros avec l’Union Européenne, à décaisser prochainement, et que la Banque Mondiale s’engageait à débloquer 100 millions de dollars au cours des dix prochaines années. D’autres suivront peut-être. À noter que les États-Unis, la France, l’Espagne, le Japon, Taïwan et la Chine ne se sont pas encore prononcés dans ce concert prometteur pour le gouvernement de Jovenel Moïse. Ils ne voudront sûrement pas laisser les feux des projecteurs sur tous les autres, sans en attirer une partie sur eux aussi. Mais des montants promis à ceux réellement versés, il y aura toujours une marge plus ou moins grande. Tout dépendra de l’appréciation du profil du gouvernement qui dirigera effectivement Haïti, de la conjoncture économique globale et d’autres catastrophes humanitaires qui pourraient malencontreusement survenir et assombrir un peu toute cette belle éclaircie. Une chose est certaine néanmoins, des décisions difficiles pointent déjà à l’horizon. Elles sont d’ordre plutôt interne, même si certaines touchent à nos rapports avec nos voisins Dominicains. En voici quelques-unes. En septembre 2016, le gouvernement Privert/Jean-Charles avait dénoncé la subvention de 80 gourdes sur chaque gallon de gazoline vendu au pays et avait voulu arrêter l’hémorragie qui aurait coûté quelque 35 milliards de gourdes au budget du pays, ces récentes années. Il y a eu alors une levée de boucliers généralisée lorsqu’il avait voulu la réduire de quelque 35 gourdes sur chaque gallon de pétrole. Cette décision allait pénaliser directement les pauvres et les gagne-petit, s’était-on exclamé à l’unisson. Le gouvernement avait alors dû reculer rapidement et renoncer à toute correction de ce manque à gagner. On verra bien comment le prochain gouvernement composera avec ce problème structurel. Par ailleurs, la première et la seule visite à l’étranger du Président élu jusqu’à présent, a été à la République Dominicaine. Personne ne sait la teneur exacte des échanges entre alors le futur chef d’État et le Président dominicain. Verra-t-on la levée de l’interdiction du transit terrestre des 23 produits interdits aux frontières du pays? Aurait-il obtenu en retour, le gel des déportations des milliers de nos compatriotes «braceros» vers le pays? Finalement, le dossier de l’UCREF qui fait du Président encore un inculpé, selon le Commissaire du gouvernement, Jean Danton Léger, va-t-il hypothéquer ses relations avec ses partenaires étrangers, susceptibles de l’aider financièrement mais auxquels il répugnerait encore de traiter avec un suspect de blanchiment des avoirs? Toutes ces questions pourraient avoir certainement un impact sur les perspectives d’aide financière au pays, malgré les bonnes prédispositions généralement manifestées, envers la reconduction de l’équipe Tèt Kale au pouvoir. En attendant, un autre indicateur du sérieux de ce gouvernement sera indubitablement le budget rectificatif qu’il doit présenter pour terminer l’année financière et pour mettre en place les jalons des priorités de l’ère Jovenel Moïse qui commence. Ce document majeur sera la translation dans les faits, en données financières sonnantes et trébuchantes, de tous les beaux slogans de campagne électorale. Sous les gouvernements de Martelly, la malice populaire demandait à les voir atterrir, ce qui s’est révélé un peu plus difficile après la floraison des « Cinq E », si belle sur papier et sur les ondes. Mennen koulèv la lekòl se youn. Fè l chita sou ban an, se de. Ce qui est généralement ardu pour la suite des choses, c’est que les leaders populistes en campagne laissent aller leur imagination, sans penser aux moyens de mettre en œuvre, les rêves qu’ils ont suscités. Jovenel Moïse a beaucoup promis lors de sa campagne, et à son discours de prestation de serment, il a encore récidivé, malgré les mises en garde de son prédécesseur, Jocelerme Privert et du Premier ministre démissionnaire. Mais il s’est toujours bien gardé d’avancer les moyens qu’il compte utiliser pour les réaliser. En effet, Énex Jean-Charles a tenu encore à lui rappeler la semaine dernière que les finances du pays sont maigres et que les promesses de la communauté internationale ne seront pas toujours au rendez-vous, si l’on se fie à notre histoire. Pire encore, celles-ci sont rarement libres de conditionnalités, souvent très limitatives par rapport à certaines initiatives de l’État. Les dons et les subventions étrangers sont généralement orientés de façon spécifique, à des champs d’intervention précis. Il ne sera pas dit que telle subvention dédiée à l’Éducation, puisse impunément être redirigée vers le renforcement de notre agriculture, par exemple. De même, il n’est pas évident qu’au retrait de la MINUSTAH, le financement dédié autrefois à cette force par les Nations Unies, puisse être renouvelé au bénéfice de la reconstitution d’une armée haïtienne, même si c’est une des priorités énoncées par le candidat Jovenel Moïse lors de sa campagne électorale. Par ailleurs, même si Jovenel Moïse lui-même n’a aucune expérience de l’administration publique, cette lacune érigée de nos jours en vertu cardinale ne pourra pas être invoquée à sa décharge au moment de son bilan, car il s’agit effectivement de la reconduction du PHTK au pouvoir, après un apprentissage de cinq ans déjà. Après tout, la population a tellement aimé la performance du PHTK au pouvoir, semble-t-il, qu’elle le lui a confié au complet cette fois-ci. Législatif, exécutif et bientôt le judiciaire, tous les leviers sont aujourd’hui aux mains d’un seul parti, avec quelques petits satellites. C’est un pari risqué, mais c’est le risque que le pays, dit-on, a choisi de courir, les yeux tout grand ouverts. Alors, qu’il en soit ainsi et espérons pour le mieux. Les perspectives de réussite de cette nouvelle expérience PHTKiste sont nettement meilleures que celles offertes au gouvernement provisoire Jocelerme Privert / Énex Jean-Charles, auquel on avait techniquement coupé tous les fonds, jusqu’après le passage de Matthew, afin de s’assurer qu’il ne soit pas tenté de faire durer indûment son mandat provisoire, comme c’était le cas avec le gouvernement Boniface Alexandre / Gérard Latortue en 2004-2006. La communauté internationale est déjà à bord et plus qu’enthousiaste à l’idée d’appuyer un gouvernement qu’elle souhaitait de tous ses vœux. En tout cas, elle donne tous les signes en ce sens, en se bousculant au portillon, chéquier à la main s’il vous plaît, pour les premiers pas de ce gouvernement. Je ne suis pas sûr pour autant qu’elle sera prête à avaler certaines couleuvres, comme les habitudes dépensières, ostentatoires des gouvernements Martelly et la gabegie qui a semblé marquer leur passage et a laissé l’économie déjà faiblarde du pays, dans un état lamentable. Il est clair qu’elle ne sera pas très patiente envers d’autres tentatives de reconstituer une armée à ses frais, et qui viendra éventuellement chambarder la situation en recourant à des coups d’état à répétition comme par le passé. La communauté internationale a besoin d’un gouvernement haïtien souple, appliqué et à son écoute pour des initiatives dont elle voudrait bien garder le contrôle. À la rigueur, elle pourrait bien faire la sourde oreille à quelques rumeurs de mauvaise gouvernance, mais gare aux grossières incartades et surtout, aux fréquentations douteuses et aux velléités de souveraineté nationaliste. Sur le front national, tout dépendra de comment le gouvernement de Jovenel Moïse apprendra à composer avec une opposition laminée. Il pourrait jouer à l’arrogant, et en raison de sa toute puissance confortée par les urnes, se comporter en «bulldozer». Mal lui en prendra cependant, comme c’est arrivé avant lui à Aristide en 2004, et un peu moins sévèrement à Martelly, en 2015. Pour le meilleur ou pour le pire, nous voici embarqués une autre fois, pour un quinquennat d’aventures où tout peut survenir. Les perspectives sont un petit peu prometteuses, sans plus. Nous n’avons pas de boussole sûre, pas de cap exact. Nous naviguons aujourd’hui par beau temps, sur une mer sans trop de vagues pour le moment, apaisée qu’elle fut par le passage d’un gouvernement provisoire providentiel. Nous voici maintenant avec un nouveau capitaine, auréolé d’une inexpérience qui fait foi de virginité politique et administrative, bizarrement une grande qualité de nos jours, entouré d’un état-major plus ou moins douteux, en espérant qu’il saura se passer de ses conseils parfois dangereux et se fier à ses intuitions encore non éprouvées, en cas de tempêtes sociales, politiques et économiques. Mon Dieu, quelle galère!
Publier le : 17/02/2017   Auteur : Pierre-Michel Augustin

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